‹ La deffence et illustration de la langue francoyse (volume 2)Chapitre 24 sur 30 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De quelques ooseruations oultre V Artifice, auec ques une Inueciive coyitre les mauuais Po'ètes Francoys.

le ne demeureray longuement en ce, que s’ensuit, pource que nostre Poëte tel, que ie le veux, le poura assez entendre par son bon iugement, sans aucunes Traditions de reigles. Du tens donques, et du Lieu qu’il fault elire pour la cogitation, ie ne luy en bailleray autres préceptes, que ceux, que son plaisir, et sa disposition lui ordonneront. Les vns ,

ayment les fresches vmbres des Forestz1, les clairs j J'PjjXt, A** * Ruisselez doucement murmurans parmy les Prez ' ornez, et tapissez de verdure. Les autres se delectent du secret des Chambres 2, et doctes Etudes. Il fault s’accommoder à la saison, et au lieu. Bien te

involaturum se quædam Virgilio, si et vocem posset, et os, et hypocrisim : eosdem enim versus, eo pronunciante, bene sonare ; sine illo, inarescere, quasi mutos. »

1 Les fresches vmbres des Forestz. Cf. Virgile [G dora. II v. 485- 489j, Tacite [Dial, des Orai., xii), etc. ' ?

Le secret des Chambres. Du Bellay nous semble être un de ceuxlà, témoin ce qu’il dit lui-même, liv. II, ch. m, p. 110 : « Qui veut voler par les Mains et Bouches des Hommes doit longuement demeurer en sa chambre. »

DlîFFEXCU.

! veux-ie auertir 1 de chercher la solitude, et le Si-

] lence amy des Muses, qui aussi (affin que ne laisses passer cete fureur diuine, qui quelquesfois agite, et echaufe les Espris Poétiques, et sans la quele ne fault point que nul espere faire chose, qui dure) n’ouurent iamais la porte de leur sacré Cabinet, si non à ceux qui hurtent rudement. le ne yeux oublier l’Emendation 2, partie certes la plus ytile de notz Etudes. L’office d’elle est aiouter, oter, ou muer à loysir ce, que cete première impetupsité, et ardeur d’ecrire n’auoit permis de faire. Pourtant est il necessaire3, afin, que noz Ecriz, comme Enfans nouueaux nez, ne nous flattent, les remettre à part, les reuoir souuent, et en la maniéré des Ours, à force de lecher, leur donner forme, et façon de Membres, non immitant ces importuns versificateurs, nommez des Gréez fxoyao'rcâTayoi 4 , qui rompent à toutes heures les Oreilles des misérables Auditeurs par leurs nouueaux poëmes. Il ne fault pourtant y estre trop supersticieux, (ou comme les Elephans leurs petiz) fi estre. x. Ans à enfanter ses

1 Bien te veux-ie auertir, c’est-à-dire « ce que je te recommande surtout. »

2 Bmendation , comme « correction. »

3 Pourtant est il necessaire , c’est-à-dire « et par ce motif il est nécessaire. »

4 MoyaoTràTayot,, c’est-à-dire versificatores obstreperi ou recitatores clamosi. Cf. Cicéron [Bp. ad Quint, fr ., II, 9) : « Non mehercule quisquam [j.ouaoTrccTavoç libentius sua recentia poemata legit quam ego te audio, etc. » C’est le seul exemple que nous ayons de ce mot grec; encore est-il contesté : certains manuscrits portent p.o’JO'O /râtaxTO?.

s Comme les Blephans leurs petiz. Pline l’ancien (VIII, v, 5)

DE LA LANGUE FRANGOYSE

Vers. Sur tout nous conuient auoir quelque scauant, f et fidele Compaignon, ou vn Amy bien familier, voire trois ou quatre, qui veillent, et puissent congnoitre nos fautes, et ne craignent point blesser nostre papier auecques les vngles. Encores te veuxie aduertir, de hanter quelquesfois non seulement les Scauans, mais aussi toutes sortes d’Ouuriers et gens Mécaniques \ comme Mariniers, Fondeurs, Peintres, Engraueurs, et autres, scauoir leurs inuentions, les noms des matières, des outilz, et les termes vsitez en leurs Ars, et Métiers, pour tyrer de la ces belles compaieaisons, et viues descriptions de toutes choses. Vous semble point Messieurs, qui etes si ennemis de vostre Langue, que nostre Poëte ainsi armé puisse sortir à la campaigne 2 , et se montrer sur les rancz, auecques les braues Scadrons Gréez, et Romains? Et vous autres si mal équipez, dont l’ignorance a donné le ridicule nom de Rymeurs à nostre Langue (comme les Latins appellent leurs mauuais Poètes Versificateurs) 3 oserez vous bien endurer le Soleil, la poudre4 et le dangereux La-

dit expressément que, chez les éléphants, le mâle peut reproduire à cinq ans, la femelle à dix ans {mas quinquennis , femina decennis ).

1 Grens Mécaniques . Voir ci-dessus, même livre, ch. vi, p. 126, note 4. — « Que-de discours, dit Du Pinet, traducteur de Pline l’ancien, il m’a fallu avoir avec paysans et artisans, comme Fondeurs, gens de Mine, Monnoyeurs, Peintres, Pottiers, Orfèvres, Massons, Menuisiers, Lapidaires, etc. » Voir aussi V Introduction, p. 19-21.

2 Sortir à la campaigne , comme « entrer en campagne. »

3 Versificateurs. Cf. Quintilien [Inst, orat., X, i) : 1 Cornélius autem Severus, etiamsi versificator quam poeta melior. » Voir aussi IX, iv.

4 la poudre, comme « la poussière. »

beur de ce Combat? le suis d’opinion, que vous retiriez 1 au Bagaige auecques les Paiges et Laquais, ou bien (car i’ay pitié de vous) soubz les frais vmbraiges, aux sumptueux Palaiz des grands Seigneurs, et Cours magnifiques des Princes, entre les Dames, et Damoizelles, ou votz beaux, et mignons Ecriz, non de plus longue durée, que vostre vie, seront receuz, admirés, et adorés : non point aux doctes Etudes, et riches Byblyotheques des Scauans. Que pleust aux Muses, pour le bien, que ie yeux à nostre Langue, que votz ineptes œuures feussent bannys, non seulement de la (comme ilz sont) mais de toute la France. le voudroys bien qu’à l’exemple de ce grand Monarque, qui défendit, que nuln’entreprist de le tirer en Tableau si non Apelle, ou en Statue, si non Lysippe 2, tous Boys, et Princes amateurs de leur Langue deffendissent, par edict exprès, à leurs subiectz de non mettre 3 en lumière œuure aucun, et aux Imprimeurs de non l’imprimer, si premièrement il n’auoit enduré la Lyme de quelque scauant Homme, aussi peu adulateur, qu’etoit ce Quintilie4, dont parle Horace en son art Poétique,

1 Que vous retiriez, pour « que vous vous retiriez. »

2 Si non Lysippe. Cf. Horace ( Ep ., II, i, v. 239-241) :

« Edicto vetuit ne quis se præter Apellem Pingeret, aut alius Lysippo duceret æra Fortis Alexandri vultum simulantia. »

3 De non mettre. Après défendre, « non » est explétif.

* Quintilie, pour « Quintilius. * Horace (Art poe't., v. 438-444) : « Quintilio si quid recitares, etc. » — Voir aussi l’Appendice, au commencement.

DE LA LANGUE FRANCOYcK

ou, et en infiniz autres endroictz dudict Horace, on peut voir les vices des Poëtes modernes exprimez si au vif, qu’il semble auoir écrit non du tens d’Auguste, mais de Francoys, et de Henry. Les Medicins (dict-il) promettent ce qui appartient aux Medicins 1 , les Feuures traictent ce, qui appartient aux Feuures : mais nous ecriuons ordinairement des Poëmes autant les Indoctes, comme les Doctes. Yoyla pourquoy ne se fault emerueiller, si beaucoup de scauans ne daignent au iourd’huy écrire en nostre Langue, et si les etrangers ne la prisent comme nous faisons les leurs, d’autant qu’ilz voyent en icelle tant de nouueaux Aucteurs ignorans, ce qui leur fait penser qu’elle n’est capable de plus grand ornement et érudition. O combien je desire voir sécher ces Printens 2 3 4, châtier ces Petites ieunesses , rabbattre ces Coups d'essay 3 , tarir ces Fontaines *, bref abolir tous ces beaux tiltres assez suffisans pour degouter tout Lecteur scauant d’en lire d’auantaige. le ne souhaite moins, que ces Depourueuz ,

1 Les Medicins , etc. Cf. Horace ÇEp ., II, i, v. 115-117) :

« Quod medicorum est Promittunt medici; tractant labrilia fabri ;

Scribunt indocti doctique poemata passim. »

2 Ces Printens. En 1536, Jean Le Blond avait publié un poëme intitulé le Printens de l’humble Espérance.

3 Ces Coups d’Essay. En 1536 également, Sagon avait lancé contre Marot un volume de vers intitulé Coup d’Essay.

4 Ces Fontaines. Charles Fontaine, l’auteur du Quintil , avait intitulé les Ruisseaux de Fontaine un recueil d’épîtres et autres pièces de vers. Une édition de ce recueil a été publiée à Lyon en 1555.

ces humbles 1 Esperans1 2, ces Banniz de lyesse a, ces Esclanes 3, ces Trauerseurs 4 soient renuoyés à la Table ronde : et ces belles petites deuises aux Gentilzhommes, et Damoy selles, d’ou5 * on les a em-

Ipruntées. Que diray plus0? le supplie à Pliebus Apollon, que la France, apres auoir été si longue-

Iment stérile, grosse de luy enfante bien tost vn Poète, dont le Luc bien résonnant face taire ces enrouées Cornemuses, non autrement que les Grel noilles, quand on iette vne pierre en leur Maraiz. Et si non obstant cela, cette fleure chaude d’ecrire les tormentoit encores, ie leur conseilleroy’ ou d’aller prendre Medicine en Antycire 7 : ou, pour le mieux, se remettre à l’Etude : et sans honte, à l’exemple de Caton, qui en sa vieillesse apprist les Lettres Greques. le pense bien, qu’en parlant ainsi de notz Rymeurs, ie sembleray à beaucoup trop mordant, et Satyrique, mais véritable à ceux, qui ont Scauoir et Iugement : et qui désirent la Santé de nostre Langue, ou cet vlcere, et Chair corrumpue de mauuaises Poésies est si inueterée, qu’elle ne se peut

1 Ces humbles Esperans. Voir ci-dessus p. 149, note 2.

2 Ces Banniz de lyesse. Allusion à la Jeunesse du banny de Lyesse de François Habert (l54l).

3 Ces Esclaues. Voir les Complaintes , les Epis très veneriennes , et la Confusion de VEsclaue fortuné , c’est-à-dire Michel d’Amboise (1532-36).

Ces Trauerseurs. Le poëte Jean Bouchet (1475-1550) s’était surnommé le Trauerseur des voyes périlleuses du monde.

’ DW, pour « de qui. »

(i Que diray plus ? Remarquer la suppression du prouom je.

7 En Antycire. Horace ( Sat . II, m, v. 165) : « Naviget Anticyram. »

oter qu’auecques le Fer et le Cautere. Pour conclure ce propos, saiches Lecteur, que celuy sera verita- , blement le Poëte, queie cherche en nostre Langue, qui me fera indigner, apayser, eiouyr, douloir, aymer, liayr, admirer, etonner, bref, qui tiendra la bride de mes Affections, me tournant ça, et la à son plaisir1. Yoyla la vraye pierre de Touche, ou il fault que tu epreuues tous Poëmes et en toutes Langues. le m’attens bien qu’il s’en trouuerra beaucoup de ceux, qui ne treuuent rien bon, si non ce, qu’ilz entendent, et pensent pouuoir immiter : aux quelz nostre Poëte ne sera pas agréable : qui diront qu’il n’i a aucun plaisir, et moins de profit à lire telz ecriz, que ce ne sont que fictions Poétiques , que Marot n’a point ainsi écrit. A telz, pource, qu’ilz n’entendent la Poésie que de nom, ie ne suis délibéré de repondre2, produysant pour deffence tant d’excellens ouuraiges Poétiques Gréez, Latins, et Italiens, aussi aliénés de ce genre d’ecrire, qu’ilz approuuent tant, comme ilz sont eux mesmes eloingnez de toute bonne Erudition. Seulement veux-ie admonnester celuy, qui aspire à vne gloyre non vulgaire, s’eloingner de ces ineptes Admirateurs, fuyr ce peuple ignorant, peuple ennemy de tout rare, et antique scauoir : se contenter de peu de Lecteurs 3 à l’exem-j

1 Me tournant ca, et la à son plaisir. Horace (Artpoét., v. 100) :

« Et quocunque volent, animum auditoris agunto. »

2 le ne suis délibéré de repondre , c’est-à-dire « je ne suis pas résolu, je n’ai pas pris la résolution de répondre. » Cette locution était très-ordinaire au xvi° siècle. Voir Littré.

3 Se contenter de peu de lecteurs. Horace ( Sat I, x, v. 73) :

\ 52 DËFFENCE ET ILLUSTRATION

pie de celuy, qui pour tous auditeurs ne demandoit que Platon : et d’Horace, qui veultses œuvres estre leuz de trois ou quatre seulement, entre les quelz est Auguste1. Tu as Lecteur, mon iugement de nostre Poëte Francoys, le quel tu suyuras, si tu le treuues bon, ou te tiendras au tien, si tu en as quelque autre. Car ie n’ignore point combien les iugementz des Hommes sont diuers, comme en toutes choses, principalement en la Poësie, la quelle est comme vne Peinture 2, et non moins I qu’elle, subiecte à l’opinion du vulgaire. Le prinj cipal But, ou ie vise, c’est la detfence de nostre Langue, l’ornement, et amplification d’icelle, en quoy si ie n’ay grandement soulaigé l’industrie, et labeur de ceux, qui aspirent à cete gloire, ou si du ! tout ie ne leur ay point aydé, pour le moins ie penseray auoir beaucoup fait, si ie leur ay donné bonne i volunté3.

* Neque te ut miretur turba labores, Contentus paucis lecloribus. » — Dans la préface de V Olive, Du Bellay dit de lui-même : « le ne cerche point les Applaudissemens populaires. Il me suffit pour tous lecteurs auoir vn S. Gelays, vn Heroët, vn de Ronsart, vn Caries, vn Sceue, vn Bouiu, vn Salel, vn Martin et si quelques autres sont encor’ à mettre en ce ranc. »

1 Entre les gueh est Auguste. A la suite du passage d’Horace que nous venons de citer, on lit encore : « Et probet hæc Octavius oplimus ; » mais il ne s’agit pas d’Auguste, comme l’a cru Du Bellay.

2 Est comme une Peinture. Cf. Horace (Art poét., v. 36l) : * Ut pictura poesis, etc. »

3 Si ie leur o.y donné bonne volunté. On retrouvera une grande partie des idées contenues dans ce chapitre, développées à nouveau dans l’avis Au Lcctctir qui est placé en tête de la seconde édition de l'Olive, celle de 1550.

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