‹ La deffence et illustration de la langue francoyse (volume 2)Chapitre 8 sur 30 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

Comment les Romains ont enrichy leur Langue.

Si les Romains (dira quelqu’vn) n’ont vaqué à ce Labeur de traduction, par quelz moyens donques ont ilz peu ainsi enrichir leur Langue, voyre iusques à l’egaller quasi à la Greque? Immitant les meilleurs Aucteurs Gréez, se transformant en eux, les deuorant : et, apres les auoir bien digerez, les conuertissant en sang et nouriture, se proposant chacun selon son Naturel, et l’Argument qu’il vouloit elire, le meilleur Aucteur, dont ilz obseruoint diligemment toutes les plus rares, et exquises vertuz, et icelles comme Greplies, ainsi que i’ai dict deuant, entoint, et apliquoint à leur Langue. Cela faisant

1 Molestie, c’est-à-dire « peine, désagrément, ennui. » Ce mot est calqué sur le mot latin molestia.

2 Que de gloyre. Du Bellay n’a pas craint toutefois de se contredire, en traduisant notamment deux livres et plus de Y Enéide, et le Quintil n’a pas tort en défendant contre lui la « version » comme * le poème le plus frequent et mieus receu des estimés poètes et des doctes lecteurs. » De son côté, J. Peletier, dans son Art poétique, fait remarquer que « c’est parles traducteurs que la France a commencé à goûter les bonnes choses. » Voir à cet égard Aug. de Blignières, Eloge d’Amyot (passim) et Recherches sur les traductions du xvie siècle (ch. vm).

(cly-je) les Romains ont baty tous ces beaux Ecriz, que nous louons, et admirons si fort : égalant ores 1 quelqu’vn d’iceux, ores le préférant aux Gréez. Et de ce, que ie dy, font bonne preuue Cicéron, el^Virgile, que voluntiers, et par Honneur ie nomme tousiours en la Langue Latine, des quelz comme l’vn se feut entièrement adonné 2 à l’Immitation des Gréez, contrefist, et exprima si au vif la copie de Platon, la vehemence de Demosthene, et la ioyeuse douceur d’Isocrate : que Molon Rhodien l’oyant quelquefois 3 déclamer, s’écria, qu’il emportoit l’eloquence Greque à Rome4. L’autre immita si bien Homere, Hesiode, et Thëocrit, que depuis on a dict de luy, que de ces troys il a surmonté l’vn5, égalé l’autre, et aproché si près de l’autre, que si la félicité des Argumens, qu’ils ont traitez, eust été pareille, la Palme seroit bien douteuse. le vous demande donq’ vous autres, qui ne vous employez qu’aux Translations6, si ces

1 Egalant ores , etc., c’est-à-dire « tantôt faisant égal aux Grecs, tantôt élevant au-dessus d’eux, quelqu’un de ces écrits . »

2 Comme l’vn se feut entièrement adonné , etc. Du Bellay traduit ici Quintilien (X, i) : « Mihi videtur M. Tullius, cum se totum ad imitationem Græcorum contulisset, effinxisse vim Demosthenis, copiam Platonis, jucunditatem Isocratis. »

3 Quelquefois y comme le latin aliquando , signifie ici « une fois, un jour. » Cf. ci-après, ch. ix, p. 78.

4 A Rome. Cf. Plutarque, Vie de Cicéron , § v.

5 A surmonté Vvn , Hésiode; — égalé Vautre , Théocrite ; — et aproché si près de Vautre , Homère. — N. B. M. Marty Laveaux croit reconnaître ici une paraphrase de ces vers d’un auteur incertain :

« Yate Syracosio qui dulcior, Hesiodoqué Major, Homeræo non minor ore fluit. »

Voir le Virgile de Lemaire, t. VII, p. 399.

* Translations, comme « traductions ». Au xvi° siècle, ce mot

tant fameux Aucteurs se fussent amusez à traduyre, eussent ilz eleué leur Langue à l’excellence, et hauteur* ou nous la voyons maintenant ? Ne pensez donques quelque diligence, et industrie, que vous puissez mettre en cest endroict , faire tant que nostre Langue encores rampante à terre, puisse hausser la teste, et s’eleuer sur piedz.

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