‹ La deffence et illustration de la langue francoyse (volume 2)Chapitre 9 sur 30 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

D'amplifier la Langue Francoysepar Vimmitaiion des anciens Aucteurs Gréez, et Romains.

Se compose 1 donq’ celuy, qui voudra enrichir sa Langue , à l’immitation des meilleurs Aucteurs Gréez, et Latins : et à toutes leurs plus grandes yertuz, comme à vn certain but, dirrige la pointe de son Style. Car il n’y a point de doute, que la plus grand’ part de l’Artifice 2 ne soit contenue en l’Immitation ;

s’employait aussi fréquemment comme synonyme de métaphore. Le mot latin translatio avait, en effet, les deux sens de métaphore et de traduction.

1 Se compose. 3e personne du singulier du subjonctif présent dans le sens de l’impératif, et de même ci-après dirrige et entende. Cf. ci-dessus ch. vi, p. 68, note 3. — « Se compose, dit le Quintil, pour se mette ou se renge à l’imitation, c’est parlé Latin en Francoys. »

2 La plus grand ’ part de l'Artifice , etc. Autre passage entièrement traduit de Quintilien (X, n) : « Neque enim dubitari potest, quin artis pars magna contineatur imitatione : nam ut invenire primum fuit, estque præcipuum, sic ea, quse bene inventa sunt, utile sequi. »

DEFFENGE ET ILLUSTRATION

et tout ainsi que ce feut le plus louable aux Anciens de bien inuenter, aussi est ce le plus vtile de bien immiter, mesmes à ceux, dont la langue n’est encor’ bien copieuse, et riche. Mais entende celuy, qui voudra immiter, que ce n’est chose facile de bien suyure les vertuz d’vn bon Àucteur, et quasi comme se transformer en luy, veu que la Nature mesme aux choses, qui paraissent tressemblables, n’a sceu tant faire que par quelque notte, et différence elles ne puissent estre discernées1. le dy cecy, pource qu’il y en a beaucoup en toutes Langues, qui sans penetrer aux plus cachées, et intérieures parties de l’Aucteur qu’ilz se sont proposé, s’adaptent seulement au premier Regard2, et s’amusant à la beauté des Motz 3, perdent la force des choses. Et certes, comme ce n’est point chose vicieuse, mais grandement louable, emprunter d’vne Langue étrangère les Sentences 4 et les motz, et les approprier à la t sienne : aussi est ce chose grandement à reprendre, voyre odieuse à tout Lecteur de liberale Nature, voir en vne mesme Langue vne telle Immitation, , comme celle d’aucuns Sp^uans mesmes, qui s’estiment estre des meilleurs, "quand plus ilz ressemblent

1 Estre discernées. Quintilien (loc. cit .) : « Ut ne ipsa quidem natura in hoc ita évaluent, ut non res simplicissimæ, quæque pares maxime videantur, utique discrimine aliquo discernantur. »

2 S'adaptent... au premier Regard , c’est-à-dire « s’attachent à ce qui frappe tout d’abord leurs yeux. » Cf. Montaigne (t. IV, p. 222) : « Nous appelons laideur une mesadvenance au premier regard. »

3 S'amusant à la beaute' des Motz. Quintilien (loc. cil.) : * Imitatio autem (nam sæpius idem dicam), non sit tantum in verbis. *

4 Sentences , comme • pensées. *

vn Heroet1 ou vn Marot2. le t’amonneste donques (ô toy, qui desires l’Accroissement de ta Langue, et veux exceller en icelle) de non immiter à pié leué, comme n’agueres a dict quelqu’vn, les plus fameux Aucteurs d’icelle, ainsi que font ordinairement la plus part de notz Poëtes Francoys, cliose certes autant vicieuse, comme de nul profict à nostre vulgaire : veu que ce n’est autre chose (ô grande Libéralité !) si non luy donner ce, qui estoit à luy. le ( voudroy’ bien que nostre Langue feust si riche d’Exemples domestiques, que n’eussions besoing d’auoir recours aux Etrangers. Mais si Virgile, et { Cicéron se feussent contentez d’immiter ceux de leur Langue, qu’auront les Latins outre Ennie3, ou i Lucrèce, outre Crasse, ou Antoyne4.

1 Ressemblent vn Heroet. « Ressembler quelqu’un, qui est resté populaire, est aujourd’hui complètement hors d’usage. On le trouve dans Malherbe, dans Math. Regnier, dans Bossuet (Littré). — Antoine Heroet , évêque de Digne en 1551, mort en 1568, a écrit des poëmes où il exalte l’amour platonique. On a de lui la Parfaicte amye , avec plusieurs compositions du mesme auteur (Lyon, 1542) et deux traductions en vers de Platon, 1 ' Androgyne et De naymer point sans estre aymé, imprimées dans le commentaire de Le Roy sur le Banquet (Paris, 1559).

2 Marot. Le fameux Clément Marot (1495-1544), dont les œuvres sont bien connues.

3 Ennie, pour « Ennius ». Cf. ci-après, liv. II, chap. vi.

4 Crasse , ou Antoyne. Il s’agit de deux fameux orateurs Latins, antérieurs à Cicéron, L. Licinius Crassus (140-91) et Marcus Antonius (148-87). Voir H. Meyer, Oratorum Romanorum fragmenta (p. 253-272, édit. 1837).

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