CHAPITRE I V Origine des Langues
Si la Nature (dont quelque Personnaige de grand' renommée J non sans rayson a douté, si on la deuoit appeller Mère ou Marâtre) eust donné aux Hommes vn commun vouloir, et consentement, outre les innumerables commoditez, qui en feussent procedées -, l'Inconstance humaine, n'eust eu besoing de se forger tant de manières de parler. Laquéle diuersité, et confusion, se peut à bon droict appeller
1 Quelque Personnaige de grand' renommée. Pline l'ancien (H. N., VII, 1; : « Ut non sit satis sestimare parens melior homini an trislior noverca fuerit [Natura]. •
2 Qui en feussent procedées, c'est-à-dire « qui en eussent été le résultat, le produit ■, dérivation du sens théologique du verbe procéder, être engendré (le sens de venir en avant ayant passé au sens de production). Littré.
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la Tour de Babel. Donques les langues ne sont nées d'elles mesmes en façon d'Herbes, Racines, et Arbres : les vues infirmes, et débiles en leurs espèces : les autres saines, et robustes, et plus aptes à porter le faiz des conceptions bumaines ; mais toute leur vertu est née au monde du vouloir, et arbitre des mortelz. Cela (ce me semble) est vne grande rayson, pourquoy on ne doit ainsi louer vne Langue, et blâmer l'autre : veu qu'elles viennent toutes d'vne mesme source et origine : c'est ' la fantasie2 des hommes : et ont été formées d*vn mesme iugement, à vne mesme fin : c'est pour signifier entre nous les conceptions, et intelligences de l'esprit3. Il est vray que par succession de tens les vnes, pour auoir été plus curieusement 4 reiglées, sont deuenues plus riches, que les autres : mais cela ne se doit attribuer à la félicité desdites Langues, ains 3 au seul artifice, et industrie des hommes. Ainsi donques toutes les choses, que la Natufe a crées •, tous les Ars. et Sciences, en toutes
1 C'est, pour « c'est-à-dire, c'est à savoir».
9 La fantasie, c'est-à-dire « la volonté, le caprice • .
3 Les conceptions, et intelligences de V esprit. Le premier de ces mots a un sens plus subjectif; il représente le travail intérieur de l'esprit ; le second est synonyme de ■ connaissances » et exprime la mise en rapport de l'esprit avec tes objets.
' iPTus curieusement, c'est-à-dire « avec plus de soin •.
5 Ains, c'est-à-dire « ma:s plutôt ». Le mot ains ou ainz, que l'on fait dériver de ante et d'un suffixe incertain, et qui eut d:abord le sens de » avant, auparavant «, avait pris le sens de • mais » dès le xne siècle.
'' Les choses que la Nature a crées. Faute pour « créées ». Cf. ci-après, cb. ix.
les quatre parties iiu monde, sont chacune endroict
soy ' vue nicsiiic chose : niais pourre que les hommes sont de diuers vonloir, Hz en- parlant, et ecriuent dinersement. A ce propos, je ne guis assez blâmer la sotte arrogance, et témérité d'aucuns de nostre nation, qui n'etans rien moins que (Irecz, ou Latins, de] irisent :î, et reiettent d'vn sourcil4 }dus que stoïque, toutes choses écrites en Francoys : et ne me puys assez emerueiller de l'étrange opinion d'aucuns scauans, qui pensent que nostre vulgaire ;1 soit incapable de toutes bonnes lettres, et érudition : comme si vue inuention pour le Languaige seulement deuoit estre iugée bonne , ou mauuaise. A ceux la ie n'ay entrepris de satisfaire. A ceux cy ie veux bien Vi (s'il m'est possible) faire changer d'opinion par quelques raisons, que brefuement i'espere deduyre : non que je me sente
1 Endroict soi/, c'est-à-dire « de leur côté, pour leur part •. Ce sens est fort ancien. Cf. Ck. Roland (v. 2123) : « Ore ad li quens endreit sey sez que faire • , alors le comte a pour sa part assez de besogne; Joinville (309) : • Et dist que endroit de li avoit tuei six de nos gens », et Froissart (II, il, 11) : « Chacun en son endroit faisoit merveilles d'armes. »
2 Un, dans le sens du latin inde, par là, par suite de cela, par ce motif.
3 Beprisent. Le verbe de'jjriser, de forme bien française, a cédé la place à son doublet savant de'jirécier.
4 Sourcil. Ce mot est ici synonyme de « air hautain, arrogance. » Voltaire a dit (Siècle de Louis XV) ■ les sourcils de la fierté. ■
Nostre vulgaire, c'est-à-dire la langue vulgaire. Cf. Pasquier {Lettre à M. de Turnèbe) : « Vous êtes donc d'opinion que c'est perte de temps et de papier de rédiger nos conceptions en nostre vulgaire, pour en faire part au public. »
b Je veux bien, c'est-à-dire ■ je désire, je souhaite. »
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plus cler voyant en cela, ou autres choses, qu'ilz ne sont, mais pource que l'affection qu'ilz portent aux langues estrangieres, ne permet qu'ilz veillent faire sain , et entier iugement de leur vulgaire ' .