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Les causes sont des substances, c'est-à-dire des êtres

Une cause se révèle par une action. M. Littré a ^crit : < L'univers nous apparaît comme un ensem- < ble ayant ses causes en lui-même, causes que

« nous nommons ses lois » ^ Il y a là une erreur de langage, car c'est méconnaître la valeur des mots que de donner aux causes le nom de lois et aux lois le nom de causes. Cette erreur de langage couvre une erreur de doctrine. Il s'agit de remplacer ridée de la cause par celle de la loi, contrairement aux exigences manifestes de la raison (31). Répétons-le: les lois sont des idées; or les idées n'agissent pas, elles ne peuvent qu'exprimer ou provoquer une action. Le terme ^idée-force, qui joue un grand rôle dans les travaux de M. Fouillée, est une expression vicieuse qui risque d'égarer la pensée. L'idée ne peut arriver à sa réalisation que par un agent qui la réalise, soit qu'il s'agisse d'une volonté consciente, comme c'est le cas pour l'homme, soit qu'il s'agisse d'une force inconsciente, comme celle que nous attribuons au germe d'un végétal. L'idée est l'expression d'un acte accompli, ou d'un acte à accomplir dans lequel elle intervient comme motif, elle ne peut jamais être une cause efficiente, une force. La gravitation est une loi, mais elle ne se réalise que dans les rapports que les corps soutiennent entre eux. La force est dans les corps et non pas dans la loi. Ce n'est pas la loi de la gravitation, mais la présence de la terre qui retient la lune dans son orbite ; et c'est la présence du soleil qui retient la terre dans le sien, Montesquieu a écrit : < Les « lois, dans la signification la plus étendue, sont

* Paroles de Philosophie positive. Brochure iii-8°. Paris, 1859, page 34.

€ les rapports nécessaires qui dérivent de la nature € des choses» K Les causes, dont les lois expriment le mode d'action, sont les réalités proprement dites qui constituent la nature des choses.

35. Les caicses sont de trois espèces : matérielles, spontanées, libres.

Les causes matérielles, ou physiques, sont les corps. Un corps ne modifie jamais son propre mouvement, ainsi que nous l'enseigne la loi d'inertie, dont toute la physique moderne est la confirmation ; mais un corps modifie le mouvement d'un autre par l'impulsion, par la résistance et par l'action d'une nature inconnue dont la loi de la gravitation indique le mode. Toute cause de modification du mouvement porte le nom de force. Le corps n'est pas force par rapport à lui-même ; mais il est force par rapport aux autres corps ; il est donc un pouvoir producteur d'effets, une cause véritable. Le mode d'action des causes matérielles, dans la mesure où il nous est connu, est exprimé par les lois de la mécanique.

Dans l'état actuel de nos connaissances, les phénomènes que présentent les êtres vivants ne sont pas susceptibles d'être ramenés à des explications purement mécaniques. Il faut donc admettre, au moins provisoirement, qu'il existe dans les êtres vivants un principe de mouvement spontané sous rinfluence duquel les forces physiques réalisent des types déterminés. Les phénomènes s'expliquent alors

* Esprit des lois, au commencement.

par ridée de la cause, parce que la spontanéité da mouvement est contenue dans Tidée que nous nous formons du germe vivant. Le chêne s'explique par l'action combinée des forces physiques et d'un pouvoir attribué au gland. Pour les explications de cette nature il faut connaître les lois générales de la vie étudiées par la physiologie générale, et le type spécial qui résulte du développement de chaque germe. Quelle que soit la théorie adoptée pour l'origine des espèces, et, dans le cas même où on admettrait que la notion de l'espèce ne répond pas à une réalité primitive et durable, l'existence de causes spontanées distinctes des causes purement matérielles subsistera, aussi longtemps que l'on n'aura pas réussi à fournir une explication mécanique des origines de la vie. Or cette explication, la science ne la possède pas et parait fort loin de la posséder.

Les causes libres sont des pouvoirs de détermination qui, mis en présence d'une loi, peuvent la réaliser ou l'enfreindre. La présence des êtres libres fournit des explications déduites de l'idée de la cause. L'aflBrmation est assez importante pour qu'il convienne de la formuler à part.

36. Une cause libre est, en partie, la raison (ïètre de ses actes ^ I

Nous n'aborderons pas ici la question de savoir si le libre arbitre est une réalité ou une illusion ;

* Voir pour plus ample développement de cette thèse mon volume sur le Libre arbitre, Paris, Fischbacher, 1890.

question qui est le problème capital de la psychologie. Contentons-nous de constater que, dans l'opinion commune, la présence d'un agent libre est considérée comme fournissant, en partie, l'explication des faits de la vie humaine. On impute à un homme la responsabilité des actes dont on estime qu'il est l'auteur. L'historien cherche les motifs de l'abdication de Charles Quint ; mais il considérera finalement la libre volonté de ce monarque comme un des éléments de ce fait historique.

Telle est l'opinion commune, mais les esprits spécialement formés par la culture des mathématiques et de la physique sont facilement portés à dire qu'un acte libre est inintelligible, parce qu'on ne peut pas le déduire d'antécédents dont il soit le conséquent nécessaire. L'explication par la cause ne les satisfait pas, ils n'acceptent que l'explication par les lois. Le caractère propre de la liberté est que, les mêmes antécédents étant donnés, plusieurs conséquents sont possibles, d'où suit que les actes d'agents supposés libres ne peuvent pas être ramenés au déterminisme absolu des lois (30). Suit-il de là qu'un acte libre soit inintelligible? Oui, si intelligible et nécessaire sont des termes synonymes ; mais ces termes expriment deux idées distinctes, et dont on n'a pas le droit d'affirmer l'identité. La présence d'un agent libre fournit une explication de ses actes par l'idée de sa liberté, d'une manière aussi logique qu^un fait physique est expliqué par la loi de la connexion nécessaire de deux phénomènes. Dénier la valeur d'une explication fournie par la détermi-

nation d'un être libre, c'est nier a priori l'idée de la liberté. Ce n'est qu'après avoir démontré que cette idée est fausse qu'on pourrait, sans pétition de principe, refuser le caractère scientifique à l'explication d'un acte par la conception de la nature de son agent.

Les causes libres sont donc des principes d'explications, mais d'explications seulement partielles, parce que la seule cause tenue pour libre qui nous, soit directement connue, notre volonté, n'a jamais que le choix entre divers actes conçus comme possibles par l'intelligence, et diverses impulsions qui nous sollicitent. Une décision prise en l'absence de toute sollicitation est, dans le domaine de notre expérience, une conception absolument fausse. Il faut seulement éviter l'énorme paralogisme, qui n'est pas sans exemples, et qui consiste à conclure du caractère relatif et restreint du libre arbitre à la négation de son existence.

Pour rendre raison d'un acte de volonté, il faut prendre en considération, outre la volonté même, la nature des motifs qui agissent sur elle. Ici intervient un nouveau procédé d'explication qui rend raison des actes, mais sans les déclarer nécessaires ;. c'est l'explication par le but ou par la fin.

37. La connaissance d'un but explique, en montypant les rapports entre ce but et les moyens employés pour Vatteindre.

La loi répond à la question comment ? le but à la question, powrg^teoî? Voici un bâtiment, pourquoi a-t-il été élevé? Est-ce un domicile privé? une école? un temple? Dès que la destination de l'édifice sera connue, on se rendra compte de la disposition de ses différentes parties. Les mouvements d'une armée peuvent paraître d'abord confus, et même désordonnés ; ils deviendront intelligibles lorsqu'on sera initié au plan du général, plan qui a été déterminé par la considération du but à atteindre. Harvey, en observant les valvules des veines, s'est posé la question du pourquoi, et c'est la pensée que les valvules pouvaient avoir pour but d'empêcher le sang de refluer qui l'a mis sur la voie de sa découverte relative à la circulation du sang.

Le but porte, dans la langue philosophique, les noms de fin et de cause finale. Dans les explications par l'idée de la classe et de la loi, la pensée va du général au particulier, c'est-à-dire de l'un au multiple. Dans les explications par l'idée de la cause, la pensée va de l'unité d'un pouvoir producteur à la multiplicité possible de ses effets. Dans

les explications par l'idée de la fin, la pensée va de l'unité d'un but poursuivi à la multiplicité des moyens employés pour l'atteindre.

38. Vidée du but est l'un des éléments de Vex- •plication des actes de la volonté.

Le passage du Rubicon s'explique par des causes diverses et donne lieu en particulier aux deux considérations suivantes : César voulait s'emparer du pouvoir suprême ; c'est l'explication du fait par le but ; César a accompli son acte par une décision dont il reste responsable; c'est l'explication du fait par la cause libre. Ce qui montre que la première explication seule est insuffisante, c'est que, selon le témoignage des historiens, César a hésité, étant poussé ^n deux sens contraires, d'une part par le sentiment de son devoir de citoyen, d'autre part par son ambition. Il a hésité et s'est décidé enfin ; le but qu'il se proposait d'atteindre était un motif sollicitant sa volonté ; mais la raison dernière de son acte est -dans la libre détermination de cette volonté même. Pour prendre un exemple dans les temps modernes on peut demander le pourquoi de la conduite de Napoléon I à l'égard du Pape. La réponse se trouve •dans le Mémorial de S*^ -Hélène, où l'on voit Napoléon expliquer lui-même que son but était d'avoir le Pape sous sa main, afin de réunir effectivement •en sa personne le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Il est possible que, comme César, il ait hésité entre les projets que suscitait son ambition et des scrupules de conscience, mais, comme

NAVILLB. — PHILOSOPHIE 5

César, il s'est décidé dans le sens de son ambition. Le but qu'il se proposait d'atteindre explique sa conduite mais ne la justifie pas, parce que, comme être doué d'un élément de volonté libre, il demeurait responsable de ses déterminations.

La considération du but en vue duquel les hommes ont agi est le fond des explications proprement historiques ; l'étude des lois générales qui se révèlent dans la marche de l'humanité et de l'accord de ces lois avec le libre arbitre des individus est un problème de haute philosophie. Les faits historiques demeurent souvent incompris, ou sont l'objet d'explications fausses, jusqu'à la découverte de documents qui révèlent quelques uns des secrets de la diplomatie. Sur quoi portent les renseignements ainsi obtenus? Sur les intentions réelles des hommes d'état, c'est-à-dire sur la vraie cause finale de leurs actes. Il arrive fréquemment que les motifs vrais des déterminations prises par les personnages politiques demeurent cachés au public. Un ministre d'une des grandes monarchies de l'Europe me disait un jour les accès de rire qu'excitait chez lui la lecture des journaux dans lesquels on rendait compte de ses actes.

Lorsqu'il s'agit des actions humaines, on ne peut pas nier l'existence d'un but, dont chacun a, pour ce qui le concerne, la conscience immédiate, mais ridée de la cause finale a des applications plus étendues que celles qui concernent seulement les hommes. Consciente chez l'homme, la finalité se manifeste dans l'organisation des phénomènes

naturels auxquels nous n'attribuons pas la conscience de leur but.

39. La considération de la cause finale joue un rôle important en biologie.

La découverte de la circulation du sang (37) est Tune des preuves de cette affirmation. D'une manière générale, pour le physiologiste, les organes s'expliquent par leurs fonctions, et les fonctions par l'entretien et la transmission de la vie. On n'obtient pas ainsi, si l'on ne considère que les individus, une explication totale des faits observés. On rencontre, en effet, chez certains animaux des organes qui n'ont pas d'emploi : des yeux qui demeurent toujours fermés, des rudiments de dents qui ne percent jamais les gencives, etc.. Ces faits, qui sont susceptibles d'interprétations diverses, indiquent, dans tous les cas, un rapport des individus à leur espèce. Mais, quelle que soit l'explication qu'on en donne, la relation des fonctions des organes avec la vie, relation qui fait l'unité harmonique d'un être vivant, est une idée capitale. Le but n'est pas conscient dans un organisme physiologique comme il l'est dans un être doué de volonté, mais il est réel. C'est pourquoi, comme le disait Georges Cuvier, < les « causes finales sont un flambeau indispensable au

< naturaliste. > La même vérité a été rappelée de nos jours par Claude Bernard. Il écrit : < Le physi-

< cien et le chimiste peuvent repousser toute idée

< de causes finales dans les faits qu'ils observent ; « tandis que le physiologiste est porté à admettre

€ une finalité organique et préétablie dans le corps € organisé, dont toutes les actions partielles sont € solidaires et génératrices les unes des autres

< Pratiquer l'analyse physiologique en perdant de € vue l'unité harmonique de l'organisme, c'est mé- € connaître la science vitale et lui enlever tout son

< caractère * >.

40. La considération du but n'intervient pas dans la physique étudiée comme science particulière.

Le terme physique est employé ici dans son sens général, et désigne la science totale de la matière inorganique. L'utilité des travaux des chimistes et des physiciens est très grande par l'application, tous les jours plus surprenante, des découvertes scientifiques à l'industrie ; mais ce n'est pas ce dont il s'agit ici. Un physicien peut se proposer l'utilité pour but de son travail, de même que le gain peut être la cause finale d'un artiste ; mais le physicien n'applique pas l'idée de la finalité aux phénomènes qu'il étudie : l'emploi qu'on pourrait faire de ses découvertes n'est nullement pour lui une source d'explications. Il analyse les faits dont il veut rendre raison, et il en cherche la classe et la loi. Leibniz nous informe que la considération des causes finales n'est pas étrangère à la découverte des lois du mouvement, parce que < ces lois ne dépendent

* Introditction à Vétude de la médecine expérimentale. Pages 154 et 156.

€ pas du principe de la nécessité comme les vérités € logiques, arithmétiques et géométriques, mais du € principe de la convenance, c'est-à-dire du choix « de la sagesse ^ ». Il demeure vrai cependant que, les lois une fois établies, le physicien s*occupe uniquement du mode de production des phénomènes et non de leur but. C'est le comment et non le pourquoi qui est l'objet de son étude. Mais si l'idée de la finalité peut lui demeurer étrangère, en tant qu'il se confine dans sa science spéciale, elle n'est pas toutefois étrangère d'une manière absolue à la considération des faits qui font l'objet de son étude.

41. L'idée de la finalité s'applique aux phénomènes physiques lorsqu'on les considère dans leurs rapports avec l'ensemble du monde.

Claude Bernard remarque très justement que < le

< physicien et le chimiste, ne pouvant se placer en

< dehors de l'univers, étudient les corps et les phé- « nomènes isolément pour eux-mêmes, sans être

< obligés de les rapporter nécessairement à l'en- « semble de la nature. Mais le physiologiste, se « trouvant au contraire placé en dehors de l'orga-

< nisme animal dont il voit l'ensemble, doit tenir € compte de l'harmonie de cet ensemble ' >. Si la pensée considère le monde comme un tout, elle se place en dehors de lui, et le monde devient pour

* Principes de la nature et de la grâce, § 11. Edition Erdmann, page 716.

* Introduction à V étude de la médecine expérimentale, page 158.

elle un organisme dont elle doit étudier l'harmonie. Lorsqu'on cherche, par exemple, à saisir les rapports qui existent entre la matière brute et la nature vivante, l'idée de la finalité reparaît inévitablement. Voici un exemple frappant de cette direction naturelle de la pensée. C'est une loi générale de la physique que les corps sont dilatés par la chaleur, et deviennent plus pesants, à volume égal, en se refroidissant. Il y a cependant des exceptions à cette loi ; la plus saillante est celle de l'eau, qui en se refroidissant jusqu'à un certain degré se change en glace et devient plus légère. Le fait étant constaté éveille inévitablement l'idée d'une fin, du rapport d'un moyen à un but. En effet, si la glace était plus pesante que l'eau, à mesure qu'elle se formerait, elle tomberait au fond des lacs et des rivières, au lieu de rester à leur surface. Il en résulterait que, dans toutes les régions froides ou tempérées du globe, les eaux seraient entièrement gelées en hiver, et auraient à peine le temps de dégeler pendant l'été, en sorte que les conditions de la vie feraient défaut pour les êtres organisés. La considération des causes finales s'impose donc lorsque, franchissant les limites de la physique spéciale, on étudie les rapports de la matière inorganique avec les êtres vivants. Il est permis de penser que l'idée de la finalité pourrait faire accomplir des progrès, même à la physique spéciale, et qu'un savant bien pénétré de la pensée du but des phénomènes, pourrait être conduit à la découverte des moyens par lesquels ces buts sont atteints dans l'organisation de la nature.

La considération du pourqtioi le mettrait sur la voie où il trouverait le comment.

42. La proscription des causes finales résulte de deux confusions d'idées: l'une entre les causes finales et les causes efficientes. Vautre entre les fins totales et les fins réelles.

11 est facile d'entendre que la considération des causes finales ne doit pas supprimer la recherche des causes efficientes. La pensée que les nuages qui se forment dans Tatmosphère, et que le vent transporte, ont pour but d'arroser le sol et d'établir les conditions de la vie, ne dispense pas de rechercher les lois physiques qui président à la distribution de l'élément humide, et les causes dont ces lois expriment l'action. L'idée que les paupières ont pour but la conservation des yeux ne saurait remplacer l'étude de la formation physiologique de ces utiles membranes. Il est également facile d'entendre qu'une fin réelle se distingue d'une fin totale. Le soleil est fait pour nous éclairer et nous réchauflfer : voilà une pensée de finalité assurément fort naturelle. Il n'en résulte pas que le soleil ait pour seule fonction celle de nous fournir la lumière et la chaleur. Son action s'étend, non seulement au globe terrestre et à l'entretien de la vie à la surface de ce globe, mais aux autres planètes, et il a, sans doute, dans l'organisation générale de l'univers, bien d'autres emplois qui nous sont inconnus. Mais de ce que le soleil n'a pas l'homme pour fin unique, il ne résulte pas que la pensée qu'il est destiné à nous

fournir la lumière et la chaleur soit une pensée fausse. 11 est arrivé cependant que Ton a voulu exclure les causes finales du cadre de la science, sous prétexte qu'elles arrêtent la recherche des causes efficientes, et que, de l'erreur commise en prenant certaines fins pour totales, on a conclu que ces fins ne sont pas réelles. De là le mépris de la téléologie professé par un certain nombre de savants, mépris qui prend sa source dans des conceptions systématiques, et dont on ne peut chercher la justification que dans des confusions d'idées manifestes.

La première de ces confusions a pu être appuyée sur un texte de Bacon qui a écrit : < Les explications

< tirées des causes finales sont semblables à ces € rémora qui, comme l'ont imaginé certains navi-

< gateurs, s'attachent aux vaisseaux et les arrêtent. « Ces explications ont, pour ainsi dire, retardé la

< navigation et la marche des sciences, les ont € empêchées de se tenir dans leur vraie route et les € ont comme forcées de rester là. Elles ont fait

< que, dès longtemps, la recherche des causes phy- « siques languit négligée. > Bacon, dans ces lignes, se plaint du fait que des philosophes, au nombre desquels il range Aristote, ont été détournés de l'étude des causes efficientes parce que leur esprit se contentait de la considération des causes finales. Que le fait soit exact ou non, il demeure certain, dans tous les cas, que l'esprit scientifique ne saurait se contenter de l'idée du but d'un phénomène, et doit rechercher le mode de sa production. Sur ce point, Bacon a pleinement raison ; mais pour le

placer au nombre des philosophes qui ont nié la. réalité des causes finales, il faut l'avoir lu avec une grande distraction. En eflfet, dans le chapitre même où il parle de ces rémora, dont on a souvent parlé après lui en faisant indûment appel à son autorité^ il écrit : « Quand nous parlons ainsi, ce n^est pas « que les causes finales nous paraissent n'avoir au-

< cune réalité et ne mériter aucunement nos recher-

< ches dans les spéculations scientifiques Ce

< serait se tromper lourdement que d'imaginer que

< les causes finales une fois bien circonscrites dans € leurs limites, puissent combattre et lutter contre € les causes physiques Ces deux espèces de

< causes s'accordent parfaitement bien ; avec cette « différence pourtant que l'une désigne une inten- € tion et l'autre un simple effet * >. N'a-t-on pas plus d'une fois imputé à Bacon la pensée qu'il qualifie de lourde erreur ?

Quant à la négation de la réalité des fins qui s'appuie sur la négation de leur totalité, l'erreur est très lourde aussi. Supposons qu'un des habitants d'une ville dise en passant sur un pont : « Ce pont a été fait pour moi. > S'il parlait sérieusement, et s'il voulait dire que le pont a été construit pour lui seul, cet homme serait fou. Il en serait de même pour chacun des passants. De ce que le pont n'a été construit exclusivement pour aucun des habitantsde la ville conclura-t-on qu'il n'a été construit

* De la dignité et de V accroissement des sciences. Livre III, chapitre 4.

pour personne ? Les adversaires de la réalité des causes finales semblent avoir fait parfois des raisonnements de cette force.

Descartes avait la prétention de construire a priori le système de l'univers, et cette grave erreur de méthode ne lui permettait pas de faire usage dans ses recherches de l'idée de la finalité^; mais il établit à ce sujet la juste distinction que j'ai indiquée, en voulant bien qu'on affirme que le soleil a été fait pour nous éclairer, pourvu qu'on ne pense pas que c'est la fin unique de sa création ^.

43. Uemploi des procédés d"" explication varie dans les diverses sciences.

La méthode est, dans ses procédés essentiels, la même pour toutes les sciences (45) ; mais les objets des sciences particulières sont divers, d'où résulte une diversité dans les moyens d'explication mis en usage. La chimie a pour but principal dans ses analyses l'établissement des différentes classes de corps. En physique, les lois sont l'objet essentiel de l'étude. L'idée de la cause et celle du but interviennent surtout en biologie et en psychologie. Ces distinctions sont réelles, mais elles n'ont pas un caractère absolu. La chimie a besoin des lois de la physique ; la considération des classes de corps distingués par le chimiste intervient dans les études du physicien ; la biologie fait constamment appel aux

^ Principes de la Philosophie, tome I, page 28.

* Lettres dans l'édition Garnier, tome IV, pages 273 et 274.

résultats de la chimie et de la physique ; une psychologie sérieuse a besoin des résultats de la physique et de la biologie. Les sciences sont distinctes, mais elles ne sont jamais séparées, par la raison que tout se tient dans le monde. Plus les études spéciales font de progrès, plus leurs rapports so' manifestent, parce que les progrès de chaque branche d'étude la rapprochent de la considération de l'harmonie qui préside à la vie de l'univers (74).

La science complète d'un des éléments réels du monde se composerait des réponses à ces quatre questions : Quoi ? c'est la classe. Comment ? c'est la loi. Par quoi ? c'est la cause. Pourquoi ? c'est le but. C'est là comme on l'a vu (19) la théorie de la science formulée par Aristote. Les modernes qui ont voulu réduire le travail de la pensée à la considération des classes et des lois, à l'exclusion des causes et du but, ont fait une tentative impuissante pour mutiler l'esprit humain (31). Leur erreur devient évidente dès qu'on rectifie par la considération des phénomènes moraux une idée de la science puisée dans la considération exclusive des phénomènes matériels. Cette idée n'est juste que dans son application aux phénomènes de cet ordre. Pour la science en général, et spécialement pour la philosophie qui est l'expression de cette généralité, (77) l'idée est absolument fausse. En effet il faut :

Ou nier l'ordre moral, c'est-à-dire supprimer le fondement de la vie des individus et de celle de la société ;

Ou laisser l'ordre moral en dehors de la science qui, dès lors, serait absolument mutilée ;

Ou donner place aux causes dans la science, et reconnaître ainsi qu'Aristote avait raison, et que les modernes qui abandonnent sa doctrine ont tort K

^ Voir dans les Séances et travaux de V Académie des sciences morales et politiques (1867) un mémoire intitulé : De V influence des études morales sur Vidée de la Philosophie.

Comment la pensée en cherchant à se rendi^e compte des faits parvient-elle à la découverte et à la démonstration de la vérité ? C'est la question de la méthode; et il y a de fausses théories de la méthode, comme il y a eu de fausses théories du mouvement des astres.

44. Le rationalisme et l'empirisme sont detuv méthodes fausses.

Le rationalisme a la prétention de construire la science a priori en partant des seules données de la raison. C'est vouloir appliquer le procédé des mathématiques, science instrumentale, à l'explication des faits. En agissant ainsi la pensée s'égare, parce que la raison pure ne renferme aucune donnée de fait. Descartes et Hegel ont eu, l'un et l'autre, la prétention de construire a priori la théorie des phénomènes naturels. Pourquoi ont-ils des notions diflFérentes de physique ? Ce n'est certainement pas

que la raison ait varié dans sa nature, pendant Tintervalle qui sépare les travaux du philosophe français de ceux du philosophe allemand ; mais, dans les années qui séparent Descartes de Hegel, la science expérimentale avait fait des progrès considérables, et c'est par une pure illusion de la pensée que Hegel croit construire a priori des doctrines qu'il a reçues d'hommes qui avaient observé les phénomènes.

Pour l'empirisme, l'esprit humain est purement réceptif ; toutes les idées lui viennent du dehors. La doctrine, lorsqu'elle est arrivée à son plein développement, affirme que toutes les connaissances humaines ne sont que des sensations transformées. En pratiquant fidèlement cette méthode, en la débarrassant des inconséquences imposées à ses partisans par les nécessités de la pensée, on ne constaterait que des faits, et l'on ne pourrait s'élever à aucune loi. Les lois, en effet, ne procèdent pas de l'expérience ; elles supposent un travail de l'esprit qui élabore les sensations, travail dont les sensations ne peuvent pas être la source. De plus l'empirisme est incapable d'expliquer valablement la différence des idées nécessaires et des idées contingentes (7). Les tentatives faites dans ce sens ne résistent pas à un examen sérieux.

Par l'influence de Descartes, le grand rationaliste des temps modernes, et par celle de Bacon, le plus connu des partisans de l'empirisme, la théorie de la méthode s'est mise habituellement en opposition avec la méthode vraie. La méthode vraie cependant

a été mise en pratique toutes les fois que la science a fait un progrès.

45. La méthode se compose de trois opérations de la pensée : constater, supposer, vérifier.

Dès qu'on a compris que la science complète est explicative (18), il est facile d'entendre que le rationalisme et l'empirisme adoptés d'une manière exclusive sont deux méthodes fausses ; mais on peut croire, et l'on a souvent admis, qu'il suffit de les réunir, et que la découverte de la vérité résulte de l'action combinée de l'expérience et du raisonnement. Il n'en est pas ainsi ; la simple addition de l'expérience et du raisonnement ne produit pas la science. Pour réunir ces deux éléments de la pensée il en faut un troisième. Les lois, les classes, les causes, les buts ne peuvent pas se constater directement par voie expérimentale, et ne peuvent pas se déduire a priori des données immédiates de la raison. D'où viennent donc les idées dont partent les explications qui, par le moyen de déductions logiques, rendent raison de l'expérience (13)? Elles sont le résultat d'une spontanéité propre de l'esprit humain, de la faculté de supposer. L'hypothèse, qui est le résultat de cette faculté, est le vrai principe générateur de la science. Le rationalisme et l'empirisme, ces deux méthodes d'ailleurs si opposées, se rencontrent dans une erreur commune en méconnaissant, ou même en niant la nécessité de l'hypothèse. Pour établir une théorie solide, il faut : 1^ Constater les faits à expliquer ; 2<* Supposer un

principe d'explication ; 3^ Vérifier la supposition faite ■en en déduisant les conséquences,et en comparant ces conséquences avec les résultats de Tétude des faits.

œNSTATATION

46. La constatation est le résultat de Vohsei^ation simple ou de l'expérimentation.

L'attention fixée sur les données de Texpérience qui nous mettent en présence de la réalité (10), est la l)ase de toute science sérieuse. Si on ne fait que constater les faits tels qu'ils se produisent dans le cours naturel des choses, on observe. Si Ton intervient dans les phénomènes, on expérimente. Examiner attentivement la congélation de l'eau, c'est observer ; agiter l'eau à un moment donné, pour voir l'effet obtenu, c'est expérimenter. Si je contemple d'un regard attentif la formation des fruits d'un arbre, j'observe ; si j'enlève un anneau d'écorco au rameau qui porte un fruit pour voir le résultat de mon intervention, j'expérimente. Si je considère les actes d'un individu pour me former une idée de son caractère, j'observe ; si je lui propose une action à faire pour voir quelle sera sa ré- «olution, j'expérimente.

Il faut remarquer que le mot expérience est employé dans deux sens différents. Il désigne tantôt le résultat total de la constatation des faits, et tantôt

l'observation active qui constitue l'expérimentation. Lorsqu'on dit : l'expérience, on emploie ce terme dans le premier sens ; et lorsqu'on dit : une expérience, on l'emploie dans le second sens. Faire une expérience, c'est toujours intervenir activement dans les phénomènes.

L'expérimentation est indispensable à la chimie et à la physique ; par l'observation simple, ces sciences ne feraient aucun progrès. Dans les études des naturalistes, l'observation a tenu pendant longtemps une place beaucoup plus considérable que l'expérimentation. Il n'en est plus ainsi depuis un certain nombre d'années. Les expériences occupent une place beaucoup plus importante que jadis dans les études de physiologie. Aux collections d'animaux et de plantes, qui ont toujours été nécessaires pour l'étude et l'enseignement de l'histoire naturelle, on a joint des laboratoires où l'on fait sur les corps vivants des expériences qui, sans pouvoir devenir absolument semblables à celles que les chimistes et les physiciens font sur la matière inorganique, leur sont pourtant analogues.

D'après les explications qui précèdent nous pourrons, en nous conformant à l'usage, employer le mot observation dans le sens général où il s'applique à toute constatation des faits, soit que la constatation résulte d'une observation simple, soit qu'elle résulte de l'expérimentation.

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