La science suppose la réalité d^un ordre universel
La tendance à Tunité est le caractère essentiel des recherches scientifiques (54). Cette tendance se manifeste dans l'induction qui saisit le général dans le particulier ; elle se montre dans la recherche de lois toujours plus générales et plus simples ; elle se manifeste aussi dans la recherche des rapports qui relient les différentes classes d'êtres et de lois. Ces
rapports constituent une harmonie ; et l'harmonie révèle un principe d'unité dans la coordination de la multiplicité des choses, c'est-à-dire un ordre universel. La science ne suppose pas seulement l'unité de l'intelligence, ce qui est évident, mais aussi l'unité de son objet. De même que tous les rayons d'une circonférence ont un même centre, l'esprit scientifique dans toutes ses recherches a en vue, d'une manière consciente ou inconsciente, une unité qui relie les différentes parties du monde. La pensée de cet ordre universel n'est pas seulement le résultat de la science, c'est aussi sa présupposition nécessaire. Cette présupposition se montre d'une manière bien évidente dans les essais prématurés de synthèse qui caractérisent les travaux des plus anciens philosophes connus. Il y a là une tendance naturelle à la raison, tendance qui est favorisée ou contrariée par les doctrines généralement reçues, et spécialement par les traditions religieuses. Le polythéisme fait obstacle à la recherche du principe de l'ordre universel, en supposant qu'il peut exister des causes primitivement distinctes et sans rapports les unes avec les autres. Le monothéisme au contraire, en affirmant l'unité du principe du monde, favorise et développe la tendance naturelle de la raison, Humboldt a écrit : « L'harmonie et l'ordre
< dans l'univers s'offrent aujourd'hui à l'esprit
< comme le produit de longues et sérieuses observa- « vations; > mais il remarque très justement que cette conception < s'est révélée primitivement au
€ sens intérieur comme un vague pressentiment ^ > L'exemple le plus remarquable d'un pressentiment de cette nature est peut-être la conception de Pythagore qui, en affirmant que le nombre est le principe universel d'explication, a été, à près de vingt siècles de distance, le prophète de la physique mathématique.
Pour peu qu'on prenne la peine de réfléchir, on comprendra facilement que la science confirme le principe général de ses recherches, mais ne saurait pas le créer. Or ce principe est la présupposition de l'ordre des réalités. Ce postulat, du reste, n'est que celui de l'harmonie des faits et de la raison présenté dans l'une de ses applications. Ce que nous appelons ordre n'est jamais, et ne peut être, que l'accord des réalités perçues avec les lois de l'intelligence.
La conviction qu'il existe un ordre qui nous rend le monde intelligible subit parfois quelques ébranlements; mais il est facile de constater que ces ébranlements ne portent au fond que sur la valeur de systèmes auxquels on avait ajouté foi sans des motifs légitimes. Ce n'est que par le fait d'une secousse intellectuelle prenant un caractère maladif que le doute qui porte sur la formule d'un certain ordre supposé par des savants serait appliqué à l'idée de l'ordre en lui-même. Pourquoi un système est-il abandonné? Parce qu'on a constaté des faits qui le contredisent, et qui montrent ainsi que sa
* Cosmos, tome I, page i.
base était trop étroite ; mais la science ne se laisse pas arrêter dans sa marche par le découragement qui peut atteindre un certain nombre d'esprits. L'ordre qu'on avait conçu ayant été reconnu insuffisant, on cherche un ordre plus élevé et plus simple; et, dans la mesure où la science progresse, on le trouve. Le doute qui porte sur des systèmes insuffisants est si peu le scepticisme qu'il est le résultat de la foi en la science. Croire à la science, c'est croire l'univers régi selon les lois de la raison. Or la loi fondamentale de la raison est la recherche de l'unité sous ses diflférentes formes, et spécialement sous la forme de l'harmonie qui est l'unité maintenue dans la multiplicité. Ces considérations nous amènent directement à l'étude de la philosophie. Après avoir déterminé son genre qui est la science, il nous faut reconnaître ses caractères spécifiques.