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LA MATJÈRE DE LA PHILOSOPHIE

77. La philosophie a, quant à sa matière, unç extension indéfinie.

P3.r opposition aux sciences particulières qui se bornent à une classe spéciale d'être ou d'idées, la philosophie ne reconnaît à ses études aucune limite résultant de sa propre nature; son horizon est indéfini. Ce n'est pas là une thèse doctrinale que nous formulons, c'est un fait historique à constater. Les anciennes écoles philosophiques d'Ionie et d'Italie embrassent, dans leurs synthèses hardies et prématurées, la totalité des choses. Démocrite commençait un de ses ouvrages par cette parole altière : < Je vais parler de tout. *> Platon, esprit essentiellement tourné vers la région des idées pures, fait rentrer la physique et la politique dans le champ de ses investigations. Aristote est un génie essentiellement encyclopédique qui a marqué sa place dans presque toutes les études; l'histoire naturelle et la politique prennent place dans ses œuvres à côté de

* Cicéron.*. Académiques. Livre II, § 23.

jr A VILLE. — PHILOSOPHIE. 10

la métaphysique. Chez les modernes, Descartes, Leibniz, Kant, Hegel abordent des questions de tous les ordres. Dans les travaux des hommes qui sont considérés sans contestation comme les chefs de la philosophie, le caractère de généralité de l'étude est manifeste. Ces maîtres de la science ne s'occupent pas, sans doute, de toutes choses ; mais ils posent des principes dont l'application est universelle ; ils ne considèrent rien comme étant en dehors du champ de leurs recherches. Si leurs travaux sont nécessairement limités, c'est seulement parce que le temps leur manque pour remplir le programme qui est toujours au fond de leur pensée. Le philosophe a des forces limitées, mais l'ambition de sa science n'a pas de bornes. Toute recherche, dès le moment où elle revêt un caractère exclusif, cesse d'être une philosophie dans la haute et pleine acception du mot.

Ce qui peut troubler la vue de cette vérité, c'est l'emploi du mot philosophie dans des manuels d'études et dans des programmes universitaires. En France, par exemple, après la mécanique, la physique et l'histoire naturelle, on place sous la rubrique philosophie les études relatives à l'esprit : la psychologie, la logique et la morale. Ce sont là des sciences particulières, auxquelles on peut donner, par de bonnes raisons, le nom de sciences philosophiques (84), mais qui doivent reposer sur leurs propres bases, tout comme la physique et l'histoire naturelle, et se séparer toujours plus nettement de la science générale. La philosophie proprement dite doit

prendre en considération les phénomènes de la matière et ceux de la vie à tous les degrés, aussi bien que les faits de l'ordre spirituel.

On a souvent distingué un domaine ouvert aux investigations scientifiques et un autre domaine réservé à ce qu'on appelle les affaires de sentiment, et -dans lequel la science ne pénétrerait pas. Le résultat de cette manière de penser serait une limitation -de la matière de la philosophie, puisqu'une portion considérable des faits de la nature humaine se trouverait retranchée de son étude. Il y a là une confu-r sion d'idées qu'il est assez facile de dissiper. L'art demeurera toujours distinct de la science, puisqu'il s'adresse au sentiment, et non pas au désir de connaître; mais l'art est un fait considérable que la science générale ne doit pas ignorer, et dont elle doit prendre connaissance pour chercher à en ren^ dre raison. De même la religion demeurera toujours distincte de la philosophie, puisqu'elle ne s'adresse pas spécialement à l'intelligence, mais à l'âme entière, à l'esprit dans l'ensemble de ses fonctions; il n'en résulte pas que la philosophie, en tant que science universelle, puisse se dispenser de prendre en considération un fait aussi considérable que le sentiment religieux et les croyances qui s'y associent (98 à 100).

78. La culture philosophique développe Vesprit de généralité.

Cette affirmation est le résultat direct de celle ^ui précède. Cette influence de la culture philoso-

phique est fort nécessaire de nos jours. Plus les sciences progressent, plus le besoin des études spéciales se fait sentir. Nous ne sommes pas fort éloignés de Tépoque oiXf même dans les, établissements d'instruction publique d'un degré supérieur, un seul homme suffisait à l'enseignement de l'histoire naturelle et un autre à celui de toutes les branches de la physique. Aujourd'hui, par le fait de l'accumulation toujours croissante des faits et des idées^ une branche très spéciale d'une étude déterminée peut suffire pour absorber toute la vie d'un, savant. De même que les progrès de l'industrie moderne. ont réclamé l'extrême division du travail manuel, les. progrès des sciences contemporaines ont nécessité l'extrême division des travaux intellectuels. La spécialité des études est avantageuse^ nécessaire, mais elle peut avoir des inconvénients graves. Elle risque d'éteindre chez des esprits médiocres toute idée^ générale. Pour les intelligences plus hardies, elleoffre un danger d'une autre nature. La spécialitédes études, se combinant avec l'instinct de la raison toujours dirigée vers l'un et le général, devient unesource de systèmes étroits et de vues fausses, parce qu'on est tenté de prendre pour l'ensemble des choses la seule partie du monde sur laquelle on fixe ses. regards. C'est ainsi, par exemple, que les esprits, façonnés d'une manière exclusive par les mathématiques et la physique, sont portés à voir la société humaine sous l'image d'une machine, et à se jeter dans les utopies d'un socialisme déterministe. Les. sciences particulières, lorsqu'elles sont bien culti-^

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vées, peuvent préserver de cet écueii par leur propre développement, car elles ne peuvent pas se développer sans mettre en évidence les rapports qui les unissent les unes aux autres, rapports qui résultent de l'harmonie de l'univers. La physique et les mathématiques, la physiologie et la psychologie, la morale et l'économie politique, sont des sciences distinctes, mais rattachées par des liens étroits, liens qui se montrent d'autant plus que chacune de ces sciences particulières progresse. Toutefois, ce résultat naturel des études spéciales ne se produit pas toujours. La culture philosophique a l'avantage de fixer l'attention sur le rapport des choses par la généralité de sa matière, et d'empêcher ainsi la pensée de se confiner dans un domaine trop étroit. Sans s'opposer à la spécialité nécessaire des études, elle en prévient les inconvénients.

Puisque la philosophie s'occupe de tout, elle a pour base nécessaire une revue générale des sciences particulières et les résultats des sciences particulières ont tous leur expression dans la parole.

79. La parole dans sa totalité exprime la matière complète de la philosophie.

La parole est le répertoire de toutes les données de la raison et de fous lés résultats de l'expérience. Toutes les substances et tous leurs modes sont désignés par des mots ; tous les rapports des êtres sont exprimés par des propositions. Les lois de la syntaxe révèlent les principes directeurs de l'intelligence. L'étude du langage, dans la mesure où son

caractère devient abstrait, se confond avec la psychologie et la logique. On demande à la paléontor logie linguistique la nature de civilisations qui n'ont pas laissé de traces dans l'histoire proprement dite. Toute découverte véritablement nouvelle se traduit par un accroissement du vocabulaire»

L'homme ne sait rien, n'a rien su et ne saura rien qu'il ne puisse exprimer ; et tout ce qui s'exprime prend place dans la langue. Dire d'un sentiment qu'il est inexprimable, c'est le désigner par un mot qui affirme son existence, tout en affirmant que sa définition est impossible. La matière de la philosophie étant générale, la parole, qui est l'expression universelle du savoir humain, peut donc être considérée comme une réalité sensible qui forme l'objet de la science totale. De là une conséquence pédagogique.

80. U étude des langtœs doit être V instrument principal du développement de VintelUgence.

Du lien étroit qui unit la parole à la pensée il résulte que l'étude des langues doit rester la base d'une bonne éducation de l'esprit. Pestalozzi, sous l'influence de disciples qui eurent une action fâcheuse sur la direction primitive de ses idées, ^vait conçu le projet de faire des mathématiques l'instrument essentiel de la culture pédagogique. L'erreur était grave, puisque les mathématiques ne développent qu'un seul des côtés de l'intelligence, et que des esprits façonnés d'une manière exclusive par Ja géométrie et l'algèbre seront des esprits

faussés, incapables de saisir la vérité sous ses différentes faces. Pestalozzi disait un jour au Père Girard : < Je veux que mes élèves n'admettent rien qui ne puisse se démontrer comme deux et deux font quatre. > Le Père Girard lui répondit : < Mon ami, si j'avais cent fils, je ne voudrais pas vous en donner un seul à élever, car vous ne pourriez jamais lui démontrer comme deux et deux font quatre que je suis son père et qu'il doit me respecter. > Le grand éducateur fribourgeois choisit l'enseignement de la langue pour l'instrument principal de la culture de l'âme des enfants, parce que la langue, par son caractère de généralité, appelle des études qui peuvent s'adresser harmoniquement à toutes les facultés, à la conscience et au cœur aussi bien qu'à l'intelligence. Mis en pratique de la manière dont l'entendait le Père Girard,^ l'enseignement de la langue maternelle devient véritablement la philosophie de tous, la philosophie populaire.

Les lettres grecques et latines ont été jusqu'ici la base fondamentale de l'instruction secondaire et supérieure. L'enseignement de la langue maternelle peut étendre, au moins en partie, aux enfants de toutes les classes les avantages très grands de ce mode de culture. La substitution des études réalistes et techniques à l'étude de la parole aurait pour

* Voir sur la méthode du Père Girard : De renseignement régulier de la langue maternelle, ouvrage couronné par l'Académie française. — Nouvelle édition, 1 volume in-12, Paris, Dezobry et Magdeleine, 1846.

effet d'abaisser beaucoup le niveau des intelligences. La préparation pour des métiers divers exige des connaissances spéciales ; mais avant de former des ingénieurs, des chimistes, des mécaniciens, il importe de former des hommes, et c'est par Tétude de la parole qu'on peut le mieux développer chez les enfants les germes de l'humanité.

Dans les attaques dirigées de nos jours contre les études classiques on doit distinguer deux choses : la demande que l'on supprime le grec et le latin dans l'enseignement des collèges, et la demande que les éléments des sciences physiques et naturelles remplacent l'étude des langues. Il est possible que l'on puisse obtenir par l'étude des langues vivantes quelques uns des avantages (non pas tous) des études classiques ; mais désigner les études littéraires comme n'étant que des études de mots, c'est oublier que les études littéraires mettent en présence d'une chose qui, bien qu'elle ne puisse pas se voir et se toucher, se placer dans une cornue, ou sous les vitrines d'un musée, n'en est pas moins la première, la plus haute des réalités, celle en l'absence de laquelle toutes les autres nous demeureraient inconnues. Cette chose que certains naturalistes traitent avec un mépris qui ne fait pas honneur à leur intelligence, c'est l'esprit humain dont la parole est la manifestation.

81. L'établissement d'une langue internationale est rune des nécessités du temps actuel.

Il se présente aujourd'hui une difficulté sérieuse

eh matière d'éducation : l'encombrement des programmes d'études. Des plaintes sur le surmenage intellectuel qui altère la santé des enfants se font entendre dans tous les pays et deviennent tous les jours plus vives. Ce n'est pas seulement la santé des jeunes fçénérations qui est en souffrance. On peut dire, dans une affirmation qui n'a de paradoxal que l'apparence : plus les élèves apprennent de choses et moins ils en savent. La multiplicité des études fait qu'aucune d'elles ne jette dans la pensée des racines assez profondes pour s'y maintenir. La nécessité d'user surtout de la mémoire pour recevoir un enseignement trop étendu opprime la spontanéité des intelligences.

L'encombrement des programmes d'études a deux causes principales : l'introduction à haute dose dans les études primaires et secondaires des éléments des sciences dites positives, et la multiplicité croissante du nombre des langues dont les rapports toujours plus faciles entre les nations rendent la connaissance désirable. Il y a deux manières de remédier à ce fâcheux état de choses. La première serait d'effacer des programmes de l'enseignement élémentaire des études inutiles pour le plus grand nombre des élèves, et dont ceux qui en auront besoin pourront facilement acquérir la connaissance plus tard. Une seconde réforme plus importante encore concerne l'enseignement des langues. Le nombre des enfants qui en apprennent deux devient tous les jours plus grand. Une convention internationale pourrait établir que la seconde langue enseignée dans les écoles publiques

de tous les Etats serait la même. Cette mesure n'a rien qui dépasse les forces humaines, et ses résultats seraient considérables. Lorsque, chaque peuple conservant sa langue nationale, une seconde langue serait adoptée dans tous les pays de l'Europe, et, avec le temps, dans tous les pays du globe, il en résulterait pour les commerçants et les voyageurs des avantages pratiques tellement manifestes qu'il est superflu de les indiquer, Le monde savant retrouverait Tunité qu'il possédait au moyen âge par l'emploi général du latin, tandis que, de nos jours, il est presque impossible à un homme livré à une étude quelconque de lire dans les originaux les écrits publiés dans tous les pays sur le sujet dont il s'occupe. Tout ne se traduit pas, et l'on sait que les traductions laissent souvent beaucoup à désirer. Pour en revenir à mon objet direct, la langue maternelle formant le premier moyen de développement des enfants, la langue internationale viendrait ensuite. Ces deux langues suffisant à tous les usages pratiques, rimmense majorité des enfants n'aurait pas d'intérêt à en apprendre d'autres. Les jeunes gens voués aux études littéraires continueraient à vouloir lire Dante en italien, Shakespeare en anglais, Gœthe en allemand, et les écrivains de l'antiquité dans leur propre idiome, mais ce seraient là des cas exceptionnels et l'enseignement commun se trouvant désencombré, l'étude sérieuse de la parole pourrait y prendre toute son importance, et développer l'esprit de généralité qui est le caractère, propre de la philosophie, et qui doit être celui d'une éducation bien conduite.

Lorsqu'on aurait admis l'idée de la langue internationale, la question à résoudre serait celle du choix de cette langue. Faut-il en créer une comme tentent de le faire les partisans du Volapuk ? Fautil adopter une de celles qui existent ou ont existé ? Le choix devrait-il se fixer sur le grec, comme l'a proposé M. Gustave d'Eichthal ^? Je me borne à poser des questions dont l'étude me conduirait trop loin de l'objet de mon travail. Il me suffit d'affirmer, avec une conviction entière, que si le maintien des langues nationales a, par opposition à l'idée d'une langue universelle unique, des raisons d'être très sérieuses, l'établissement d'un moyen de communication entre tous les peuples a des raisons d'être non moins sérieuses. C'est un besoin de la civilisation moderne qui devient tous les jours plus urgent.

82. La philosophie n'est pas l'addition des sciences particulières.

L'addition des sciences particulières est une Encyclopédie. Si une Encyclopédie était rédigée par une réunion d'auteurs ayant des vues divergentes et des principes opposés, ce serait si peu une philosophie que ce serait le contraire de la philosophie. Le véritable esprit scientifique diffère de la simple curiosité de la pensée qui se porte sur

* Voir entre autres publications de cet auteur ses lettres insérées dans V Annuaire de Vassociation pour V encouragement des études grecques en France, ô"»® année, 1871, pages 120 à 136.

toutes choses et entasse des matériaux sans ordre et sans liaison. Platon fait remarquer qu'un homme peut montrer du goût pour toutes sortes de sciences, s'y appliquer avec ardeur, être insatiable d'apprendre, sans mériter pour cela le titre de philosophe ^ La philosophie, en effet, qui est générale quant à sa matière (c'est le premier de ses caractères spécifiques), a un second cai^actère non moins essentiel. Son étude peut se porter sur tout ; mais elle étudie toutes choses sous un point de vue particulier. La prétention de connaître les diverses sciences dans leur totalité, serait une prétention insensée, même de la part des esprits les mieux doués ; ce qui rend la pliilosophie possible, c'est que sa matière étant générale, elle a un objet spécial qui détermine et limite ses investigations.

* La Bépublique, Livre V, page 309 de la traduction Cousin.

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