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LES P0STUL4TS DE LA PHILOSOPHIE

109. Vidée d* un principe premier est le postulat de la recherche philosophique ^

Toute recherche suppose un objet présent à la pensée du chercheur. A l'égard de l'objet de la philosophie, la pensée peut occuper trois positions : la négation, le doute, l'affirmation (85).

La négation de l'existence d'un principe universel est rare; voici pourtant ce qu'on lit dans les œuvres d'un écrivain contemporain ; < Le monde est ce « qu'il est, et il est parce qu'il est : toute autre rai-

< son de son existence ne peut être qu'un sophisme

< ou une illusion^ ». Le résultat de cette manière

* Voir un mémoire sur le Postulat de la philosophie dans les Séances et travaiix de F Académie des sciences morales et politiques, aonée 1869.

' Le Rationalisme par Ausonio Franchi, Bruxelles 1858, p. 27. — M. Ausonio Franchi, après avoir été un des adeptes de l'athéisme contemporain, a reconnu son erreur, et a fait un noble eflFort pour ramener ses lecteurs à la philosophie spiritualiste et chrétienne. — Voiries Annales de philosophie chrétienne de mars 1891.

de voir est que la pensée reste en présence du monde avec la multiplicité de ses phénomènes, sans s'élever à la considération d'un principe auquel le monde devrait son existence et qui ferait son unité. L'auteur des lignes citées ne refuse pas seulement à l'esprit humain le pouvoir d'atteindre le principe universel et de le déterminer, il affirme que le monde est parce qu'il est, c'est-à-dire que la multiplicité indéfinie des êtres a en elle-même sa raison d'existence. La science doit constater le multiple sans faire aucun effort pour le ramener à l'unité; c'est la négation directe de la réalité de l'objet de la philosophie.

Le doute absolu des anciens a disparu plus ou moins complètement pour faire place, ainsi que nous l'avons vu, au positivisme des modernes (69). Le doute, en se retirant du domaine des sciences physiques et naturelles, se jette avec d'autant plus de force sur les vérités de l'ordre spirituel et spécialement sur les théories relatives au premier principe. A la vérité, le positivisme porte dans son sein l'affirmation du matérialisme qui s'en dégage bien souvent; mais, si l'on s'en tient à son programme officiel, il se borne à coordonner les faits sans rien affirmer, mais sans rien nier non plus, sur les objets qui dépassent l'expérience. Le positivisme officiel n'est ni matérialiste, ni idéaliste, ni théiste, ni athée; il se borne à déclarer qu'au sujet du principe universel nous ne savons rien, et nous ne pouvons rien savoir.

Il est d'autres manières de contester la portée de

la raison dans l'ordre des spéculations philosophiques. Le mysticisme admet l'existence d'un premier principe ; mais il refuse à l'intelligence le pouvoir de parvenir jusqu'à lui, et cherche dans le procédé mystérieux de l'extase le mode d'une union suprarationnelle de l'âme avec Dieu. Le criticisme de Kant aboutit à l'affirmation de l'existence d'un premier principe; mais il fait reposer cette affirmation sur des motifs moraux qu'il déclare étrangers à la science. Le mysticisme et le criticisme peuvent donc être considérés comme des formes du scepticisme, non point au sens absolu du terme, mais au point de vue philosophique, puisque la prétention de la philosophie est précisément l'étude rationnelle de la question du premier principe. Il suffit de constater ici que la négation de l'existence du principe premier et la négation de la possibilité de sa détermination rationnelle, sont des philosophies parce que ce sont des recherches qui, bien qu'elles concluent par la négation ou par le doute, ont le premier principe pour objet, en sorte que l'idée de ce principe est bien leur postulat.

110. La réalité d'un pinncipe premier est le postulat des systèmes de philosophie.

Si l'idée du principe premier est la postulat de la recherche philosophique, c'est la réalité de ce principe qui est le postulat des systèmes (85). Il est bien clair, en eâ*et, que tout essai de détermination suppose la réalité de son objet.

Les anciens philosophes de la Grèce sont partis

de la pensée qu'il existe un principe premier; la preuve en est qu'ils ont fait des tentatives plus hardies que sages pour en préciser la nature. On peut se demander, au point de vue historique, en présence des essais de la pensée spéculative des anciens grecs (Thaïes, Anaximène, Pythagore) dans quelle mesure leur croyance à un premier principe est la manifestation directe de la raison, et dans quelle mesure elle a pu être le résultat d'une influence venue de l'Egypte ou de l'Inde, et primitivement peut-être des plus anciennes traditions religieuses de l'humanité. La question a de l'intérêt; mais sa solution n'importe pas à l'objet actuel de notre étude. Il demeure certain, dans tous les cas, que la raison, telle qu'elle se montre dans l'histoire, est orientée vers l'unité.

On ne peut pas démontrer directement l'existence d'un premier principe, mais seulement montrer que le travail de la raison, dont les systèmes philosophiques sont le résultat, suppose cette existence. D'une manière générale, on peut montrer ce que la raison suppose, mais comment entreprendre de le démontrer ? Les démonstrations se font par le raisonnement; le raisonnement suppose la valeur de la raison. Essayer la démonstration de la valeur de la raison, c'est admettre que la raison est bonne, puisqu'on s'en sert; et la valeur de la raison étant précisément le problème posé, on suppose résolue la question qu'on agite; la pétition de principe est manifeste.

C'est à tort qu'on a reproché à Descartes d'avoir fait un cercle vicieux en démontrant l'existence de Dieu

par la raison, et la valeur de la raison par Texistence de Dieu, ûescartes affirme que la foi naturelle que nous avons en la raison suppose une croyance implicite en la bonté du principe de l'univers, puisque sans cette foi nous pourrions admettre que nous sommes voués à l'erreur, même dans nos conceptions les plus claires et les plus distinctes. Si le principe du monde était méchant, il pourrait prendre plaisir à nous tromper. Descartes ne démontre pas la valeur de la raison, mais il montre ce que la raison suppose. Il ne s'agit pas de deux démonstrations faisant cercle, mais d'une analyse qui dégage un postulat, analyse dont il est difficile de méconnaître la valeur.

111. Les notions transcendantes de la raison sont contentées dans le postulat de la philosophie.

Les notions transcendantes sont celles qui, par leur nature, dépassent toute expérience actuelle ou possible, et ne peuvent être le résultat d'aucune induction ni d'aucune analogie. Telles sont les idées qu'expriment les mots : infini, absolu, nécessaire,, éternel. L'étude de ces notions et des jugements qui s'y associent a sa place dans la métaphysique ; il faut seulement montrer ici qu'elles sont contenues dans le postulat de la philosophie parce qu'elles sont la Conséquence logique de l'idée de Tunité absolue, c'est-à-dire de l'unicité du principe universel. Il ne s'agit point de formuler des affirmations portant sur la réalité des choses, mais seulement de constater un lien logique entre la pensée de l'unité absolue et les autres notions transcendantes. Quelle que

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soit l'opinion qu^on se forme sur lai valeur de ce» notions, leurs rapports, tels que rintelUgence les^ saisit néoessairement, subsistent dans tous les ca&.

Vwn est infini; c'est-Â-dire qu'en supposant un être-principe unique, on doit admettre que Finfini est Tun de ses caractères. En effet s'il était limité il ne pourt'ait l'être que par un autre être, ce qui détruirait son unicité. On ne peut le oonsi4érer comme limité par le néant, parce que toute limitation est un acte, et que tout acte attribué au néant est une contradiction manifeste. C'est la base de Targumentation de Parménide.

L'un est absolu, c'est-à-dire sans relations primitives découlant de la nature des choses. En effet toute relation est un rapport ; tout rapport suppose plusieurs termes ; et l'idée de plusieurs termes est inconciliable avec la conception de l'unité absolue»

L'un est nécessaire, dans le sens métaphysique où le mot nécessaire signifie l'existence par soi, l'existence qui n'a aucune cause extérieure à l'être^ qu'on considère. S'il existe un être un,, il faut bien qu'il existe par soi, puisque s'il existait par un autre, il ne serait pas l'unité primitive, et que son existence constituerait une dualité.

L'^un est éternel. En effet s'il avait commencé il aurait commencé sans cause^ ce qui serait la négation d'une des lois essentielles de la raisoa^ ou il aurait pour cause un autre être, ce qui est incompatible avec l'idée de son unité. Il s'agit ici, je le répète, d'étudier le lien logique des idées, et de constater comment les notions transcendantes se rat-.

tachent toutes à l'idée de l'unité absolue, sans tirer pour le moment de cette étude aucune affirmation relative à la réalité des choses.

La première des propositions qui viennent d'être indiquées est convertible. L'affirmation de l'unité entraîne celle de l'infini, et l'affirmation de l'infini entraîne celle de l'unité, parce que l'idée de deux infinis est contradictoire, puisque l'un limiterait l'autre sous le rapport de l'extension. Les autres propositions n'ont pas le même caractère. L'un est absolu, nécessaire et éternel; mais qu'il y ait plusieurs êtres dont l'existence soit éternelle, absolue et nécessaire, cela n'implique pas contradiction. Il résulterait de cette supposition que l'unité serait niée ; mais on ne peut pas affirmer que ce qui est éternel doive être un, dans le même sens où on peut affirmer que l'infini est nécessairement un.

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