U MÉTHODE DE U PHILOSOPHIE
94. La Philosophie doit avoi?* le caractère désintéressé de la science.
La science, étant la recherche de la vérité, doit se tenir à Tabri des influences illégitimes qui peuvent résulter des intérêts. Les influences de cette nature, sous la réserve de l'amour propre des savants ou de leur désir de popularité, ne troublent pas les mathématiques, la physique ou les sciences du même ordre ; mais la philosophie se trouvant en rapport par sa nature avec la morale, la religion et les questions sociales, est dans des conditions diflerentes. Ne jamais sacrifier la recherche de la vérité à des intérêts personnels ou collectifs, c'est la loyauté de la pensée. Cette loyauté peut être altérée par des influences de deux espèces.
Un philosophe peut s'exposer à des inconvénients plus ou moins graves en émettant des idées contraires à celles de son entourage. On connaît la destinée de Socrate chez les Athéniens. Le juif Spinoza fut chassé de la synagogue à cause de ses doctrines; les cartésiens ont été exposés en France, pendant
assez longtemps, à une véritable persécution, et, pour prendre des exemples plus sinistres, Bruno et Vanini furent rais à mort pour avoir émis des théories philosophiques contraires aux doctrines régnantes. On comprend donc que, pour les hommes qui n'ont pas le goût du martyre, la crainte de l'opinion puisse entraîner une adhésion extérieure et verbale aux opinions traditionnelles généralement admises.
Le désir de se distinguer par la nouveauté et la hardiesse des pensées peut produire un effet contraire, et pousser à la publication de certaines idées, non parce qu'elles sont vraies, mais parce qu'elles ont de l'éclat, et sont de nature à frapper vivement l'attention. € C'est un air de capacité et de science € que de s'écarter des sentiments communs », dit Bossuet, et Rousseau écrit avec son exagération ordinaire : < Quand les philosophes seraient en
< état de découvrir la vérité, qui d'entre eux prenne drait intérêt à elle? Chacun sait bien que son sys-
< tème n'est pas mieux fondé que les autres, mais il
< le soutient parce qu'il est à lui. Il n'y en a pas
< un seul qui, venant à connaître le vrai ou le faux,
< ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vérité
< découverte par un autre. Où est le philosophe qui
< pour sa gloire ne tromperait pas volontiers le
< genre humain? Où est celui qui, dans le secret de € son cœur, se propose un autre objet que de se dis-
< tinguer? Pourvu qu'il s'élève au-dessus du vul-
< gaire, pourvu qu'il efface l'éclat de ses concur- € rents, que demande-t-il de plus? L'essentiel est
€ de penser autrement que les autres. Chez les
< croyants il est athée, chez les athées il serait
< croyant ^ >
Les opinions politiques des individus sont bien souvent déterminées par le fait de leur position dans le monde, par les habitudes, par les intérêts de la classe à laquelle ils appartiennent. Cette même influence indue s'exerce aussi sur les idées philosophiques en tant qu'elles ont des rapports avec les affaires sociales.
95. La philosophie ne doit pas être subordonnée à une cause politique.
Certaines idées générales qui ont le caractère de la philosophie doivent diriger la politique des hommes de bonne volonté. Lorsqu'on peut exercer une action sur la société, si cette action est désintéressée comme elle doit l'être pour être vertueuse, elle doit avoir pour but la réalisation de ce qu'on estime le bien ; mais Tordre légitime des choses est renversé si les idées, au lieu d'être le principe directeur de l'activité, sont mises au service des intérêts d'un parti auquel on appartient, non parce qu'on l'estime le bon, mais parce qu'on trouve son avantage à lui appartenir. Un parti politique est une réunion d'hommes qui aspirent à s'emparer du pouvoir. Pour quelques-uns le but est d'avoir le pouvoir en mains
* Profession de foi du Vicaire Savoyard, au commencement. — Dans un exemplaire de l'Emile, que j'ai eu sous les yeux, Voltaire a écrit, à côté de ce passage : « C'est le portrait du peintre. »
afin de réaliser certaines idées, ce sont les espilts nobles qui peuvent se rencontrer dans toutes les opinions mais qui s'y rencontrent en faible minorité. La masse d'un parti est presque toujours composée d'individus qui recherchent le pouvoir non pour réaliser des idées mais pour satisfaire des passions et des intérêts. Les idées sont alors de simples moyens, et, dans les états démocratiques, les programmes chargés de beaux principes ne sont souvent en réalité que des manœuvres électorales. On a dit bien souvent et très justement que mettre la religion au service de la politique est un fait déplorable. Quelque chose de semblable, dans de moindres proportions, s'est produit dans le domaine des opinions philosophiques. A l'époque des luttes qui ont amené la chute desStuart, en Angleterre, Robert Filmer a rédigé à l'usage du parti des cavaliers une philosophie destinée à justifier l'existence des gouvernements absolus. L'écrivain pouvait être désintéressé et émettre sa théorie parce qu'il la jugeait vraie et bonne ; mais admettre que la plupart de ses adhérents n'ont pas été dirigés par des instincts scientifiques n'est probablement pas un jugement téméraire. Des philosophes français se sont montrés hostiles au monothéisme parce qu'ils sont républicains, et que le monothéisme risque de conduire à la pensée de la monarchie ^ La question suprême de la philosophie se trouve ainsi résolue par des considérations étrangères à l'objet dont il s'agit. Hegel,
* Ravaisson. La Philosophie en France au XIX^ siècle, p. 109.
dit-on, (je n'ai pas vérifié le fait) démontra philosophiquement qu'il doit y avoir dans TÉtat une caste militaire; c'était à l'époque où, en Allemagne, comme c'est encore le cas en Angleterre, les fonctions militaires étaient le métier spécial de certains individus. La loi ayant été changée, et tout le monde, d'après la loi nouvelle, devant être soldat, Hegel démontra de nouveau, par des arguments philosophiques, que l'universalité du service militaire était la déduction naturelle de la théorie de l'univers. La disposition d'esprit qui porte à subordonner les principes généraux aux intérêts variables des partis est favorisée par le journalisme politique qui prend dans la société contemporaine une importance tous les jours plus considérable. Le but d'un journal politique est de favoriser un parti, et d'obtenir en faveur de ce parti certains résultats dans la législation et dans les actes administratifs. On appuie volontiers les demandes que l'on formule sur certains principes généraux. De même que l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, on peut dire que l'appel fait aux grands principes pour justifier telle ou telle action politique déterminée est bien souvent un hommage que les intérêts rendent à la raison. Employer les principes comme desimpies moyens, en changer selon les occasions, et faire appel tantôt à une idée, tantôt à l'idée contraire, est une tentation assez forte. Je demandais, un jour, à un jeune journaliste qui avait la naïveté des commençants: < N'est-il pas vrai que, dans les bureaux de votre journal, vous avez une armoire où vous
tenez les principes, et que vous sortez tantôt l'un, tantôt l'autre, selon les circonstances du moment ?> Il me répondit qu'il en était ainsi, et qu'il ne pouvait pas en être autrement.
96. La philosophie ne doit pas ét7^e cultivée sous l'influence d'une préoccupa tion nationale.
Le patriotisme est une vertu. Le sentiment national a son expression naturelle dans les arts, dans les lettres qui sont les manifestations d'une forme particulière de la vie humaine, et qui la maintiennent en l'exprimant. Ceux qui ne voient dans les recherches de la pensée spéculative qu'une sorte de poésie, peuvent donc admettre que les divers pays et les diverses races doivent avoir des doctrines qui font partie de leur physionomie intellectuelle et morale; mais il ne peut pas en être ainsi si l'on considère la philosophie comme une science. Les sciences n'ont pas de patrie. Il n'y a pas une géométrie française, une chimie allemande, une astronomie norvégienne. Si l'on admet le caractère scientifique de la philosophie on ne peut pas méconnaître la vérité de ces paroles de Mr. Wilm : « La philosophie est d'autant plus près de la vérité < qu'elle se dépouille davantage de tout caractère « temporaire et national ^> Les diversités nationales de la pensée scientifique étaient nulles, ou à peu près nulles, au moyen-âge, par l'eflFet de l'unité de la langue savante (81). Lorsque tout l'enseignement,
* Histoire de la Philosophie allemande. Avant-propos, page VU.
soit oral, soit écrit, se donnait en latin, les étudiants et les professeurs passaient d'une université à une autre sans qu'aucun fait considérable leur donnât le sentiment qu'ils avaient changé de patrie intellectuelle. La division des langues, fait relativement récent dans le domaine de la science, a introduit dans ce domaine le sentiment de la nationalité. « L'Italie seule possède le vrai principe du savoir > -écrit Gioberti dans le volume consacré à la glorification de sa patrie ^ En ouvrant son cours à Heidelberg, en octobre 1816, Hegel dit à ses auditeurs : < La philosophie n'existe plus que chez la
< nation allemande ; nous avons reçu de la nature
< la mission d'être les conservateurs de ce feu sacré. > Un sentiment analogue n'est point rare en France. On peut en trouver l'expression naïve dans la préface d'une édition des œuvres de Leibniz publiée par le libraire Charpentier, dans laquelle on lit : « La
< France seule peut donner une édition de Leibniz. > Introduire une préoccupation nationale dans
l'étude de la philosophie, c'est obéir à un sentiment fort louable en lui-même, mais qui chevauche hors <le son domaine. Chercher à faire honneur à son pays par la culture de la science, rappeler au besoin «es, titres à l'estime dans la république des lettres, •c'est bien ; mais ce qui n'est pas bien c'est de subordonner la culture de la science à l'idée de la
* Del primaio morale e civile degli italiani. Un des chapitres de la seconde partie est destiné à établir la primauté de l'Italie dans les sciences philosophiques.
gloire de son pays. Il faut reconnaître, du reste, que rintluence indue du patriotisme sur les recherches philosophiques tend, sinon à disparaître entièrement, du moins à s'atténuer d'une manière très sensible par les communications toujours plus faciles et fréquentes entre les différents peuples, et par les traductions toujours plus nombreuses des écrits qui fixent un peu vivement l'attention. Après une période où les expressions philosophie allemande, philosophie française, philosophie éœssaise avaient une place légitime dans l'exposition des faits, nous arrivons à une période où les expressions de cette nature n'ont plus guère qu'une valeur historique. Aujourd'hui ce sont les doctrines qui divisent le monde des intelligences, et rapprochent les penseurs d'une même école plus que la diversité de leurs patries ne les sépare. C'était l'état des choses au moj^en-âge, et nous nous en rapprochons beaucoup.
97. La recherche philosophique doit se dégager^ des préjugés nés de V ancienneté ou de la nouveauté' des idées.
L'attachement aux idées anciennes ou nouvelles peut être le résultat de l'intérêt personnel, de l'amour-propre, ou de la vanité des savants (94). Mais il est des préventions de cette nature qui peuvent être relativement désintéressées. S'agit-il d'une constatation? les témoignages les plus anciens sont les meilleurs, puisqu'ils se rapprochent davantage de l'époque où les faits qu'il s'agit de consta-
ter se sont accomplis. Un historien sérieux s'efforcera toujours de remonter aux sources et, dans ce cas, le respect de l'antiquité est une des règles essentielles de la critique. Mais s'agit-il de la constatation de faits actuels et des théories qui peuvent en rendre compte ? les anciens, comme l'a dit Pascal, sont les jeunes; et c'est à nous, et encore plus à nos successeurs, que le respect dû à la vieillesse doit s'appliquer légitimement. Aristote a rendu des services signalés à l'esprit humain, mais l'emploi indu de son autorité a longtemps entravé le développement de la science. L'histoire de l'époque qui forme la transition du moyen-âge à l'ère moderne est pleine de récits curieux sur la manière dont on repoussait, au nom de l'autorité de celui qu'on nommait le philosophe, les observations qui ont formé les bases de la science actuelle.
L'affranchissement légitime de l'autorité des anciens peut dégénérer en un préjugé illégitime en faveur de toute idée nouvelle. Pour l'accumulation des faits observés, l'avantage que nous avons sur nos devanciers est manifeste. Il en est de même pour les lois vraiment expérimentales qui sont l'expression de ces faits. Mais s'agit-il des théories explicatives ? en ce cas les nouvelles sont les jeunes; et les doctrines qui ont été longuement étudiées ne doivent pas être abandonnées légèrement par un engouement irréfléchi pour la nouveauté. Cela ar« rive cependant quelquefois, et particulièrement dans les époques de crise intellectuelle comme celle que nous traversons. Les esprits libres se sentent à
l'étroit dans les cadres du passé ; c'est le mouvement naturel de la vie et le facteur de tout progrès. Mais ils s'égarent lorsqu'ils prétendent, non pas augmenter l'héritage intellectuel légué par les générations précédentes, mais le répudier. Rompre avec le passé, c'est rompre avec l'humanité, et bien souvent se perdre dans un orgueilleux isolement. L'étude exclusive de la science contemporaine est un piège tendu par un amour aveugle de la nouveauté. N'est-il pas, de nos jours, des débutants dans les recherches de la pensée qui, tout imbus des doctrines du sensualisme à la mode, semblent ignorer, ou n'avoir jamais compris les réfutations victorieuses de l'empirisme faites par Leibniz et Kant ? La règle de nos pensées, en matière de philosophie comme en toute autre, ne doit être ni le vieux ni le neuf, mais le vrai.
98. La philosophie ne doit pas être soumise à un a priori théologique ^
La philosophie est une recherche dont la base est l'observation des faits et dont le but est de rendre raison de l'expérience, par l'application des lois de la raison. L'intervention d'un a priori quelconque autre que Va priori de l'esprit humain détruit son caractère. Le fait se serait produit, au moyenâge, si l'on avait appliqué sérieusement et dans
* Pour le développement de cet article et des deux suivants voir La Philosophie et la Religion, un volume de la petite Bibliothèque du chercheur, publiée par M. Arthur Imer. Lausanne 1887.
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toutes ses conséquences la maxime que la philosophie est la servante de la théologie (ancilla theologiœ). En réalité le fait se produisait d'une manière incomplète, et l'indépendance de la pensée se montra souvent avec énergie à l'époque d'Abélard, d'Anselme et d'autres penseurs illustres. Mais la maxime elle-même, dans la mesure où elle déroulait ses conséquences, contredisait l'idée de la philosophie. Pour signaler le trait le plus caractéristique de l'état des choses au moyen-âge, il faut dire qu'un a priori théiste dominait et limitait les recherches de la pensée spéculative. Cet a priori théiste, imposé à cette époque par des persécutions qui pouvaient aller jusqu'à la mort, a été, en d'autres temps, imposé par une loi d'opinion. Une philosophie niant l'existence de Dieu a été longtemps considérée comme un opprobre. Par une de ces réactions violentes dont l'histoire de la pensée offre plusieurs exemples, nombre d'esprits en sont venus à vouloir imposer à la philosophie un a priori athée, ou, pour le moins, adonner au mot philosophie un sens hostile à toute foi religieuse. C'est ce qui est arrivé au XVIII"»* siècle, sous l'influence du parti des Encyclopédistes. Alors se forma l'opinion de ces hommes que Jouffroy signale comme avides de nouveautés et < nourris dans le mépris du vieux dogme >*. Le mépris est quelquefois une justice; il est rarement une lumière. Aujourd'hui maint adepte du matérialisme refuse le caractère de vrai
' Mélanges philosophiques, page 21 de la seconde édition.
savant à tout homme qui croit encore à la réalité de l'esprit.
L'un et l'autre des deux a priori qui viennent d'être indiqués doivent être exclus de la détermination de l'idée de la philosophie, Les recherches de la science générale ne doivent avoir d'autres données que les faits et le raisonnement, deux éléments qu'il s'agit de rejoindre par la découverte des vrais principes de l'explication des phénomènes. On a vivement agité, il y a quelques années, la question de savoir si la philosophie est inquisitive ou démonstrative. La question se trouve résolue dès qu'on en comprend bien les termes. La philosophie est démonstrative, comme toute autre science, quand il s'agit d'établir les vérités découvertes par sa propre méthode, mais son but étant de découvrir ces vérités, elle est inquisitive par essence. Son caractère démonstratif entendu d'une manière absolue, c'est-à-dire dans le cas où il s'agirait de prouver des thèses antérieures à ses recherches, ne peut provenir que d'une confusion entre le domaine de la philosophie et celui.de la théologie au sens spécial de ce dernier terme,
99. La philosophie se distingue de la théologie ecclésiastique par sa méthode et par son contenu.
Par le terme de théologie ecclésiastique j'entends une science reposant sur, une base de foi, base de foi qui est la raison d'être des églises, et qui sépare ces sociétés particulières de la société générale et civile. Les recherches purement, rationnelles rela-
tives aux questions religieuses constituent une portion de la philosophie et reçoivent quelquefois le nom de théologie naturelle, mais lorsqu'on parle de théologie sans joindre un adjectif à ce substantif, on entend habituellement par là des études que, pour prévenir toute équivoque, je désigne sous le titre de théologie ecclésiastique.
La croyance à une révélation surnaturelle est historiquement la base de presque toutes les églises et communautés religieuses. Cette croyance crée des dogmes qui sont enseignés avec autorité, et le but du travail proprement théologique est d'établir le sens véritable de la révélation. La foi étant la raison d'être d'une église, et la foi constituant naturellement et nécessairement une autorité, une science ecclésiastique qui ne part d'aucune présupposition relative à une vérité reçue est un contresens. La théologie, en tant qu'elle est la science de l'église, suppose un a priori de croyance, et ceci est vrai d'une manière générale. La théologie des Bouddhistes a pour point de départ la révélation accordée à Sakya-Mouni, la théologie des mahométans a pour base le Koran, de même que la théologie chrétienne dans sa généralité a pour base la révélation dont les chrétiens affirment que Jésus de Nazareth a été l'organe. Une recherche relative aux vérités, religieuses, et qui n'a d'autre point de départ que l'expérience et la raison appartient, je le répète, au domaine de la philosophie.
La philosophie, comme toute science sérieuse, admet trois autorités : celle de l'expérience, celle de
la raison et celle du témoignage (49) ; mais elle n'admet pas des dogmes, c'est-à-dire des affirmations imposées aux recherches de la pensée par une croyance antérieure à ces recherches. L'interven* tion du dogme détruirait la philosophie dans son essence même.
Il semble que Ton pourrait ramener la théologie à la méthode philosophique par le raisonnement que voici : La science ne peut pas se passer de l'autorité du témoignage. Si Ton démontre la l'éalité des révélations divines, ce qui est l'objet propre de l'apologétique religieuse, les organes de cette révélation deviennent les témoins des réalités dont les dogmes sont l'expression ; leur parole doit donc être reçue comme on reçoit les affirmations d'un témoin compétent constatant des faits d'une nature quelconque. Ce raisonnement serait valable si la réalité d'un témoignage divin pouvait être établie par les procédés intellectuels communs à toutes les recherches, mais il n'en est pas ainsi. La foi religieuse qui réunit les membres d'une église, et dont le contenu est l'objet de la «cience ecclésiastique, cette foi peut bien reposer en partie sur le raisonnement, mais elle renferme toujours un élément personnel et moral qui se distingue du simple fonctionnement de l'intelligence. Les arguments des apologistes ont une valeur qu'il est loin de ma pensée de nier ; mais il est facile de constater que, dans la formation d'une foi religieuse, le cœur, la conscience et la volonté jouent un rôle considérable et presque toujours prépondérant. Or les besoins
du cœur et de la conscience, les actes de la volonté, conservent un caractère personnel et ne peuvent pas avoir la valeur générale des expériences sur lesquelles se fonde une science pure de tout a prioyn dogmatique. Il en résulte que la philosophie et la héologie ecclésiastique diffèrent par leurs méthodes parce qu'une science libre et commune se distingue d'une science qui part de données préalables dont elle cherche seulement à fixer le sens. Lorsqu'un théologien affirme qu'il ne reconnaît aucune autorité, on peut l'engager légitimement à se classer dans le rang des philosophes ; et si un philosophe faisait appel pour établir une doctrine à l'autorité religieuse, on aurait le droit de le renvoyer aux auditoires de théologie.
Les deux sciences qui diffèrent par leurs méthodes, diffèrent également par leur contenu-. La philosophie et la théologie ont un grand nombre de questions communes, et ces questions sont les plus importantes que puisse agiter l'esprit humain. La nature du principe de l'univers, la nature de rhomme et ses destinées, figurent dans un programme que la théologie et la philosophie abordent en commun et cherchent à remplir selon leurs propres méthodes. Le théologien cherchera à déterminer le véritable sens des documents sacrés, le philosophe «e demandera à quelle solution il peut parvenir par le libre emploi de sa pensée. Mais la foi qui est la base de la théologie soulève des problèmes auxquels la philosophie demeure étrangère. Tels sont, par exemple, dans le monde chrétien, toutes
les questions relatives à la nature du Christ, questions qui, dans le sens où la théologie les aborde, supposent l'affirmation préalable d'une manifestation spéciale de Dieu dans la personne du lils de Marie, La philosophie se distingue donc de la théologie, et il ne peut pas être question de la subordination d'une de ces sciences à l'autre. Placer la philosophie sous la dépendance de la théologie, c'est la nier dans son caractère fondamental. Subordonner la théologie aux recherches philosophiques, ce serait admettre qu'une révélation tenue pour divine demeure soumise au contrôle de la raison humaine, ce qui n'est au fond que nier positivement, bien que d'une façon détournée, l'origine surnaturelle attribuée au dogme par les croyants. Il y a donc une distinction essentielle à faire entre la théologie et la philosophie, mais cette distinction n'est pas une séparation, voici pourquoi.
100. Les dogmes religieux renferment des doctrines qui sont pour la philosophie des hypothèses à examiner.
Nous appelons dogme, on vient de le voir, une affirmation reçue en vertu de son origine considérée comme divine. Nous appelons doctrine une affirmation dépouillée de tout caractère de cette nature, et soumise, par conséquent, au libre examen de la pensée. Puisque la théologie et la philosophie sont en présetnce de questions communes, les dogmes contiennent des solutions du problème philosophique. Le brahmanisme, le bouddhisme, le christia-
nisme, toutes les théologies résolvent, chacune à leur manière, les problèmes soulevés par la pensée spéculative. Il s'est produit cependant à cet égard une erreur des plus étranges : c'est l'affirmation que la religion est une affaire de sentiment qui ne fournit point de réponses aux questions agitées par la philosophie. On a dit, par exemple, que la religion vraie n'a pas besoin de dogme, parce qu'elle peut être réduite à l'amour de Dieu et du prochain. Il ne faut cependant qu'un degré médiocre de réflexion pour entendre que l'existence du Dieu qu'il s'agit d'aimer est un dogme de première importance, et que la qualité de prochain attribuée à tous les hommes est un second dogme non moins important que le premier. L'amour sans doute est un sentiment et et non pas une idée ; mais, dès qu'on en spécifie l'objet, on arrive à des déterminations dogmatiques.
La séparation impossible que l'on veut établir entre la vie religieuse et la doctrine, est le résultat d'une tentative qui s'est produite dans le sein du protestantisme par des circonstances faciles à constater. C'est le résultat du caractère national et légal des communautés religieuses issues de la grande crise du XVI™* siècle ^ Le caractère religieux et l'état civil des individus ont d'abord été confondus en ce sens que chaque Etat avait son culte auquel il était nécessaire d'adhérer pour jouir des droits de ci-
^ Voir une étude sur les Eglises d'Etat dans V Eglise romaine et la liberté des cultes, broch. in-S*'. Genève, Cherbulioz, 1878.
toyen. Il y a eu des Etats catholiques, des Etats luthériens, anglicans, réformés. Lorsque la liberté civile des opinions a été établie, la qualité de citoyen et celle de membre de l'église sont demeurées confondues, comme auparavant, et Ton a vu alors se produire des églises nationales qui ne devaient pas avoir de doctrines puisqu'elles étaient la propriété de tous et que l'opinion de chacun était déclarée libre. En fait, l'idée d'une église qui ne professe pas de croyance est un contresens, puisque la profession d'une croyance commune est la seule raison d'être d'une église. C'est pour masquer cette contradiction (ce résultat s'étant produit d'une manière consciente ou inconsciente) que des théoriciens du protestantisme ont émis la pensée qu'il existe un christianisme qui peut réunir les hommes par la communauté de la vie religieuse, en l'absence de toute doctrine admise en commun. Cependant si l'adoration fait partie de la vie religieuse, elle suppose l'existence et la perfection du principe du monde. Si la prière fait partie de la vie religieuse, elle suppose des rapports possibles entre les hommes et Dieu. Si une espérance allant au-delà de la tombe fait partie de la vie religieuse, elle suppose que l'âme survit à la dissolution du corps. Si le repentir fait partie de la vie religieuse, ce sentiment suppose la réalité de la loi morale et le libre arbitre de l'homme. Ce sont là des doctrines en dehors desquelles l'expression de vie religieuse n'a plus aucun sens appréciable, et ces doctrines renferment des
solutions déterminées des plus hauts problèmes de la philosophie.
Les doctrines engagées dans le dogme peuvent en être détachées pour être soumises à un examen rationnel. Sans avoir d'autorité, au point de vue philosophique, elles peuvent exercer sur la pensée une légitime influence (57). Ce qui est dogme en matière de foi devient en philosophie une hypothèse à examiner, et si le résultat de l'examen est affirmatif, l'accord de la philosophie et de la religion se trouve établi sans que leur différence soit méconnue.
Après avoir dit ce que la philosophie ne doit pas être, abordons directement la question de sa méthode.
101. La méthode de la philosophie est la même que celle de toutes les sciences complètes.
J'appelle sciences complètes les sciences explicatives, par opposition aux sciences purement expérimentales qui ne font que coordonner les données de l'expérience, et aux sciences purement rationnelles qui n'ont qu'une valeur instrumentale (14 à 18). Un préjugé fort répandu assigne une méthode aux sciences, et une autre méthode à la philosophie. Ce que l'on considère alors comme la méthode de la philosophie c'est la construction a priori, méthode qui n'est applicable qu'aux sciences purement rationnelles dans l'objet desquelles il n'entre aucune réalité de fait. Dès qu'il s'agit des faits, toute construction a priori égare la pensée. La cause de la
philosophie est ainsi compromise par son identification avec le rationalisme ; mais dès qu'il s'agit des réalités expérimentales, le rationalisme est une méthode fausse pour toutes les recherches de l'esprit humain sans exception (44). Toutes les sciences ont passé plus ou moins par une période de leur développement où cette fausse méthode était appliquée. La physique des anciens Grecs était a priori aussi bien que leur métaphysique. C'est en se séparant d'une conception systématique de l'univers prématurément adoptée, et en se posant sur la basé de l'observation des faits, que les diverses sciences se sont constituées et ont accompli des progrès. C'est le grand fait qui forme l'un des caractères distinctifs de la pensée moderne, et que l'on a attribué d'une manière trop exclusive à l'influence de Bacon. Ce qu'ont fait la physique, la chimie, la zoologie, ce que fait de nos jours l'anthropologie, c'est ce que la philosophie doit faire à son tour, si elle veut prendre le caractère d'une science positive, et renoncer à des tentatives de construction qui ne sont le plus souvent que de simples rêveries. La philosophie doit séparer sa cause de celle d'une méthode mauvaise et reconnaître que Va priori de la raison, qui est la condition de toute connaissance, n'est l'origine d'aucune connaissance de fait. Ses progrès sont à ce prix.
Il y a divers objets de connaissances ; mais il n'y a pas deux manières de connaître scientifiquement le même objet. Dès qu'il ne s'agit pas seulement d'enregistrer les phénomènes immédiatement perçus, ou
les données primitives de la raison, mais d'expliquer les faits, la méthode se retrouve toujours la même dans ses éléments constitutifs: constater, supposer, vérifier (45). La philosophie étant la science explicative par excellence, il faut seulement reconnaître quel est le caractère spécial que revêtent pour ses études les trois opérations de la pensée communes à toutes les recherches de l'esprit humain,
102. Les résultats des sciences particulières sont l'objet de robsei^ation philosophique.
La philosophie n'observe pas directement les faits de détail, mais elle part des résultats acquis par les sciences particulières qui ont groupé ces faits et les ont expliqués, au moins en partie ; c'est là ce qui rend la philosophie possible (87). Ce qu'un fait est à une science particulière, une théorie véritablement démontrée, dans un ordre spécial de recherches, l'est à la philosophie. Il y a donc une solidarité réelle entre les sciences particulières et la science générale (89). La découverte de Kopernick a exercé une influence considérable sur l'idée du monde matériel. En physique, la doctrine de l'inertie substituée à l'idée des appétits et des vertus de la matière, que Bacon défendait encore, a profondément modifié les bases de la philosophie. En biologie, si les discussions relatives au transformisme arrivent, un jour, à une solution vraiment scientifique et généralement admise, nous aurons une base nouvelle pour l'interprétation générale des phénomènes de la vie. II serait facile de multiplier
ces indications, de montrer par exemple que les résultats des études historiques ne sont pas étrangers à la solution du problème du but ou de la destination de l'univers. La base d'observation pour la philosophie se compose donc de toutes les théories valables qui ont fourni l'explication de diverses classes de phénomènes ; passons à la supposition .
103. U hypothèse fondamentale de la philosophie consiste dans la détermination d'un principe premier.
C'est ici la conséquence directe de l'objet de la philosophie. Cette science étant la recherche d'un principe unique qui rende raison de la totalité de l'expérience (83), il est clair que l'essai de la détermination d'un tel principe est sa supposition fondamentale. Toutes les autres hypothèses qui interviendront nécessairement dans l'étude auront un caractère secondaire et devront se rattacher à cette hypothèse primitive.
La détermination d'un principe premier doit, sous peine de demeurer inféconde, renfermer un élément d'expérience, puisque c'est par l'expérience seule que nous sommes mis en contact avec les réalités, et qu'une conception purement idéelle ne saurait fournir l'explication d'aucun fait (16).
Les hypothèses philosophiques doivent, comme toutes les autres, être examinées sans que leur origine exerce une influence sur leur appréciation (57). C'est donc une erreur d'opposer, dans un sens général et absolu, ainsi qu'on le fait souvent, la philo-
Sophie et les données traditionnelles. La nature de la philosophie s'oppose à toute autorité que l'on voudrait accorder à la tradition, c'est le côté vrai de la position prise par Descartes ; mais lorsque Descartes confond les deux idées essentiellement dis* tinctes de Vindépendance de la pensée philosophique et de son isolement, il se trompe, et se trompe d'une manière grave. L'isolement dans lequel il croit se placer, pour n'interroger que sa raison à l'état supposé pur, est tout à fait illusoire. Il ne pense en effet qu'au moyen de la parole, et la parole introduit dans sa pensée, sans qu'il s'en doute, des éléments traditionnels. Il est facile de s'en assurer en constatant que, dès qu'il emploie le mot Dieu, il unit à ce terme des conceptions qui ne sont point contenues dans ses prémisses et qui sont le résultat de son éducation.
Une tradition imposée, c'est la destruction de la philosophie dans son essence même ; mais ne pas vouloir que les données traditionnelles, sans être imposées, soient proposées à la pensée du philosophe, c'est le résultat d'une conception empirique ou rationaliste de la science. Lorsqu'on a bien discerné le caractère de la vraie méthode scientifique, on comprend que les solutions du problème universel qui se trouvent engagées dans la tradition doivent être soumises à l'examen aussi bien que les conceptions individuelles (100). L'histoire des sciences particulières démontre l'utilité de la connaissance des idées traditionnelles. Kopernik déclare que c'est dans les livres des écrivains de l'anti-
2ÏAV1LLB. — PHILOSOPHIE. 14
quité qu'il a trouvé le gerrae de sa théorie ; Fresnel reconnaît explicitement qu'en substituant la doctrine des ondulations à celle de l'émission pour l'explication des phénomènes de la lumière, il propose une doctrine qu'il n'a pas inventée, mais qu'il a trouvée dans les écrits de savants dont, à son époque, on avait méconnu la valeur. Ce qui est vrai des sciences particulières est également vrai de la philosophie. Les solutions du problème universel engagées dans la tradition sont, au point de vue de la science, des hypothèses à examiner ; ne pas le faire, ce serait refuser de tourner les yeux dans une direction déterminée, où l'on pourrait trouver de la lumière.
104. La nature de la dédicction philosophique dépend de Vhypothèse admise pour la détermination du principe de l'univers.
Toute déduction s'opère selon les règles de* la logique; mais les explications philosophiques considérées dans leur ensemble diffèrent profondément selon que le principe de l'univers est conçu comme pouvant ou ne pouvant pas laisser une place à la liberté. Si l'on admet que toutes choses découlent d'un principe dont les manifestations sont nécessaires, la pensée cherchera à construire un système au moyen d'une déduction purement a prio7n. Cette manière d'entendre la science est celle de Spinoza et de Hegel. Il ne s'agit pas ici d'apprécier la valeur des constructions de ces philosophes, mais seulement d'en constater la nature. Or Spinoza estime^
qu'à partir du principe de l'univers < toutes choses
< ont découlé nécessairement ou découlent sans
< cesse avec une égale nécessité , de la même € façon que de la nature du triangle il résulte de € toute éternité que ses trois angles égalent deux € droits > *. Les procédés des sciences mathématiques deviennent ainsi ceux de la philosophie. C'est pourquoi Spinoza nous informe dans le sous-titre de son principal ouvrage que sa doctrine est exposée suivant les procédés des géomètres (ordine geometrico). Des remarques de même nature s'appliquent à la construction systématique de Hegel, et à toutes les doctrines qui cherchent dans une nécessité logique la solution du problème universel.
Si la conception du principe premier laisse une place à la liberté, la science rencontrera au nombre de ses données des faits qui pourront devenir intelligibles par la connaissance de leur cause et de leur but (36, 37), mais qui ne seront pas déterminables a priori. On peut dire que la question suprême de la philosophie est celle-ci : Les faits sont-ils l'expression des idées, ou les idées sont-elles l'expression des faits ? Le fond de toute science est-il une logique ou une histoire? Si le principe de l'univers est nécessité, et que ses manifestations soient intelligibles, l'explication du monde est toute entière dans la logique. S'il existe de la liberté, soit dans le principe du monde, soit dans le monde lui même, la constatation des faits est la
* Ethique. Partie I Scholie de la Proposition, 17.
base de la science, et la logique qui rend les faits intelligibles explique les phénomènes qu'elle n'a pas la puissance de déterminer. On voit comment se justifie l'affirmation que la nature de la déduction philosophique considérée dans son ensemble dépend d'une conception relative au principe universel. Passons maintenant au contrôle, ou à la vérification des hypothèses.
105. Les réalités de tous les ordres sont le contrôle d'une hypothèse philosophique.
Cette affirmation résulte directement de la généralité du problème philosophique (77). Les données de l'observation, qui sont la base nécessaire de toute théorie sérieuse, sont les éléments du problème à résoudre et par conséquent le contrôle des solutions essayées. Toutes choses sont unies étroitement dans l'harmonie universelle; mais les sciences particulières isolent plus ou moins leurs objets; et cette spécialité des études est la condition nécessaire de leurs progrès. Les lois établies par les physiciens et les chimistes ont leur contrôle dans une classe déterminée de faits. Le physicien, comme tel, n'a pas à prendre en considération les phénomènes moraux ; le moraliste n'a pas à faire entrer la géométrie dans la vérification de ses hypothèses ; mais, lorsqu'il s'agit du problème universel, les faits de tous les ordres, et les sciences particulières qui les expriment, font naturellement partie de la vérification des hypothèses comme elles ont dû faire partie de l'observa-
tion à l'occasion desquelles les hypothèses se sont produites.
Les hommes voués aux études spéciales arrivent assez facilement à la pensée que les doctrines relatives au premier principe demeurent dans le domaine des conjectures individuelles que chacun forme selon la nature de ses sentiments et la tournure de son imagination, sans qu'elles puissent être l'objet d'un contrôle vraiment scientifique. Cette manière de voir n'est pas justifiée. Dans les sciences particulières, dès qu'il ne s'agit pas de la simple constatation des faits, mais de leur explication, une théorie n'est pas l'objet d'un contrôle immédiat, mais reçoit une valeur proportionnelle à la conformité de ses conséquences avec les données expérimentales. Il en est ainsi, par exemple, de l'existence de l'éther que le physicien ne perçoit ni ne percevra, mais dont il admet la réalité parce que la supposition de cette réalité lui permet seule de rendre raison des phénomènes de la lumière, de la chaleur, de l'électricité. Il n'en est pas autrement pour les hypothèses philosophiques. Elles ne peuvent être vérifiées qu'en comparant leurs conséquences aux données expérimentales. La philosophie a été nommée la reine des sciences. Si l'on veut employer ce langage figuré, il faut dire que cette reine occupe le trône d'une monarchie essentiellement constitutionnelle, par opposition au despotisme qui caractérise les prétentions de la méthode a priori. La philosophie sert les sciences particulières autant qu'elle en est servie, ce qui est la condition des bons gou-
verneraents. Sa grandeur consiste dans les services qu'elle rend, et elle ne rend de services que dans la mesure où elle demeure soumise aux lois de la méthode scientifique. On peut dire,, en faisant usage d'une des hautes vérités de l'ordre moral : l'orgueil fait sa faiblesse, elle puise sa force dans l'humilité. L'expérience seule valide les théories des philosophes; mais il importe de ne pas oublier que, dans la vérification de ces théories, les données expérimentales de tous les ordres doivent intervenir.
106. La philosophie doit prendre en considération les tendances naturelles du cœur humain.
Il arrive assez souvent que les tendances du cœur sont reléguées hors du domaine de lascience, comme si elles ne constituaient pas des faits d'une importance au moins égale à celle du mouvement des molécules chimiques, ou des manifestations de la vie d'un insecte. Le théologien Strauss a écrit :
< L'utilité d'une idée ne prouve rien quand il s'agit
< de savoir si elle est vraie * ». Je me rappelle avoir lu dans les pages d'un écrivain français, M. de Rérausat, si je ne me trompe, l'affirmation que nos désirs lie prouvent rien, parce que, pour conclure légitimement quelque chose de nos désirs, il faudrait d'abord avoir démontré que le monde est organisé pour nous plaire. D'une manière générale, on voit souvent les tendances naturelles du cœur
^ Compte-rendu de théologie et de philosophie, 1870, page 59.
laissées de côté par les philosophes à titre d'affaires de sentiments, d'émotions, etc. etc.
II va sans dire qu'il ne s'agit pas ici de fantaisies, de caprices, de désirs individuels nés d'intérêts particuliers, mais des éléments constitutifs de l'esprit de l'homme. Par exemple, le cœur humain désiret-il la joie? Assurément. Toutes les espérances sont un élan vers la joie, et le pessimisme est le témoignage éclatant d'un désir de bonheur inné et qui n'est pas satisfait. Voilà un fait dûment constaté, et c'est là un des éléments essentiels de l'analyse philosophique, une donnée de premier ordre dont la synthèse doit chercher l'explication. Du désir instinctif du bonheur, ou ne peut tirer aucune conclusion immédiate ; mais c'est un fait que la science générale ne peut pas laisser à l'écart sous peine de se mutiler. Qu'un naturaliste qui se rend attentif aux démarches d'une fourmi et aux mouvements d'une grenouille ne prenne pas en considération les tendances du cœur humain, il n'y a rien à objecter à cela, pourvu que ce naturaliste reste sur son terrain. Mais, dès qu'il met le pied sur le terrain de la philosophie, il n'a pas le droit de laisser les désirs et les sentiments de l'homme en dehors de son étude. Il arrive pourtant qu'on fait ainsi, et qu'on élève des systèmes sur la base étroite d'une constatation incomplète des phénomènes.
107. La philosophie doit prendre en considération les données de la conscience morale.
Un représentant connu du matérialisme con-
temporain a écrit : « La vérité est au dessus de
< toutes les choses divines et humaines Qu'il
€ nous soit permis de faire abstraction de toute
< question de morale et d'utilité L'unique point
€ de vue qui nous dirige, c'est la vérité* >. Nous venons de voir la mise à part des sentiments; voici maintenant la conscience morale mise hors des frontières de la science. Il importe de constater que l'auteur cité ne nie pas l'existence des phénomènes que nous appelons moraux et des questions que ces phénomènes soulèvent, puisqu'il les désigne pour les exclure. L'opposition entre l'utilité et la recherche de la vérité peut être signalée à juste titre lorsqu'il s'agit d'intérêts particuliers; mais mettre la morale à part de la recherche de la vérité, c'est exclure de la base et en même temps du contrôle des théories philosophiques une classe de faits que l'on est toutefois obligé de constater.
Je ne m'appliquerai pas à établir ici la réalité du fait de l'obligation morale et le caractère spécifique de ce fait; je ferai seulement remarquer que les auteurs qui nient théoriquement la réalité des faits moraux sont conduits le plus souvent à introduire la morale dans des systèmes qui en renferment au fond la négation, et à faire à la vertu une place <ju'il leur est impossible de justifier logiquement. C'est ainsi que le baron d'Holbach dans son Système de la nature commence par affirmer qu'il n'existe
* Bûchner. Force et matière, pages 349 et 357 de la troisième édition française, Paris, Reinwald, 1869.
dans Punivers que de la matière en mouvement, et termine son livre par un hymne à la nature et à la vertu, < l'une de ses filles adorables ' >.
Si Ton ne fait pas une place dans les bases et dans le contrôle des théories philosophiques à tous les faits qui s'imposent à la pensée, on tombe dans des contradictions étranges. Charles Secrétan a fort bien dit :
< Une philosophie sérieuse ne choisit pas dans les
< faits. Son devoir est de les embrasser tous imparte tialement. Elle ne peut considérer sa tâche comme « achevée que lorsqu'elle réussit à les concilier tous
< dans une même pensée. Sacrifier les uns aux «autres est un procédé arbitraire^ >. Une science particulière reste toujours incomplète, même quant à son objet spécial, à cause des rapports qui joignent entre eux tous les éléments de l'univers; mais, en sa qualité de science particulière et en vertu du besoin d'analyse imposé à la faiblesse de notre pensée, elle a accompli sa tâche en isolant, autant qu'elle le peut, et en considérant à part un certain ordre de faits. Mais en négligeant certains ordres de faits, la philosophie est altérée dans son essence même qui est l'universalité. Dans un écrit de sa jeunesse M. Taine explique que, pour entrer sur le terrain de la philosophie, il faut faire deux parts de soi-même : l'homme ordinaire et le philosophe. L'homme ordinaire se meut dans la société, évite d'être nuisible, tâche d'être utile, et a l'idée d'obli-
* Spstème de la nature. Partie I, chap. 1 et partie H, chap. 14. ' Discours laïques, page 225.
gâtions morales à remplir. L'autre homme, a qui seul est permis l'accès de la philosophie, ne sait pas que le public existe. < A vrai dire, ce n'est pas un
< homme; c'est un instrument doué de la faculté
< de voir, d'analyser et de raisonner * >. Dans ce passage fort curieux et très instructif on voit à nu l'erreur que je signale. Qu'est-ce que ce philosophe qui veut oublier qu'il est un homme, comme si l'homme, l'homme vivant et complet, n'était pas une donnée de premier ordre pour l'étude du problème universel.
Il importe de distinguer à cette occasion deux dispositions essentiellement diverses de la pensée : l'esprit philosophique et l'esprit systématique. L'esprit philosophique unit la généralité à la tendance à l'unité (78, 83). Le philosophe qui se rend compte des exigences de sa recherche, n'admettra comme principe d'unité qu'une conception qui pourra faire place à l'ensemble des phénomènes observés. L'esprit systématique est la disposition à sacrifier une partie des données de l'expérience à la recherché de l'unité, à s'absorber dans la contemplation d'un seul des éléments de l'univers en s'écriant : « Tout est
< là! > La recherche de l'unité est le principe de tous les progrès de la science; mais, je le répète, chercher l'unité trop vite et trop bas, c'est la source des principaux écarts de la pensée.
* Les philosophes français au XIX^ siècle, page 36 de la première édition.
108. Les conséquences pratiques des systèmes de philosophie sont un des éléments essentiels de leur appréciation.
Cette affirmation est pleinement évidente, si l'on admet que la philosophie ne peut pas laisser à Técart les phénomènes moraux. Il faut observer que les conséquences des systèmes ne fournissent pas seulement des explications des faits constatés, mais aussi, dans le domaine où la liberté de l'homme intervient, des principes directeurs de l'action (92). Demander à un système quelle morale il produit afin de reconnaître si cette morale systématique est d'accord ou non avec les données de la conscience, c'est lui poser une question légitime. Concevoir la philosophie comme indépendante de ses conséquences pratiques, et faire de la science et de la vie deux ordres de choses absolument séparés, c'est nier la réalité de la vie, ou méconnaître le caractère général de la science. Il est bien entendu qu'il s'agit toujours du rapport des systèmes avec les éléments constitutifs de la nature humaine, et non pas de la subordination de la science à des sentiments spéciaux et à des intérêts particuliers.