FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
QENÈVE ET BALE : QEORQ & C®
Genève. Imp. W. Kûndig & Fils, Vieux-Collège, 3.
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PRÉFACE
Le premier janvier 1700, Leibniz écrivait à Malebranche : < Si on donnait des définitions, les dispu- « tes cesseraient bientôt ». Cette affirmation, dépouillée de son optimisme exagéré, a certainement une forte part de vérité et justifie l'étendue d'un écrit dont la prétention se borne à définir la philosophie. Pour bien comprendre la nature et le but de ce travail, il est nécessaire d'avoir quelques renseignements sur son origine.
Des études de philosophie poursuivies pendant plus de cinquante années m'ont conduit à des résultats dont quelques-uns au moins diff'èrent des idées les plus généralement admises à notre époque. J'en indiquerai les plus importants, en leur donnant la forme concise d'une série de thèses :
1. L'idée de la philosophie telle qu'elle se dégage de l'histoire, est, par opposition aux sciences parti-
XAVILLE. — PHILOSOPHIE. t
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ciilières qui bornent leurs recherches à une classe particulière de faits, celle de Tétude du problème universel. Pour satisfaire le besoin d'unité, qui est Fun des caractères essentiels de la raison, la solution du problème universel doit être la détermination d'un principe premier à partir duquel la pensée puisse, dans les limites du possible, expliquer Tensemble des données de l'expérience.
2. La philosophie ainsi conçue doit être distinguée de sciences qu'on peut légitimement qualifier de philosophiques, mais qui ne sont pourtant que des sciences particulières avec lesquelles on la confond dans la plupart des programmes d'enseignement. Elle doit prendre en considération les résultats des mathématiques, de la physique, de la biologie, de l'histoire aussi bien que ceux de la psychologie, de la logique et de la morale.
3. La philosophie, supposant la connaissance des résultats généraux de toutes les sciences particulières, a sa place légitime à la fin des études. Elle devrait figurer dans le programme des examens de sortie de toutes les facultés.
4. La méthode scientifique se compose de ces trois opérations de la pensée : observer, c'est-à-dire constater les faits à expliquer ; supposer un principe
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d'explication ; vérifier la valeur de ce principe en en déduisant les conséquences pour les comparer aux données de l'observation. Elle fait la part des éléments de vérité contenus dans Tempirisme et le rationalisme et la dégage des erreurs de ces deux méthodes qui sont fausses parce qu'elles sont incomplètes.
5. On a souvent méconnu, dans les procédés relatifs à la constatation des faits, le rôle et Timportance du témoignage, qui ne fournit pas seulement un supplément aux observations personnelles, mais qui donne seul leur valeur aux perceptions des sens et même aux fonctions rationnelles de l'intelligence.
6. Plusieurs des traités de la méthode ont omis de signaler le rôle de T hypothèse, ou du moins d'en signaler l'importance, en montrant qu'elle est le facteur essentiel des progrès de la science, parce qu'elle intervient toujours et nécessairement entre la constatation des faits et la tentative de les expliquer par le raisonnement.
7. La méthode de la philosophie est la même que celle de toutes les sciences. L'opposition souvent admise entre les sciences particulières qui auraient l'expérience pour base, et la philosophie qui construirait les doctrines a priori, est une erreur grave.
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La prétention de construire la science a 'priori est la conséquence de Tidéalisme ; mais Tidéalisme est un système faux. La méthode à laquelle il conduit est justement répudiée par les savants ; mais le discrédit qui s'attache à une doctrine particulière ne peut pas s'étendre légitimement à la philosophie elle-même.
8. La philosophie se distingue des sciences particulières par le fait que son objet est général ; mais cette distinction ne renferme aucun élément d'opposition. Au contraire, il existe une parfaite harmonie entre les sciences particulières et la philosophie vraie. La science générale n'est sérieuse qu'en prenant connaissance des résultats des sciences particulières qui forment la matière de ses observations, et les sciences particulières reçoivent de la philosophie, non pas une partie quelconque de leur contenu expérimental, mais les principes directeurs des recherches relatives à Texplication rationnelle des données de l'expérience.
9. L'idée, souvent émise, que les sciences sont nées de la rupture avec toutes les conceptions philosophiques est contredite par l'histoire. La physique moderne, en particulier, qui est la plus avancée des sciences expérimentales, est née sous rinfluence di-
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recte de conceptions philosophiques très déterminées.
10. 11 résulte de l'application de la véritable méthode qu'une philosophie complète se compose de trois parties : Vanalyse, qui a pour but de discerner, en recueillant les données générales qui résultent des sciences particulières, quels sont les éléments vraiment distincts de la partie de l'univers qui tombe dans le champ de nos observations possibles ; Yhypothêse, ou le choix d'une solution pour le problème universel, choix qui suppose une revue sommaire de l'histoire de la philosophie pour prendre connaissance des diverses solutions qui ont été proposées et de leurs conséquences ; la synthèse, c'est-à-dire la déduction rationnelle des conséquences des solutions proposées et la comparaison de ces conséquences avec les données recueillies par l'analyse.
11. L'analyse philosophique, après avoir constaté les éléments subjectifs de la connaissance, qui sont les lois de l'intelligence et les idées de la raison, discerne, dans les objets auxquels la pensée s'applique pour en chercher l'explication, trois éléments distincts : la matière, la vie, l'esprit. Tout monisme qui veut réduire à l'unité les objets de la connais-
NAVILLE. — PHILOSOPHIE. 1
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sance directe est une conception systématique contraire aux données de Texpérience.
12. L'idée essentielle de la matière est celle de la résistance dans l'espace. Toutes ses autres propriétés sont des rapports entre les mouvements des corps et les êtres capables de percevoir et de sentir. La science de la matière, isolée de ses rapports avec Tesprit, se ramène aux lois de la mécanique qui suppose l'inertie de son objet.
13. La vie simple, dégagée de tout élément psychique, et telle qu'elle se montre à Tétat d'isolement dans le règne végétal, a pour caractère spécifique une coordination spéciale des mouvements de la matière. Los phénomènes de la vie simple n'étant que des mouvements ne sont pas théoriquement irréductibles aux lois de la mécanique universelle ; mais, dans l'état actuel de nos connaissances, on ne peut les expliquer que par la présence dans les êtres vivants de forces spéciales considérées comme inconscientes.
14. Les phénomènes psychiques dans lesquels se manifeste l'esprit sont absolument irréductibles aux lois de la mécanique. Ils le sont par Teffet du mode de leur connaissance, n'étant pas l'objet d'une perception sensible ; ils le sont par la présence d'un
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élément de libre arbitre qui les sépare du monde purement matériel où règne la loi de l'inertie.
15. La recherche philosophique peut aboutir, quant à la détermination d'un principe premier qui est son objet, à la négation, au doute ou à l'affirmation. La négation et le doute constituent des philosophies ; mais il convient de réserver le nom de système aux solutions affirmatives du problème universel.
16. 11 n'existe que trois systèmes qui, par leurs luttes et par leurs mélanges, constituent toute la trame de l'histoire de la pensée spéculative : le matérialisme, l'idéalisme et le spiritualisme. Ces trois systèmes se rattachent à l'un des trois éléments de l'univers distingués par l'analyse : la matière, la vie simple, l'esprit.
17. La doctrine de l'évolution, qui a sa place légitime dans les sciences particulières, spécialement dans l'histoire de la nature et dans celle de l'humanité, n'est pas un système distinct de philosophie. Lorsqu'on propose cette doctrine comme une solution du problème universel, elle revêt le caractère du matérialisme ou celui de l'idéalisme, et offre souvent un mélange confus de ces deux systèmes.