‹ La définition de la philosophie [microform]Chapitre 14 sur 40 · La science liwnaine sera toujours incomplète · texte numérisé non relu

La science liwnaine sera toujours incomplète

La science a fait de grands progrès, et Ton peut concevoir à son égard de grandes espérances ; mais croire que nous aurons jamais une science vraiment totale est une illusion tellement naïve qu'on hésite à prendre la parole pour la réfuter. Le poète Lemierre a écrit :

« Croire tout découvert est une erreur profonde ; « C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde. >

Cette erreur n'est sérieusement à craindre que pour les hommes éblouis et comme enivrés d'un demi savoir. Plus l'esprit scientifique se développe, plus il discerne clairement ses limites. Le sentiment de cette vérité est exprimé sous une forme vive dans les paroles attribuées à Socrate : « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. > Il n'est presque pas de problème dont la solution découverte ne pose des problèmes nouveaux. Laplace, en terminant son Exposition du sijstème du monde, signalait la grandeur de l'esprit humain manifestée « dans l'extrême

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petitesse de la base qui lui a servi pour mesurer lescieux ; > mais Laplace avait un esprit trop vaste pour ne pas reconnaître, avec la grandeur de la pensée humaine, son caractère incomplet et relativement misérable. Dans l'oraison funèbre qui fut prononcée près de sa tombe, on affirma qu'il avait dit avant de mourir : < Ce que nous connaissons est peu de chose, ce que nous ignorons est immense. » Le grand astronome avait prononcé des paroles plus accentuées : Voici, d'après le témoignage de Poisson, ce qui s'est passé au lit de mort de son illustre maître près duquel il se trouvait. Comme la vue du malade était affaiblie, il lui dit ces mots: « C'est moi, Poisson, votre élève; celui-là est B. dont les calculs ont servi à mettre en évidence vos brillantes découvertes. > Le mourant regarda un moment Poisson d'un air pensif, puis il dit péniblement : < Ah ! nous courons après des chimères. » Après avoir prononcé ces paroles, il tourna la tète sur son oreiller et expira bientôt. En sortant de la chambre funèbre, Poisson raconta immédiatement la chose au l)aron Maurice, ami du défunt. ^

Pourquoi notre science est-elle, et sera-t-elle toujours incomplète ? Le temps manque, même à l'homme universel de Pascal, et nos sens sont bornés. iMais, en admettant un temps indéfini et des instruments indéfiniment perfectionnés pour suppléer à la faiblesse de nos sens, il restera toujours

» Lettre inédite du baron Maurice que sa famille a bien voulu me communiquer.

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des régions ténébreuses dans le passé. Les documentshistoriques sont fort incomplets, et les hypothèses de la paléontologie géologique et de la paléontologie linguistique ne pourront jamais remédier, d'une manière tant soit peu certaine, aux incertitudes del'histoire. Nous pouvons former quelques prévisions pour l'avenir; mais les prévisions historiques sont bien douteuses. Les prévisions des physiciens offrent un peu plus de garanties ; ce serait pourtant courir de grandes chances d'erreurs que d'admettre pour absolument valable la doctrine de la fin de notre monde, fondée sur l'étude des lois du calorique. Laissons de côté le passé et l'avenir, restons dans le présent. Qu'y a-t-il au delà des dernières étoiles que les télescopes les plus puissants nous rendent visibles ? Qu'y a-t-il dans les corps au delà de ce que le plus fort microscope nous révèle ? nous ne savons. Or il résulte de Tharmonie du monde, et de l'étroit enchaînement de ses différentes parties, que, ne sachant pas tout, nous ne pouvons savoir le tout de rien.

Nos sens sont comparables à des fenêtres percées dans la muraille d'une prison ; nous ne connaissons que ce qu'ils nous montrent, et combien de choses peuvent demeurer inconnaissables pour nous dans le monde au sein duquel nous sommes placés. L'histoire de la physique montre que l'étude de l'électricité a été très en retard sur celle du son, de la chaleur et de la lumière. L'électricité ne se révèle à nous que par des manifestations qui s'adressent à la vue, à l'ouïe, aux sensations musculaires. Si nou& possédions un sens spécial pour la percevoir, sens

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que possèdent peut-être quelques animaux, son étude serait beaucoup plus avancée. S'il existe des phénonnènes physiques qui ne soient l'objet, ni d'une perception directe, ni d'une perception indirecte €omme celle que nous avons de l'électricité, ces phénomènes seront à jamais inconnus pour nous, aussi longtemps du moins que notre organisme sera le môme. Notre connaissance est donc partielle. Confondre l'oljjet de notre connaissance possible avec la totalité de ce qui est, est une grosse erreur. La source scientifique de cette erreur se trouve dans le rationalisme qui croit que nous portons en nous îe principe universel des existences. Nous ne connaissons les choses qu'en partie, nous ne les connaissons que par leurs rapports avec nous, d'où résulte que notre connaissance n'est pas seulement partielle, mais qu'elle est aussi relative.

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