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La science humaine est relative

Nous ne pouvons rien connaître que par le moyen de nos perceptions et sous la condition des lois de notre pensée. Il existe des choses en soi, ou des substances (24), car si rien n'était, rien ne pourrait se manifester; mais nous ne pouvons connaître que €onfoi'mément aux modes de notre connaissance. L'affirmation est d'une telle évidence qu'elle en prend un caractère de naïveté. Comment les êtres seraient-ils perçus par des sens que nous n'avons pas, par des intelligences organisées autrement que la nôtre ? Nous ne le savons pas, et nous n'avons aucun moyen de le savoir. Les lois intellectuelles

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sont-elles les mêmes dans l'univers entier ? nous ne savons. Les êtres organisés pourraient vivre dans des conditions physiologiques différentes de celles que notre science détermine, et il peut en être de même pour les organismes intellectuels. M. Zôllner, professeur d'astronomie physique à Leipsig, admet ridée d'une quatrième dimension de l'espace ; et, sous l'influence d'un spirite américain, il est arrivé à la pensée que les esprits nous apparaissent en sortant de cette quatrième dimension, et disparaissent en y rentrant ^ Cette conception est extrêmement bizarre; mais dire que des intelligences organisées autrement que la nôtre pourraient avoir une autre géométrie, ce n'est pas dire une chose al)surde. Seulement, pour que la science demeurât possible, il faudrait que le monde dans lequel ces intelligences seraient placées fût organisé autrement que celui dans lequel nous sommes. La correspondance des éléments objectifs de la réalité et des éléments subjectifs de la pensée est la condition du savoir. Toute notre connaissance a donc un caractère relatif; mais il est essentiel de distinguer une relativité personnelle et une relativité collective et humaine. Je me trompe, et, lorsque je corrige mon erreur, je la corrige en mettant ma pensée d'accord avec la raison de l'humanité (15). Le caractère relatif de notre savoir n'autorise pas le scepticisme ; il a seulement pour conséquence l'affirmation que nous ne pouvons pas donner à

* Revue phUoftophique do décembre 1879, page G60 et suiv.

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notre science une valeur absolue. II peut y avoir dans l'univers des mondes organisés autrement que le nôtre; et nous pouvons passer nous-mêmes <lans un état de choses différent de celui au

sein duquel nous sommes placés; mais il n'en résulte pas que notre savoir soit vain et trompeur.

68. Le caractère relatif de la science ne détruit pas sa valeur.

Sans être absolue, dans le sens métaphysique de ce terme, notre science peut être vraie, et elle Test. Les mathématiques sont vraies, c'est-à-dire que les conceptions nécessaires de la pensée qui s'expriment par le calcul se trouvent réalisées dans l'objet de nos perceptions ; les progrès de la physique mathématique sont la confirmation toujours croissante de Miette vérité. Le principe de causalité est vrai; dans le domaine entier de l'expérience, rien ne se produit à partir du néant. L'induction, lorsqu'elle est légitimement appliquée, donne des résultats vrais parce que les lois de la nature se manifestent avec un caractère de constance. 11 y a donc harmonie entre les lois de notre pensée et les réalités qui sont Tobjet de notre expérience. L'homme ne peut sortir de sa pensée comme sujet de la connaissance; mais sa pensée a pour objet : tantôt des idées qui sont robjet des sciences rationnelles, et tantôt des perceptions qui sont l'objet des sciences expérimentales. Ces deux ordres distincts s'accordent ; la science dans sa généralité n'est que la recherche de cet accord. La conception possible d'autres intelligences

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harmonisées avec d'autres modes de perceptions ne détruit en aucune façon la valeur de la science qu'il nous est possible d'atteindre. Il existe une harmonie entre la raison humaine et le monde dans lequel l'homme est placé ; cela suffit pour nous mettre à l'abri des atteintes du scepticisme. Du reste, l'histoire de la pensée humaine montre que le scepticisme bat en retraite.

69. Le scepticisme des anciens a fait place au positivisme des modernes.

On voit se manifester dans la philosophie de l'antiquité un doute universel portant également sur les vérités de tous les ordres et sur tous nos moyens de connaissances. La valeur des perceptions sensibles était révoquée en doute aussi bien que celle des données de la raison. Telle est la manière de penser qui reste attachée au nom de Pyrrhon, et qui entraînait la négation radicale de la valeur de la science. La science a répondu comme Diogène répondait aux arguments dirigés contre la possibilité du mouvement, elle a marché. Un des caractères spéciaux de l'époque contemporaine est le développement prodigieux des industries scientifiques. Le pouvoir de l'homme sur les phénomènes naturels s'est développé dans la proportion de son savoir, et la réalité de ce pouvoir a fourni la preuve irrécusable de la réalité du savoir sur lequel il repose. Ce qui constitue le positivisme c'est la prétention de confiner l'esprit humain dans la simple coordination des faits, et le refus d'accorder aucune

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valeur, soit aux croyances religieuses, soit aux conceptions métaphysiques. C'est le scepticisme en ce qui concerne un monde supérieur à Texpérience • mais c'est l'afilnnation de la valeur des sciences expérimentales et, par conséquent, de la valeur des perceptions. Il n'est donc plus question du doute universel des anciens. Si le positivisme s'en tenait à son programme ofliciel, il limiterait les recherches de la pensée à la partie purement expérimentale des sciences (17). Il y aurait déjà là un progrès sur le scepticisme, mais ce n'est pas tout. En réalité les positivistes ne réussissent pas à se renfermer dans leur programme ; ils ne se bornent pas à la simple coordination des faits, ils en cherchent l'explication. Par cette recherche la pensée est conduite à la considération des causes, ce qui la sort du positivisme, comme l'idée des lois qui coordonnent les faits la sort du scepticisme absolu. Ce travail s'est accompli, comme on l'a vu, dans l'esprit d'Auguste Comte (31).

Il est impossible de nier sérieusement l'accord de l'ordre de nos pensées vraies et de celui de nos perceptions exactes, puisque, pour le répéter encore une fois, la science n'est que la recherche de cet accord, son but étant de rendre raison de rexpérience (13). Domandera-t-on si cet accord est celui de deux illusions concordantes, sans qu'il existe aucune réalité ? Ce vertige de la pensée est possible comme le démontre l'existence du scepticisme absolu. Il est impossible de prouver la valeur des éléments premiers de tout savoir; mais il est

impossible aussi de nier sérieusement cette valeur. Pascal l'a dit : < Nous avons une impuissance de

< prouver invincible à tout le dogmatisme; nous

< avons une idée de la vérité invincible à tout le € pyrrhonisme * >. Pourquoi le scepticisme absolu est-il possible et impossible ? C'est une question à noter, question à laquelle la philosophie doit chercher une réponse. Cette réponse se trouve dans la pensée que le scepticisme est possible théoriquement, parce que notre savoir n'a pas un caractère absolu, et qu'il est impossible pratiquement parce que notre savoir peut être vrai. Sans développer cette considération, il suffit de constater ici que le positivisme des modernes est une atténuation importante du scepticisme des anciens, et que le fait n'a peut-être pas été assez remarqué par les historiens de la philosophie.

* Pensées de Pascal. Edition Faugère, tome II, page 99.

XAVILLE. — PHILOSOPHIE.

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70. La science dans sa généralité a un certain nombre de postulats.

Les postulats, qui n'ont peut-être pas suffisamment attiré Tattenlion des logiciens, jouent un rôle considérable dans la pensée (8). Les sciences particulières ont leurs postulats spéciaux. La chimie suppose qu'il existe dans la nature des matières primitives qui forment les corps par leurs composés divers. La physique suppose la constance des lois qui président aux phénomènes. Les recherches de la biologie partent de la présupposition du caractère fonctionnel des organes. La morale suppose que Thomme possède un élément de liberté qui le rend, partiellement au moins, responsable de ses actes. La science dans sa généralité a des postulats, qui qui ont la valeur de la science même, et l'un de ces postulats est le même que celui de la morale :

1\. La science suppose chez V homme un élément de liberté.

L'acte libre intervient dans le développement de

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l'intelligence. L'attention nécessaire, soit pour constater les faits, soit pour déduire et contrôler les conséquences des hypothèses, est un acte volontaire. La tentative faite par Condillac pour ramener l'attention à une sensation prédominante, et pour lui donner ainsi un caractère de passivité et de nécessité, est tout à fait illusoire. Lorsque, poursuivant une étude, je fixe mon esprit sur un ordre déterminé de pensées, en résistant à l'infiuence d'un bruit qui risque de me distraire, l'acte de mon attention est si peu le résultat d'une sensation forte, qu'il entre en conflit avec la sensation qui tend à devenir prédominante.

L'elfort accompli pour passer de l'opinion à la

science (3) est le résultat d'un acte libre. Un déterministe conséquent se bornerait à regarder couler ses pensées dans un ordre qu'il estimerait nécessaire, et ne tenterait pas d'en modifier le cours. Cette position de simple spectateur à l'égard des phénomènes intellectuels est inconciliable avec Tidée d'une recherche, et la recherche est le caractère de la science. La distinction entre la simple opinion et la pensée scientifique ne saurait être contestée, et cette distinction est inintelligible dans la théorie du déterminisme absolu. On ne pense pas comme on veut, mais il entre dans nos pensées un élément de volonté. 11 faut vouloir pour se livrei'à la recherche de la vérité. La pensée, une fois en action, est dominée, soit par les données de l'expérience qui s'imposent, soit par les lois de l'intelligence ; mais la volonté conserve à son égard un pouvoir de

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direction. C'est pourquoi, abstraction faite des considérations proprement morales, on est partiellement responsable de ses erreurs. Cette responsabilité porte sur l'absence de la recherche de la vérité dans des conditions où cette recherche serait possible. L'homme auquel une circonstance quelconque donne un sentiment vague qu'il est dans l'erreur et qui ne fait rien pour en sortir demeure responsable de son état. Dans une recherche entreprise, il ne serait point le maître du résultat de l'investigation, mais l'acte initial dépend de lui.

72. La science suppose la diversité du sujet de la connaissance et de son objet.

L'expression Je sais a toujours un régime direct énoncé ou sous-entendu. Le sujet qui connaît se distingue nécessairement de l'objet connu. Cette distinction subsiste même dans la connaissance que l'esprit a de lui-même, parce que, bien que l'esprit soit à la fois sujet et objet, ce qui est le caractère de la personnalité, la connaissance est un fait subjectif qui ne peut être confondu avec son objet.

Il faut noter d'abord la diversité de la pensée individuelle et de la raison, la raison constituant pour l'individu une réalité idéelle essentiellement distincte de ses modes subjectifs (11). Un théorème de géométrie que je connais a pour moi une objectivité aussi réelle que celle des corps. Il faut noter ensuite la différence de la raison, ou de la pensée collective de Thumanité, et des réalités expérimentales. La pensée avec ses lois nécessaires diffère

POSTULATS DE l.A SCIENCE

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des objets variables et contingents auxquels elle s'applique, autant que l'organe de l'œiî diffère des objets dont il nous fournit la perception.

Cette différence de la pensée et des réalités auxquelles elle s'applique semble très évidente ; elle a cependant été souvent niée par des philosophes, et elle l'est encore. Il est impossible de faire de la philosophie sans s'éloigner, au moins en apparence, des pensées ordinaires et des suggestions les plus naturelles du sens commun, mais on peut s'en éloigner dans deux directions difïerentes. On peut suivre une voie conduisant à des idées qui (telle était du moins l'opinion de Leibniz) se trouvent définitivement revenir aux opinions communes convenablement interprétées \ On peut suivre une autre voie conduisant à des idées étranges qui n'ont que la fausse apparence de la profondeur parce qu'elles sont le résultat d'une pensée qui s'égare dans des régions ténébreuses .

Les efforts faits pour nier la diversité de la pensée et de son objet, ont eu lieu dans deux directions différentes : celle de l'empirisme qui tente d'identifier la pensée à son objet, et celle de l'idéalisme qui s'efforce d'identifier l'objet à la pensée.

Le caractère de l'empirisme est de réduire le sujet de la connaissance à une réceptivité passive, et de faire procéder toutes nos idées du dehors. Locke admet deux sources d'idées : la sensation et la réflexion ; Condillac a trouvé plus simple de sup-

* Précejytes pour avancer les sciences. Edition Erdmaiin, p. 1C7.

primer la réflexion pour tout ramener à la sensation transformée. Saint-Lambert, oubliant que la sensation suppose un sujet qui sent, a défini l'homme comme étant < une masse organisée et sensible qui reçoit de tout ce qui l'environne et de ses besoins, cet esprit dont il est si fier. > Voilà la part du sujet de la connaissance absolument supprimée. Les choses en étant venues à ce point, il s'est produit une double réaction. Kant a démontré que nous ne connaîtrions rien sans les lois de la pensée qui sont la condition nécessaire de toute connaissance. D'autres philosophes, Laromiguière et Maine de Biran en particulier, ont fait remarquer que l'activité du sujet n'est pas moins nécessaire à la connaissance que les données a prmn de la raison. D'une manière générale, il est facile d'établir que lorsque l'empirisme arrive à supprimer la part du sujet dans la connaissance il est la victime d'une distraction, puisqu'il suppose toujours la chose même qu'il entreprend de nier. Faire du moi, du sentiment de l'existence personnelle, un produit de la sensation, c'est oublier cette vérité bien manifeste que la sensation, phénomène psychique, est un mode du moi, et par conséquent le suppose.

La négation de la part de l'objet dans la connaissance est plus spécieuse pour un esprit philosophique que la négation du sujet, bien qu'elle choque plus directement le sens commun. Je ne connais rien que par le moyen de ma pensée, donc il m'est impossible d'en sortir et de connaître un objet distinct du moi : tel est l'idéalisme subjectif absolu que

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l'on attribue à Fichte, par une interprétation de sa doctrine contre laquelle quelques historiens soulèvent des objections dont Texamen n'a pas d'importance pour l'objet actuel de mon étude. Cette doctrine, qui supprime l'objet dans le fait de la connaissance, se heurte à la difficulté que voici : Si l'esprit n'avait conscience que de ses propres modes, il est impossible de comprendre d'où viendrait la distinction de la vérité et de l'erreur. Je me trompe cependant et je me corrige. Dans l'ordre des idées purement rationnelles, une pensée objective s'impose à moi et ledresse mes erreurs. Dans l'ordre des idées expérimentales, mes erreurs sont corrigées par la perception et par le témoignage. Comment nier la différence d'une subjectivité qui s'égare et d'une objectivité qui la redresse ? La réponse est impossible si l'on ne reconnaît pas la différence essentielle du sujet et de l'objet de la connaissance.

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