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La philosophie ne doit pas être soumise à un

a priori théologique *.

La philosophie est une recherche dont la base est l'observation des faits et dont le but est de rendre raison de l'expérience, par l'application des lois de la raison. L'intervention d'un a priori quelconque autre que Va priori de l'esprit humain détruit son caractère. Le fait se serait produit, au moyenâge, si l'on avait appliqué sérieusement et dans

' Pour 1p (iévolo})p«Miiont do cet articlo ot dos deux suivants voir La Philosophie et la Religion, un volume do la potito Bibliothèque du chercheur, publiée par M. Arthur Inier. Lausanne 1887.

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toutes ses conséquences la maxime que la philosophie est la servante de la théologie (ancilla theologiœ). En réalité le fait se produisait d'une manière incomplète, et l'indépendance de la pensée se montra souvent avec énergie à l'époque d'Abélard, d'Anselme et d'autres penseurs illustres. Mais la maxime elle-même, dans la mesure où elle déroulait ses conséquences, contredisait l'idée de la philosophie. Pour signaler le trait le plus caractéristique de l'état des choses au moyen-âge, il faut dire qu'un a priori théiste dominait et limitait les recherches de la pensée spéculative. Cet a priori théiste, imposé à cette époque par des persécutions qui pouvaient aller jusqu'à la mort, a été, en d'autres temps, imposé par une loi d'opinion. Une philosophie niant l'existence de Dieu a été longtemps considérée comme un opprobre. Par une de ces réactions violentes dont l'histoire de la pensée offre plusieurs exemples, nombre d'esprits en sont venus à vouloir imposer à la philosophie un a priori athée, ou, pour le moins, à donner au mot philosophie un sens hostile à toute foi religieuse. C'est ce qui est arrivé au XV11P« siècle, sous l'influence du parti des Encyclopédistes. Alors se forma l'opinion de ces hommes que Jouffroy signale comme avides de nouveautés et < nourris dans le mépris du vieux dogme >^ Le mépris est quelquefois une justice; il est rarement une lumière. Aujourd'hui maint adepte du matérialisme refuse le caractère de vrai

» Mélanges philosophiques, page 21 de la seconde édition.

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savant à tout homme qui croit encore à la réalité de Tesprit.

L'un et l'autre des deux a priori qui viennent d'être indiqués doivent être exclus de la détermination de ridée de la philosophie. Les recherches de la science générale ne doivent avoir d'autres données que les faits et le raisonnement, deux éléments qu'il s'aijçit de rejoindre par la découverte des vrais principes de l'explication des phénomènes. On a vivement agité, il y a quelques années, la question de savoir si la philosophie est inquisitive ou démonstrative. La question se trouve résolue dès qu'on en comprend bien les termes. La philosophie est démonstrative, comme toute autre science, quand il s'agit d'établir les vérités découvertes par sa propre méthode, mais son but étant de découvrir ces vérités, elle est inquisitive par essence. Son caractère démonstratif entendu d'une manière absolue, c'est-à-dire dans le cas où il s'agirait de prouver des thèses antérieures à ses recherches, ne peut provenir que d'une confusion entre le domaine de la philosophie et celui de la théologie au sens spécial de ce dernier terme.

99. La philosophie se distingue de la théologie ecclésiastique par sa méthode et par son contenu.

Par le terme de théologie ecclésiastique j'entends une science reposant sur une base de foi, base de foi qui est la raison d'être des églises, et qui sépare ces sociétés particulières de la société générale et civile. Les recherches purement rationnelles rela-

tives aux questions religieuses constituent une portion de la philosophie et reçoivent quelquefois le nom de théologie naturelle, mais lorsqu'on parle de théologie sans joindre un adjectif à ce substantif, on entend habituellement par là des études que, pour prévenir toute équivoque, je désigne sous le titre de théologie ecclésiastique.

La croyance à une révélation surnaturelle est historiquement la base de presque toutes les églises et communautés religieuses. Cette croyance crée des dogmes qui sont enseignés avec autorité, et le but du travail proprement théologique est d'établir le sens véritable de la révélation. La foi étant la raison d'être d'une église, et la foi constituant naturellement et nécessairement une autorité, une science ecclésiastique qui ne part d'aucune présupposition relative à une vérité reçue est un contresens. La théologie, en tant qu'elle est la science de l'église, suppose un a priori de croyance, et ceci est vrai d'une manière générale. La théologie des Bouddhistes a pour point de départ la révélation accordée à Sakya-Mouni, la théologie des mahométans a pour base le Koran, de même que la théologie chrétienne dans sa généralité a pour base la révélation dont les chrétiens affirment que Jésus de Nazareth a été l'organe. Une recherche relative aux vérités religieuses, et qui n'a d'autre point de départ que l'expérience et la raison appartient, je le répète, au domaine de la philosophie.

La philosophie, comme toute science sérieuse, admet trois autorités : celle de l'expérience, celle de

la raison et celle du témoignage (49) ; mais elle n'admet pas des dogmes, c'est-à-dire des affirmations imposées aux recherches de la pensée par une croyance antérieure à ces recherches. L'intervention du dogme détruirait la philosophie dans son essence même.

Il semble que l'on pourrait ramener la théologie à la méthode philosophique par le raisonnement que voici : La science ne peut pas se passer de l'autorité du témoignage. Si l'on démontre la réalité des révélations divines, ce qui est l'objet propre de l'apologétique religieuse, les organes de cette révélation deviennent les témoins des réalités dont les dogmes sont l'expression ; leur parole doit donc être reçue comme on reçoit les affirmations d'un témoin compétent constatant des faits d'une nature quelconque. Ce raisonnement serait valable si la réalité d'un témoignage divin pouvait être établie par les procédés intellectuels communs à toutes les recherches, mais il n'en est pas ainsi. La foi religieuse qui réunit les membres d'une église, et dont le contenu est l'objet de la science ecclésiastique, cette foi peut bien reposer en partie sur le raisonnement, mais elle renferme toujours un élément personnel et moral qui se distingue du simple fonctionnement de l'intelligence. Les arguments des apologistes ont une valeur qu'il est loin de ma pensée de nier ; mais il est facile de constater que, dans la formation d'une foi religieuse, le cœur, la conscience et la volonté jouent un rôle considérable et presque toujours prépondérant. Or les besoins

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du cœur et de la conscience, les actes de la volonté, conservent un caractère personnel et ne peuvent pas avoir la valeur générale des expériences sur lesquelles se fonde une science pure de tout a priori dogmatique. Il en résulte que la philosophie et la héologie ecclésiastique diffèrent par leurs méthodes parce qu'une science libre et commune se distingue d'une science qui part de données préalables dont elle cherche seulement à fixer le sens. Lorsqu'un théologien affirme qu'il ne reconnaît aucune autorité, on peut l'engager légitimement à se classer dans le rang des philosophes ; et si un philosophe faisait appel pour établir une doctrine à l'autorité religieuse, on aurait le droit de le renvoyer aux auditoires de théologie.

Les deux sciences qui diffèrent par leurs méthodes, diffèrent également par leur contenu. La philosophie et la théologie ont un grand nombre de questions communes, et ces questions sont les plus importantes que puisse agiter l'esprit humain. La nature du principe de l'univers, la nature de rhomme et ses destinées, figurent dans un programme que la théologie et la philosophie abordent en commun et cherchent à remplir selon leurs propres méthodes. Le théologien cherchera à déterminer le véritable sens des documents sacrés, le philosophe se demandera à quelle solution il peut parvenir par le libre emploi de sa pensée. Mais la foi qui est la base de la théologie soulève des problèmes auxquels la philosophie demeure étrangère. Tels sont, par exemple, dans le monde chrétien, toutes

les questions relatives à la nature du Christ, questions qui, dans le sens où la théologie les aborde, supposent l'affirmation préalable d'une manifestation spéciale de Dieu dans la personne du tils de Marie. La philosophie se distingue donc de la théologie, et il ne peut pas être question de la subordination d'une de ces sciences à l'autre. Placer la philosophie sous la dépendance de la théologie, c'est la nier dans son caractère fondamental. Subordonner la théologie aux recherches philosophiques, ce serait admettre qu'une révélation tenue pour divine demeure soumise au contrôle de la raison humaine, ce qui n'est au fond que nier positivement, bien que d'une façon détournée, l'origine surnaturelle attribuée au dogme par les croyants. Il y a donc une distinction essentielle à faire entre la théologie et la philosophie, mais cette distinction n'est pas une séparation, voici pourquoi.

100. Les dogmes religieux renfermeyit des doctrines qui sont pour la philosophie des hypothèses à eœa^niner.

Nous appelons dogme, on vient de le voir, une affirmation reçue en vertu de son origine considérée comme divine. Nous appelons doctrine une affirmation dépouillée de tout caractère de cette nature, et soumise, par conséquent, au libre examen de la pensée. Puisque la théologie et la philosophie sont en présence de questions communes, les dogmes contiennent des solutions du problème philosophique. Le brahmanisme, le bouddhisme, le christia-

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nisme, toutes les théologies résolvent, chacune à leur manière, les problèmes soulevés par la pensée spéculative. 11 s'est produit cependant à cet égard une erreur des plus étranges : c'est l'affirmation que la religion est une affaire de sentiment qui ne fournit point de réponses aux questions agitées par la philosophie. On a dit, par exemple, que la religion vraie n'a pas besoin de dogme, parce qu'elle peut être réduite à l'amour de Dieu et du prochain. 11 ne faut cependant qu'un degré médiocre de réflexion pour entendre que l'existence du Dieu qu'il s'agit d'aimer est un dogme de première importance, et que la qualité de prochain attribuée à tous les hommes est un second dogme non moins important que le premier. L'amour sans doute est un sentiment et et non pas une idée ; mais, dès qu'on en spécifie l'objet, on arrive à des déterminations dogmatiques.

La séparation impossible que l'on veut établir entre la vie religieuse et la doctrine, est le résultat d'une tentative qui s'est produite dans le sein du protestantisme par des circonstances faciles à constater. C'est le résultat du caractère national et légal des communautés religieuses issues de la grande crise du XV1™« siècle*. Le caractère religieux et l'état civil des individus ont d'abord été confondus en ce sens que chaque Etat avait son culte auquel il était nécessaire d'adhérer pour jouir des droits de ci-

» Voir une étude sur les Eglises d'Etat dans V Eglise romaine et la liberté des ciiltea, broch. in-8«. Genève, Cherbuliez, 1878.

toyen. Il y a eu des Etats catholiques, dos Etats luthériens, anglicans, réformés. Lorsque la liberté civile des opinions a été établie, la qualité de citoyen et celle de membre de l'église sont demeurées confondues, comme auparavant, et l'on a vu alors se produire des églises nationales qui ne devaient pas avoir de doctrines puisqu'elles étaient la propriété de tous et que l'opinion de chacun était déclarée libre. En fait, l'idée d'une église qui ne professe pas de croyance est un contresens, puisque la profession d'une croyance commune est la seule raison d'être d'une église. C'est pour masquer cette contradiction (ce résultat s'étant produit d'une manière consciente ou inconsciente) que des théoriciens du protestantisme ont émis la pensée qu'il existe un christianisme qui peut réunir les hommes par la communauté de la vie religieuse, en l'absence de toute doctrine admise en commun. Cependant si l'adoration fait partie de la vie religieuse, elle suppose l'existence et la perfection du principe du monde. Si la prière fait partie de la vie religieuse, elle suppose des rapports possibles entre les hommes et Dieu. Si une espérance allant au-delà de la tombe fait partie de la vie religieuse, elle suppose que l'âme survit à la dissolution du corps. Si le repentir fait partie de la vie religieuse, ce sentiment suppose la réalité de la loi morale et le libre arbitre de rhomme. Ce sont là des doctrines en dehors desquelles l'expression de vie religieuse n'a plus aucun sens appréciable, et ces doctrines renferment des

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solutions déterminées des plus hauts problèmes de la philosophie.

Les doctrines engagées dans le dogme peuvent en être détachées pour être soumises à un examen rationnel. Sans avoir d'autorité, au point de vue philosophique, elles peuvent exercer sur la pensée une légitime influence (57). Ce qui est dogme en matière de foi devient en philosophie une hypothèse à examiner, et si le résultat de l'examen est affirmatif, l'accord de la philosophie et de la religion se trouve établi sans que leur différence soit méconnue.

Après avoir dit ce que la philosophie ne doit pas

être, abordons directement la question de sa méthode.

101. La méthode de la philosophie est la même que celle de toutes les sciences complètes.

J'appelle sciences complètes les sciences explicatives, par opposition aux sciences purement expérimentales qui ne font que coordonner les données de l'expérience, et aux sciences purement rationnelles qui n'ont qu'une valeur instrumentale (14 à 18). Un préjugé fort répandu assigne une méthode aux sciences, et une autre méthode à la philosophie. Ce que l'on considère alors comme la méthode de la philosophie c'est la construction a priori, méthode qui n'est applicable qu'aux sciences purement rationnelles dans l'objet desquelles il n'entre aucune réalité de fait. Dès qu'il s'agit des faits, toute construction a priori égare la pensée. La cause de la

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philosophie est ainsi compromise par son identification avec le rationalisme; mais dès quMl s'agit des réalités expérimentales, le rationalisme est une méthode fausse pour toutes les recherches de l'esprit humain sans exception (44). Toutes les sciences ont passé plus ou moins par une période de leur développement où cette fausse méthode était appliquée. La physique des anciens Grecs était a priori aussi bien que leur métaphysique. C'est en se séparant d'une conception systématique de l'univers prématurément adoptée, et en se posant sur la base de l'observation des faits, que les diverses sciences se sont constituées et ont accompli des progrès. C'est le grand fait qui forme l'un des caractères distinctifs de la pensée moderne, et que l'on a attribué d'une manière trop exclusive à l'influence de Bacon. Ce qu'ont fait la physique, la chimie, la zoologie, ce que fait de nos jours l'anthropologie, c'est ce que la philosophie doit faire à son tour, si elle veut prendre le caractère d'une science positive, et renoncer à des tentatives de construction qui ne sont le plus souvent que de simples rêveries. La philosophie doit séparer sa cause de celle d'une méthode mauvaise et reconnaître que l'a priori de la raison, qui est la condition de toute connaissance, n'est l'origine d'aucune connaissance de fait. Ses progrès sont à ce prix.

II y a divers objets de connaissances; mais il n'y a pas deux manières de connaître scientifiquement le même objet. Dès qu'il ne s'agit pas seulement d'enregistrer les phénomènes immédiatement perçus, ou

les données primitives de la raison, mais d'expliquer les faits, la méthode se retrouve toujours la même dans ses éléments constitutifs: constater, supposer, vérifier (45). La philosophie étant la science explicative par excellence, il faut seulement reconnaître quel est le caractère spécial que revêtent pour ses études les trois opérations de la pensée communes à toutes les recherches de l'esprit humain.

102. Les résultats des sciences particulières sont l'objet de l'observation philosophique.

La philosophie n'observe pas directement les faits de détail, mais elle part des résultats acquis par les sciences particulières qui ont groupé ces faits et les ont expliqués, au moins en partie ; c'est là ce qui rend la philosophie possible (87). Ce qu'un fait est à une science particulière, une théorie véritablement démontrée, dans un ordre spécial de recherches, l'est à la philosophie. 11 y a donc une solidarité réelle entre les sciences particulières et la science générale (89). La découverte de Kopernick a exercé une influence considérable sur l'idée du monde matériel. En physique, la doctrine de Finertie substituée à l'idée des appétits et des vertus de la matière, que Bacon défendait encore, a profondément modifié les bases de la philosophie. En biologie, si les discussions relatives au transformisme arrivent, un jour, à une solution vraiment scientifique et généralement admise, nous aurons une base nouvelle pour l'interprétation générale des phénomènes de la vie. 11 serait facile de multiplier

ces indications, de montrer par exemple que les résultats des études historiques ne sont pas étrangers à la solution du problème du but ou de la destination de l'univers. La base d'observation pour la philosophie se compose donc de toutes les théories valables qui ont fourni l'explication de diverses classes de phénomènes ; passons à la supposition .

103. L hypothèse fondamentale de la philosophie consiste dans la dëternii^iation d'un pri7icipe premier.

C'est ici la conséquence directe de Tobjet de la philosophie. Cette science étant la recherche d'un principe unique qui rende raison de la totalité de Texpérience (83), il est clair que l'essai de la détermination d'un tel principe est sa supposition fondamentale. Toutes les autres hypothèses qui interviendront nécessairement dans Tétude auront un caractère secondaire et devront se rattacher à cette hypothèse primitive.

La détermination d'un principe premier doit, sous peine de demeurer inféconde, renfermer un élément d'expérience, puisque c'est par Texpérience seule que nous sommes mis en contact avec les réalités, et qu'une conception purement idéelle ne saurait fournir l'explication d'aucun fait (16).

Les hypothèses philosophiques doivent, comme toutes les autres, être examinées sans que leur origine exerce une influence sur leur appréciation (57). C'est donc une erreur d'opposer, dans un sens général et absolu, ainsi qu'on le fait souvent, la philo-

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Sophie et les données traditionnelles. La nature de la philosophie s'oppose à toute autorité que l'on voudrait accorder à la tradition, c'est le côté vrai de la position prise par Descartes ; mais lorsque Descaries confond les deux idées essentiellement distinctes de V indépendance de la pensée philosophique et de son isolement, il se trompe, et se trompe d'une manière grave. L'isolement dans lequel il croit se placer, pour n'interroger que sa raison à l'état supposé pur, est tout à fait illusoire. Il ne pense en effet qu'au moyen de la parole, et la parole introduit dans sa pensée, sans qu'il s'en doute, des éléments traditionnels. Il est facile de s'en assurer en constatant que, dès qu'il emploie le mot Dieu, il unit à ce terme des conceptions qui ne sont point contenues dans ses prémisses et qui sont le résultat de son éducation.

Une tradition imposée, c'est la destruction de la philosophie dans son essence même ; mais ne pas vouloir que les données traditionnelles, sans être imposées, soient proposées à la pensée du philosophe, c'est le résultat d'une conception empirique ou rationaliste de la science. Lorsqu'on a bien discerné le caractère de la vraie méthode scientifique, on comprend que les solutions du problème universel qui se trouvent engagées dans la tradition doivent être soumises à l'examen aussi bien que les conceptions individuelles (100). L'histoire des sciences particulières démontre l'utilité de la connaissance des idées traditionnelles. Kopernik déclare que c'est dans les livres des écrivains de l'anti-

NAVILLE. — PHILOSOPHIE

quité qu'il a trouvé le germe de sa théorie ; Fresnel reconnaît explicitement qu'en substituant la doctrine des ondulations à celle de l'émission pour l'explication des phénomènes de la lumière, il propose une doctrine qu'il n'a pas inventée, mais qu'il a trouvée dans les écrits de savants dont, à son époque, on avait méconnu la valeur. Ce qui est vrai des sciences particulières est également vrai de la philosophie. Les solutions du problème universel engagées dans la tradition sont, au point de vue de la science, des hypothèses à examiner ; ne pas le faire, ce serait refuser de tourner les yeux dans une direction déterminée, où Ton pourrait trouver de la lumière.

104. La nature de la déduction philosophique dépend de V hypothèse admise pour la détermination du principe de l'univers.

Toute déduction s'opère selon les règles de la logique; mais les explications philosophiques considérées dans leur ensemble diffèrent profondément selon que le principe de l'univers est conçu comme pouvant ou ne pouvant pas laisser une place à la liberté. Si l'on admet que toutes choses découlent d'un principe dont les manifestations sont nécessaires, la pensée cherchera à construire un système au moyen d'une déduction purement a prioin. Cette manière d'entendre la science est celle de Spinoza et de Hegel. Il ne s'agit pas ici d'apprécier la valeur des constructions de ces philosophes, mais seulement d'en constater la nature. Or Spinoza estime-

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qu'à partir du principe de l'univers < toutes choses

< ont découlé nécessairement ou découlent sans

< cesse avec une égale nécessité , de la même

< façon que de la nature du triangle il résulte de € toute éternité que ses trois angles égalent deux « droits » ^ Les procédés des sciences mathématiques deviennent ainsi ceux de la philosophie. C'est pourquoi Spinoza nous informe dans le sous-titre de son principal ouvrage que sa doctrine est exposée suivant les procédés des géomètres (ordine geometrico). Des remarques de même nature s'appliquent à la construction systématique de Hegel, et à toutes les doctrines qui cherchent dans une nécessité logique la solution du problème universel.

Si la conception du principe premier laisse une place à la liberté, la science rencontrera au nombre de ses données des faits qui pourront devenir intelligibles par la connaissance de leur cause et de leur but (36, 37), mais qui ne seront pas déterminables a priori. On peut dire que la question suprême de la philosophie est celle-ci : Les faits sont-ils l'expression des idées, ou les idées sont-elles l'expression des faits ? Le fond de toute science est-il une logique ou une histoire? Si le principe de l'univers est nécessité, et que ses manifestations soient intelligibles, l'explication du monde est toute entière dans la logique. S'il existe de la liberté, soit dans le principe du monde, soit dans le monde lui même, la constatation des faits est la

Ethique. Partie I Scholic do la Proposition, 17.

base de la science, et la logique qui rend les faits intelligibles explique les phénomènes qu'elle n'a pas la puissance de déterminer. On voit comment se justifie l'affirmation que la nature de la déduction philosophique considérée dans son ensemble dépend d'une conception relative au principe universel. Passons maintenant au contrôle, ou à la vérification des hypothèses.

105. Les réalités de tous les ordres sont le contrôle d'une hypothèse philosophique.

Cette affirmation résulte directement de la généralité du problème philosophique (77). Les données de l'observation, qui sont la base nécessaire de toute théorie sérieuse, sont les éléments du problème à résoudre et par conséquent le contrôle des solutions essayées. Toutes choses sont unies étroitement dans l'harmonie universelle; mais les sciences particulières isolent plus ou moins leurs objets; et cette spécialité des études est la condition nécessaire de leurs progrès. Les lois établies par les physiciens et les chimistes ont leur contrôle dans une classe déterminée de faits. Le physicien, comme tel, n'a pas à prendre en considération les phénomènes moraux ; le moraliste n'a pas à faire entrer la géométrie dans la vérification de ses hypothèses ; mais, lorsqu'il s'agit du problème universel, les faits de tous les ordres, et les sciences particulières qui les expriment, font naturellement partie de la vérification des hypothèses comme elles ont dû faire partie de l'observa-

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tion à l'occasion desquelles les hypothèses se sont

produites.

Les hommes voués aux études spéciales arrivent assez facilement à la pensée que les doctrines relatives au premier principe demeurent dans le domaine des conjectures individuelles que chacun forme selon la nature de ses sentiments et la tournure de son imagination, sans qu'elles puissent être l'objet d'un contrôle vraiment scientifique. Cette manière de voir n'est pas justifiée. Dans les sciences particulières, dès qu'il ne s'agit pas de la simple constatation des faits, mais de leur explication, une théorie n'est pas l'objet d'un contrôle immédiat, mais reçoit une valeur proportionnelle à la conformité de ses conséquences avec les données expérimentales. Il en est ainsi, par exemple, de l'existence de l'éther que le physicien ne perçoit ni ne percevra, mais dont il admet la réalité parce que la supposition de cette réalité lui permet seule de rendre raison des phénomènes de la lumière, de la chaleur, de l'électricité. Il n'en est pas autrement pour les hypothèses philosophiques. Elles ne peuvent être vérifiées qu'en comparant leurs conséquences aux données expérimentales. La philosophie a été nommée la reine des sciences. Si l'on veut employer ce langage figuré, il faut dire que cette reine occupe le trône d'une monarchie essentiellement constitutionnelle, par opposition au despotisme qui caractérise les prétentions de la méthode a priori, La philosophie sert les sciences particulières autant qu'elle en est servie, ce qui est la condition des bons gou-

vernements. Sa grandeur consiste dans les services qu'elle rend, et elle ne rend de services que dans la mesure où elle demeure soumise aux lois de la méthode scientifique. On peut dire, en faisant usage d'une des hautes vérités de Tordre moral : l'orgueil fait sa faiblesse, elle puise sa force dans l'humilité. L'expérience seule valide les théories des philosophes; mais il importe de ne pas oublier que, dans la vérification de ces théories, les données expérimentales de tous les ordres doivent intervenir.

106. La philosophie doit prendre en considération les tendances naturelles du cœur huinain.

Il arrive assez souvent que les tendances du cœur sont reléguées hors du domaine de la science, comme si elles ne constituaient pas des faits d'une importance au moins égale à celle du mouvement des molécules chimiques, ou des manifestations de la vie d'un insecte. Le théologien Strauss a écrit : « L'utilité d'une idée ne prouve rien quand il s'agit « de savoir si elle est vraie * >. Je me rappelle avoir lu dans les pages d'un écrivain français, M. de Rémusat, si je ne me trompe, l'affirmation que nos désirs ne prouvent rien, parce que, pour conclure légitimement quelque chose de nos désirs, il faudrait d'abord avoir démontré que le monde est organisé pour nous plaire. D'une manière générale, on voit souvent les tendances naturelles du cœur

» Compte-rendu de théologie et de philosophie, 1870, pago 59.

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laissées de côté par les philosophes à titre d'affaires de sentiments, d'émotions, etc. etc.

Il va sans dire qu'il ne s'agit pas ici de fantaisies, de caprices, de désirs individuels nés d'intérêts particuliers, mais des éléments constitutifs de l'esprit de l'homme. Par exemple, le cœur humain désiret-il la joie? Assurément. Toutes les espérances sont un élan vers la joie, et le pessimisme est le témoignage éclatant d'un désir de bonheur inné et qui n'est pas satisfait. Voilà un fait dûment constaté, et c'est là un des éléments essentiels de l'analyse philosophique, une donnée de premier ordre dont la synthèse doit chercher l'explication. Du désir instinctif du bonheur, ou ne peut tirer aucune conclusion immédiate ; mais c'est un fait que la science générale ne peut pas laisser à l'écart sous peine de se mutiler. Qu'un naturaliste qui se rend attentif aux démarches d'une fourmi et aux mouvements d'une grenouille ne prenne pas en considération les tendances du cœur humain, il n'y arien à objecter à cela, pourvu que ce naturaliste reste sur son terrain. Mais, dès qu'il met le pied sur le terrain de la philosophie, il n'a pas le droit de laisser les désirs et les sentiments de l'homme en dehors de son étude. Il arrive pourtant qu'on fait ainsi, et qu'on élève des systèmes sur la base étroite d'une constatation incomplète des phénomènes.

107. La philosophie doit pr endive en considération les données de la conscience morale.

Un représentant connu du matérialisme con-

temporain a éci-it : « La vérité est au dessus de € toutes les choses divines et humaines Qu'il

< nous soit permis de faire abstraction de toute € question de morale et d'utilité L'unique point

< de vue qui nous dirige, c'est la vérité ^ >. Nous venons de voir la mise à part des sentiments; voici maintenant la conscience morale mise hors des frontières de la science. Il importe de constater que l'auteur cité ne nie pas l'existence des phénomènes que nous appelons moraux et des questions que ces phénomènes soulèvent, puisqu'il les désigne pour les exclure. L'opposition entre l'utilité et la recherche de la vérité peut être signalée à juste titre lorsqu'il s'agit d'intérêts particuliers; mais mettre la morale à part de la recherche de la vérité, c'est exclure de la base et en même temps du contrôle des théories philosophiques une classe de faits que l'on est toutefois obligé de constater.

Je ne m'appliquerai pas à établir ici la réalité du fait de l'obligation morale et le caractère spécifique de ce fait; je ferai seulement remarquer que les auteurs qui nient théoriquement la réalité des faits moraux sont conduits le plus souvent à introduire la moiale dans des systèmes qui en renferment au fond la négation, et à faire à la vertu une place qu'il leur est impossible de justifier logiquement. C'est ainsi que le baron d'Holbach dans son Système de la nature commence par affirmer qu'il n'existe

* Blichner. Force et matière, pages 349 et 357 de la troisième édition françaiso, Paris, Reinwald, 1869.

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dans l'univers que de la matière en mouvement, et termine son livre par un hymne à la nature et à la vertu, « l'une de ses filles adorables ^ >.

Si l'on ne fait pas une place dans les bases et dans le contrôle des théories philosophiques à tous les faits qui s'imposent à la pensée, on tombe dans des contradictions étranges. Charles Secrétan a fort bien dit :

< Une philosophie sérieuse ne choisit pas dans les € faits. Son devoir est de les embrasser tous imparte tialement. Elle ne peut considérer sa tâche comme € achevée que lorsqu'elle réussit à les concilier tous

< dans une même pensée. Sacrifier les uns aux «autres est un procédé arbitraire^ >. Une science particulière reste toujours incomplète, même quant à son objet spécial, à cause des rapports qui joignent entre eux tous les éléments de l'univers; mais, en sa qualité de science particulière et en vertu du besoin d'analyse imposé à la faiblesse de notre pensée, elle a accompli sa tâche en isolant, autant qu'elle le peut, et en considérant à part un certain ordre de faits. Mais en négligeant certains ordres de faits, la philosophie est altérée dans son essence même qui est l'universalité. Dans un écrit de sa jeunesse M. Taine explique que, pour entrer sur le terrain de la philosophie, il faut faire deux parts de soi-même : l'homme ordinaire et le philosophe. L'homme ordinaire se meut dans la société, évite d'être nuisible, tâche d'être utile, et a l'idée d'obli-

* Système de la nature. Partie I, chap. 1 et partie II, chap. 14. ^ Discours laïques, page 225.

gâtions morales à remplir. L'autre homme, a qui seul est permis l'accès de la philosophie, ne sait pas que le public existe. < A vrai dire, ce n'est pas un

< homme; c'est un instrument doué de la faculté

< de voir, d'analyser et de raisonner * >. Dans ce passage fort curieux et très instructif on voit à nu l'erreur que je signale. Qu'est-ce que ce philosophe qui veut oublier qu'il est un homme, comme si l'homme, l'homme vivant et complet, n'était pas une donnée de premier ordre pour l'étude du problème universel.

Il importe de distinguer à cette occasion deux dispositions essentiellement diverses de la pensée : l'esprit philosophique et l'espi-it systématique. L'esprit philosophique unit la généralité à la tendance à l'unité (78. 83). Le philosophe qui se rend compte des exigences de sa recherche, n'admettra comme principe d'unité qu'une conception qui pourra faire place à l'ensemble des phénomènes observés. L'esprit systématique est la disposition à sacrifier une partie des données de l'expérience à la recherche de l'unité, à s'absorber dans la contemplation d'un seul des éléments de l'univers en s'écriant : € Tout est « là ! > La recherche de l'unité est le principe de tous les progrès de la science; mais, je le répète, chercher l'unité trop vite et trop bas, c'est la source des principaux écarts de la pensée.

* Les philosophes français au X/X« siècle, page 35 de la première édition.

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108. Les conséquences pratiques des sy sternes de philosophie sont un des éléments essentiels de leur appréciation.

Cette affirmation est pleinement évidente, si l'on admet que la philosophie ne peut pas laisser à l'écart les phénomènes moraux. 11 faut observer que les conséquences des systèmes ne fournissent pas seulement des explications des faits constatés, mais aussi, dans le domaine où la liberté de l'homme intervient, des principes directeurs de l'action (92). Demander à un système quelle morale il produit afin de reconnaître si cette morale systématique est d'accord ou non avec les données de la conscience, c'est lui poser une question légitime. Concevoir la philosophie comme indépendante de ses conséquences pratiques, et faire de la science et de la vie deux ordres de choses absolument séparés, c'est nier la réalité de la vie, ou méconnaître le caractère général de la science. Il est bien entendu qu'il s'agit toujours du rapport des systèmes avec les éléments constitutifs de la nature humaine, et non pas de la subordination de la science à des sentiments spéciaux et à des intérêts particuliers.

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