La philosophie ne doit pas être subordonnée
à une cause politique.
Certaines idées générales qui ont le caractère de la l)hilosophie doivent diriger la politique des hommes de bonne volonté. Lorsqu'on peut exercer une action sur la société, si cette action est désintéressée comme elle doit l'être pour être vertueuse, elle doit avoir pour but la réalisation de ce qu'on estime le bien ; mais Tordre légitime des choses est renversé si les idées, au lieu d'être le principe directeur de l'activité, sont mises au service des intérêts d'un parti auquel on appartient, non parce qu'on l'estime le bon, mais parce qu'on trouve son avantage à lui appartenir. Un parti politique est une réunion d'hommes qui aspirent à s'emparer du pouvoir. Pour quelques-uns le but est d'avoir le pouvoir en mains
» Profe.^.'<ion de foi du Vicaire Savoyard, au commencement. — Dans un exemplaire de VEmile, que j'ai eu sous les yeux, Voltaire a écrit, à côté de ce passage : « C'est le portrait du peintre. »
afin de réaliser certaines idées, ce sont les esprits nobles qui peuvent se rencontrer dans toutes les opinions mais qui s'y rencontrent en faible minorité. La masse d'un parti est presque toujours composée d'individus qui recherchent le pouvoir non pour réaliser des idées mais pour satisfaire des passions et des intérêts. Les idées sont alors de simples moyens, et, dans les états démocratiques, les programmes chargés de beaux principes ne sont souvent en réalité que des manœuvres électorales. On a dit bien souvent et très justement que mettre la religion au service de la politique est un fait déplorable. Quelque chose de semblable, dans de moindres proportions, s'est produit dans le domaine des opinions philosophiques. A l'époque des luttes qui ont amené la chute desStuart, en Angleterre, Robert Filmer a rédigé à l'usage du parti des cavaliers une philosophie destinée à justifier l'existence des gouvernements absolus. L'écrivain pouvait être désintéressé et émettre sa théorie parce qu'il la jugeait vraie et bonne; mais admettre que la plupart do ses adhérents n'ont pas été dirigés par des instincts scientifiques n'est probablement pas un jugement téméraire. Des philosophes français se sont montrés hostiles au monothéisme parce qu'ils sont républicains, et que le monothéisme risque de conduire à la pensée de la monarchie ^ La question suprême de la philosophie se trouve ainsi résolue par des considérations étrangères à l'objet dont il s'agit. Hegel,
» Ravaissoti. La Philosophie en France au XIX^ siècle, p. 109.
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dit-on, (je n'ai pas vérifié le fait) démontra philo* sophiquement qu'il doit y avoir dans l'État une caste militaire; c'était à l'époque où, en Allemagne, comme c'est encore le cas en Angleterre, les fonctions militaires étaient le métier spécial de certains individus. La loi ayant été changée, et tout le monde, d'après la loi nouvelle, devant être soldat, Hegel démontra de nouveau, par des arguments philosophiques, que Tuniversalité du service militaire était la déduction naturelle de la théorie de l'univers. La disposition d'esprit qui porte à sul)ordonner les principes généraux aux intérêts variables des partis est favorisée par le journalisme politique qui prend dans la société contemporaine une importance tous les jours plus considérable. Le but diin journal politique est de favoriser un parti, et d'obtenir en faveur de ce parti certains résultats dans la législation et dans les actes administratifs. On appuie volontiers les demandes que l'on formule sur certains principes généraux. De même que l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, on peut dire que l'appel fait aux grands principes pour justifier telle ou telle action politique déterminée est bien souvent un hommage que les intérêts rendent à la raison. Employer les principes comme de simples moyens, en changer selon les occasions, et faire appel tantôt à une idée, tantôt à l'idée contraire, est une tentation assez forte. Je demandais, un jour, à un jeune journaliste qui avait la naïveté des commençants: < N'est-il pas vrai que, dans les bureaux de votre journal, vous avez une armoire où vous
tenez les principes, et que vous sortez tantôt Tun, tantôt l'autre, selon les circonstances du moment?» 11 me répondit qu'il en était ainsi, et qu'il ne pouvait pas en être autrement.
96. La philosophie ne doit pas être cultivée sous r influence d'une pi^éoccupation nationale.
Le patriotisme est une vertu. Le sentiment national a son expression naturelle dans les arts, dans les lettres qui sont les manifestations d'une forme particulière de la vie humaine, et qui la maintiennent en l'exprimant. Ceux qui ne voient dans les recherches de la pensée spéculative qu'une sorte de poésie, peuvent donc admettre que les divers pays et les diverses races doivent avoir des doctrines qui font partie de leur physionomie intellectuelle et morale; mais il ne peut pas en être ainsi si l'on considère la philosophie comme une science. Les sciences n'ont pas de patrie. Il n'y a pas une géométrie française, une chimie allemande, une astronomie norvégienne. Si l'on admet le caractère scientitique de la philosophie on ne peut pas méconnaître la vérité de ces paroles de Mr. Wilm : « La philosophie est d'autant plus près de la vérité 4( qu'elle se dépouille davantage de tout caractère <( temporaire et national \y> Les diversités nationales de la pensée scientifique étaient nulles, ou à peu près nulles, au moyen-âge, par l'effet de l'unité de la langue savante (81). Lorsque tout renseignement,
* Histoire de la Philosophie allemande. Avant-propos, page VIL
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soit oral, soit écrit, se donnait on latin, les étudiants et les professeurs passaient d'une université à une autre sans qu'aucun fait considérable leur donnât le sentiment qu'ils avaient changé de patrie intellectuelle. La division des langues, fait relativement récent dans le domaine de la science, a introduit dans ce domaine le sentiment de la nationalité. € L'Italie seule possède le vrai principe du savoir > €crit Gioberti dans le volume consacré à la glorification de sa patrie ^ En ouvrant son cours à Heidelberg, en octobre I8I6, Hegel dit à ses auditeurs : € La philosophie n'existe plus que chez la
< nation allemande ; nous avons reçu de la nature
< la mission d'être les conservateurs de ce feu sacré. > Un sentiment analogue n'est point rare en France. On peut en trouver l'expression naïve dans la préface d'une édition des œuvres de Leibniz publiée par le libraire Charpentier, dans laquelle on lit : < La
< France seule peut donner une édition de Leibniz.» Introduire une préoccupation nationale dans
l'étude de la philosophie, c'est obéir à un sentiment fort louable en lui-même, mais qui chevauche hors <le son domaine. Chercher à faire honneur à son pays par la culture de la science, rappeler au besoin ses titres à l'estime dans la république des lettres, -c'est bien ; mais ce qui n'est pas bien c'est de subordonner la culture de la science à l'idée de la
» Del primato morale e civile degli italiani. Un des chapitres de la seconde partie est destiné à établir ia primauté de l'Italie dans les sciences philosophiques.
NAVILLE. — PHILOSOPHIE
gloire de son pays. Il faut reconnaître, du reste,, que rinrtuence indue du patriotisme sur les recherches philosophiques tend, sinon à disparaître entièrement, du moins à s'atténuer d'une manière très sensible par les communications toujours plus faciles et fréquentes entre les différents peuples, et par les traductions toujours plus nombreuses des écrits qui fixent un peu vivement Tattention. Après^ une période où les expressions philosophie allemande, philosophie française, philosophie ccoasaise avaient une place légitime dans l'exposition des faits, nous arrivons à une période où les expressions de cette nature n'ont plus guère qu'une valeur historique. Aujourd'hui ce sont les doctrines qui divisent le monde des intelligences, et rapprochent les penseurs d'une même école plus que la diversité de leurs patries ne les sépare. C'était l'état des choses au moyen-âge, et nous nous en rapprochons beaucoup.
97. La recherche philosophique doit se dégagerdes préjugés nés de l'ancienneté ou de la nouveauté des idées.
L'attachement aux idées anciennes ou nouvelles peut être le résultat de l'intérêt personnel, de l'amour-propre, ou de la vanité des savants (94). Mais il est des préventions de cette nature qui peuvent être relativement désintéressées. S'agit-il d'une constatation? les témoignages les plus anciens sont les meilleurs, puisqu'ils se rapprochent davantage de l'époque où les faits qu'il s'agit de consta-
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ter se sont accomplis. Un historien sérieux s'efforcera toujours de remonter aux sources et, dans ce cas, le respect de l'antiquité est une des règles essentielles de la critique. Mais s'agit-il de la constatation de faits actuels et des théories qui peuvent en rendre compte ? les anciens, comme Ta dit Pascal, sont les jeunes; et c'est à nous, et encore plus à nos successeurs, que le respect dû à la vieillesse doit s'appliquer légitimement. Aristote a rendu des services signalés à l'esprit humain, mais l'emploi indu de son autorité a longtemps entravé le développement de la science. L'histoire de l'époque qui forme la transition du moyen-âge à l'ère moderne est pleine de récits curieux sur la manière dont on repoussait, au nom de l'autorité de celui qu'on nommait le philosophe, les observations qui ont formé les bases de la science actuelle.
L'affranchissement légitime de l'autorité des anciens peut dégénérer en un préjugé illégitime en faveur de toute idée nouvelle. Pour l'accumulation des faits observés, l'avantage que nous avons sur nos devanciers est manifeste. Il en est de même pour les lois vraiment expérimentales qui sont l'expression de ces faits. Mais s'agit-il des théories explicatives ? en ce cas les nouvelles sont les jeunes; et les doctrines qui ont été longuement étudiées ne doivent pas être abandonnées légèrement par un engouement irrétléchi pour la nouveauté. Cela arrive cependant quelquefois, et particulièrement dans les époques de crise intellectuelle comme celle que nous traversons. Les esprits libres se sentent à
rétroit dans les cadres du passé ; c'est le mouvement naturel de la vie et le facteur de tout progrès. Mais
ils s'égarent lorsqu'ils prétendent, non pas augmenter l'héritage intellectuel légué par les générations précédentes, mais le répudier. Rompre avec le passé, c'est rompre avec riiumanité, et bien souvent se perdre dans un orgueilleux isolement. L'étude exclusive de la science contemporaine est un piège tendu par un amour aveugle de la nouveauté. N'est-il pas, de nos jours, des débutants dans les recherches de la pensée qui, tout imbus des doctrines du sensualisme à la mode, semblent ignorer, ou n'avoir jamais compris les réfutations victorieuses de l'empirisme faites par Leibniz et Kant ? La règle de nos pensées, en matière de philosophie comme en toute autre, ne doit être ni le vieux ni le neuf, mais le vrai.