UAVEÎSIR DE LA PHILOSOPHIE
Les prévisions que Ton peut former sur Tavenir de la philosophie doivent, pour être sérieuses, avoir pour base des considérations relatives à la nature de la recherche qui constitue cette science.
117. La recherche 'philosophique est naturelle à r esprit humain.
Pour savoir ce qui est naturel, il ne suffît pas de considérer ce qui est actuel. Tout ce qui se produit dans le développement d'un être, sans pouvoir lui être transmis du dehors, mais par la manifestation de sa virtualité propre, lui est naturel et inné. Certains arbres des pays chauds vivent dans nos climats sans produire à l'ordinaire ni fleurs, ni fruits. Vient un été exceptionnellement chaud, ces arbres fleurissent. Ce n'est assurément pas la chaleur qui est la cause efficiente totale de leur floraison ; elle est seulement la condition nécessaire pour que la nature propre de ces arbres se manifeste. De même, il est une partie considérable de Thumanité dans
NAVILLE. — PHILOSOPHIE
LA PHILOSOPHIK
laquelle la philosophie if existe pas à titre de recherche scientifique; mais pr.rtout où la civilisation se développe, cette recherche paraît. Sou éveil chez quelques-uns, sous la condition de circonstances favorables, prouve son existence virtuelle chez tous. Du reste, en dehors d^une culture intellectuelle intense, on trouve, sinon la philosophie sous sa forme propre, du moins son germe bien caractérisé. Les enfants font quelquefois des questions qui, lorsqu'on en étudie la portée, conduisent aux problèmes les plus profonds de la métaphysique. Les hautes curiosités de la pensée sont en général absolument étrangères aux populations sauvages; il est cependant, dans ces degrés inférieurs de la civilisation, quelques individus qui sont comme les témoins de la vraie nature de l'esprit humain, nature dont le développement est étouffé chez presque tous leurs pareils par les préoccupations exclusives de la vie du corps. M. Casalis, par exemple, parle d'un Bassoutos qui se posait sur la cause générale des phénomènes du monde des questions douloureuses, disait-il, parce qu'il ne savait pas y répondre. Il parle d'un autre indigène qui déclara avoir souvent pleuré parce qu'il ne savait pas pourquoi le monde existe, d'où il était venu lui-même et où il allaita Des faits de cette nature sont exceptionnels, comme le remarque M. Lubbock^ ; mais c'est ici l'un des cas où l'on
» Les Bassoiitos par E. Casalis, Paris 1859, pages 251 à 253. * Les origines de la civilisation par sir John Lubbock, page 200 de la traduction franijaise.
SON AVENIR
peut dire que l'exception rappelle et confirme la règle. L'idée de rechercher la cause du monde et ses destinées n'est pas une pensée que l'esprit humain puisse recevoir du dehors; il faut donc qu'il la produise par lui-même, et c'est tout ce que je veux dire en affirmant que la recherche philosophique est naturelle à l'esprit humain.
La question est de savoir si, tout en étant naturelle, cette recherche ne serait qu'un caractère transitoire, de même que la fleur n'a qu'une valeur transitoire relativement au fruit qu'elle a pour mission de produire. Les positivistes ne nient pas que la recherche philosophique soit naturelle à l'esprit humain; mais ils affirment qu'après s'être manifestée elle doit disparaître dans le développement régulier de la pensée, pour faire place à la science positive, c'est-à-dire à la simple coordination des faits. Cette affirmation sera légitimement repoussée si l'on peut justifier la thèse que voici :
118. La question de la valeur de la philosophie est celle de la valeur de la raison,
La valeur de la raison est le postulat général de toutes les sciences. Or la philosophie ne fait que prolonger les lignes des sciences particulières; elle est l'esprit de la science prenant conscience de lui-même (89). Si la tendance naturelle de la pensée vers l'unité ne prouve pas l'existence de cette unité, la raison est mal organisée, et si la raison est mal organisée, le fondement de toute science est renversé. Si l'univers est intelligible, il doit
rêtre à partir de la conception d'une unité primitive. Pour maintenir ces considérations dans leurs justes limites, il faut éviter de confondre deux idées distinctes : la valeur de la raison, entendue en ce sens quY^lle nous rend^Funivers intelligil)le, et Taffirmation que la pensée humaine a Tintuition directe de principes qui auraient une existence nécessaire, dans le sens absolu de ce terme. L'idée de la nécessité pour notre pensée et celle de la nécessité en soi doivent toujours être soigneusement distinguées. L'expérience et la raison s'accordent lorsque nous avons découvert la vérité; il y a harmonie entre notre pensée et les faits : voilà ce qui rend la science possible. Au delà nous ne savons rien; nous ne pouvons rien savoir ; nous ne pouvons même rien chercher.
119. Les oppositions à la recherche philosophique sont toujours suivies d'une réaction en sa
faveur.
Les crises de doute sont utiles et même nécessaires, en tant que le doute porte sur les constructions scientifiques de la pensée, et non pas sur l'existence de la vérité. Mais ce doute, qui est la condition de l'examen, c'est-à-dire la condition des proo-rès de la science, s'attaque-t-il, non pas à tel ou tel système, mais à la possiblité de la philosophie, il est toujours suivi d'une réaction. On peut môme dire que l'histoire offre à cet égard une application de la loi mécanique de l'égalité de la réaction à l'action. Plus l'opposition à la recherche philosophi-
SON AVEMR
que se manifeste avec énergie, et plus est énergique aussi l'effort intellectuel qui lui succède. Après les luttes prolongées de l'école de Thaïes et de celle de Pythagore, on voit apparaître les sophistes grecs. L'œuvre de Socrate est une réaction contre la sophistique. Cette réaction, produite chez Socrate luimême par le bon sens et le sentiment moral, ne tarde pas à se développer dans les travaux des métaphysiciens sortis de son école, et l'on voit apparaître le splendide développement de la philosophie grecque. Après la période du moyen-âge et les tentatives plus ou moins incohérentes des constructions scientifiques qui caractérisent l'époque de la renaissance, l'esprit de doute se répand; le scepticisme apparaît comme le dernier terme du mouvement intellectuel du XVI"'* siècle, et le : que sais-je ? de Montaigne devient la parole à la mode dans le monde des lettrés. C'est alors que Descartes paraît, et pose quelques-uns des fondements les plus solides de la science moderne. Kant intervient dans la grande lutte qui se rattache aux noms de Leibniz et de Locke. Il rend à l'esprit humain des services de premier ordre; mais sa doctrine est une renonciation à la recherche philosophique entendue comme un essai de détermination rationnelle du principe de l'univers. A cette action puissante succède une réaction d'une intensité extraordinaire. Au criticisme Kantien succède la période d'une audace intellectuelle presque sans égale qui aboutit, en passant par Fichte et Schelling, à l'œuvre de Hegel. Le positivisme d'Auguste Comte était la né-
gation directe de la valeur de la philosophie. Beaucoup ont cru, sur sa parole et sous Tinfluence de Tesprit du siècle, que la science générale était morte; des naturalistes, des historiens, des savants spéciaux, songeaient à se'partager ses dépouilles. Dans ce cas encore on a vu se réaliser la pensée exprimée dans un vers du poète Destouches :
ic Chassez le naturel, il revient au galop. >
Auguste Comte n'a pas réussi à maintenir luimême sa pensée dans les cadres du programme officiel de sa doctrine, et il n'avait pas disparu depuis longtemps de la scène du monde, que la pensée spéculative avait repris un vigoureux élan. La philosophie a reparu, et non seulement elle a reparu dans des écrits spéciaux, mais elle s'est insinuée à haute dose dans les travaux des physiciens et des naturalistes. 11 suffit de constater le fait que la doctrine du transformisme, née sur les terres de la biologie, est devenue pour un grand nombre d'esprits la théorie de l'évolution, qui est pour ses adeptes la solution du problème universel. La renaissance de l'esprit philosophique se manifeste souvent aujourd'hui sous la forme du matérialisme qui est une philosophie dont la réapparition éclatante, après le triomphe momentané du positivisme, est l'un des exemples de cette réaction en faveur des recherches spéculatives produite par les tentatives de limitation de la pensée.
120. Les adversaires de la philosophie sont presque toujours conduits par les tendances de la raison à émettre les thèses d'une philosophie inconsciente,
La philosophie a des adversaires de deux espèces : des partisans de la tradition religieuse qui condamnent les recherches de la raison, et des positivistes qui nient la valeur des recherches qui dépassent l'expérience. C'est de ces derniers seulement que l'objet de mon travail m'appelle à m'occuper ici.
Il ne s'agit pas de discuter un point de doctrine, mais de produire un fait. Ce fait est que les adversaires de la philosophie se trouvent être des philosophes sans le savoir et sans le vouloir. Puisqu'il s'agit d'un fait, la démonstration ne peut se faire que par des exemples. Pour bien comprendre ces exemples, il faut se rendre compte du procédé qu'emploient les écrivains que j'ai en vue ; le voici :
Ils posent d'abord leur thèse : La philosophie est impossible, la philosophie au sens ancien et traditionnel du mot. L'homme peut coordonner les faits de son expérience ; au delà, il ne sait rien. Quand le savant a reconnu l'enchaînement des mouvements de la matière dans la nature, des actions humaines dans l'histoire, il est au bout de la science réelle. La cause du monde et son but, l'infini, l'éternel, le nécessaire constituent un domaine inaccessible. A cet égard, nous ne pouvons rien nier, rien affirmer ; c'est le royaume des ténèbres. Voilà la
position primitive de la pensée, position de doute, aveu d'ignorance, modestie complète de Tesprit. La doctrine ainsi formulée subit deux transformations successives :
Première transformation : Affirmer qu'au delà du monde de l'expérience il n'existe rien. Vous notez la différence. La doctrine primitive est : au delà du monde de l'expérience, nous ne savons rien ; c'est le doute. Au delà du monde de l'expérience, il n'existe rien ; c'est la négation. Exemple : € Je n'ai jamais expérimenté d'intelligences supérieures à l'homme, par conséquent j'ignore absolument s'il existe des intelligences supérieures à rhomme. » Voilà la doctrine dans sa première forme. € Il n'existe aucune intelligence supérieure à l'homme; > voilà la doctrine transformée; le doute est remplacé parla négation.
Deuxième transformation: Affirmer des objets de l'expérience les idées de la raison qui s'imposent à la pensée, et qu'on emploie sans avoir reconnu leur valeur et leur portée. On arrive alors à dire : La matière est éternelle, le monde est infini, les lois de la nature sont nécessaires. Ce sont là, comme il est facile de le reconnaître, des thèses métaphysiques dans lesquelles les idées de la raison sont appliquées à l'objet de l'expérience. Ces affirmations prennent la place des négations qui avaient remplacé le doute primitif.
Il importe de se rendre attentif à cette double transformation qui est la clef de ce qu'on appelle parfois la science moderne. Doctrine primitive : le
SON AVENIR
doute pour ce qui passe l'expérience. Le doute couvre une négation qui, en se dévoilant, amène la premièie transformation de la doctrine. La négation couvre Taffirmation que rol)jet de l'expérience a les caractères de l'éternité, de la nécessité ; et cette affirmation, en se montrant au jour, amène la deuxième transformation de la doctrine, qui devient une métaphysique puisqu'elle fait usage des concepts de l'infini, de l'éternel, du nécessaire.
Tel est le procédé des adversaires contemporains de la philosophie. Ils nient la valeur des idées de la raison et s'en croient affranchis ; mais l'homme étant métaphysicien, d'une manière essentielle et permanente, les idées dont ils se croient affranchis continuent à résider dans leur esprit, et cherchent, comme la colombe de l'arche, un lieu où elles puissent se poser. La tentative pour limiter la pensée aux données de l'expérience n'a dès lors d'autre résultat que de faire affirmer des objets de l'expérience leur existence éternelle et leur caractère de nécessité. La métaphysique, chassée de sa place légitime, rentre indûment dans l'édifice de la science par une porte dérobée et basse.
J'ai constaté le fait dans une série d'assez nombi'eux exemples * ; je me bornerai à en reproduire ici deux des plus significatifs :
Dans ses Paroles de philosophie positive'^ M.
* Voir les Adversaires do la philosophie dans la Bévue chrétienne. Janvier, mars et avril 1869.
* Brochure in-8<^, Paris. Adolphe Delahays, 1859.
Littré s'exprime ainsi à la page 33 : « La philoso-
< phie positive ne nie rien, n'affirme rien (au sujet
< des causes premières et des causes finales) ; car « nier ou affirmer, ce serait déclarer que l'on a une « connaissance quelconque de l'origine des êtres
< et de leur fin... Nous ne savons rien sur la cause
< de l'univers et des habitants qu'il renferme... La « philosophie positive ne s'occupe ni des commen-
< céments de l'univers, si l'univers a des com-
< mencements, ni de ce qui arrive aux êtres vivants, « plantes, animaux, hommes, après leur mort ou à « la consommation des siècles, s'il y a une consom- « niation des siècles. Permis à chacun de se figurer « cela comme il voudra ; aucun obstacle n'empêche « celui qui s'y complaît de rêver sur ce passé et sur « cet avenir. >
Môme publication, page 30 : < En dépit de quelle ques apparences, la philosophie positive n'accepte « pas l'athéïsme. A le bien prendre, l'athée n'est
< point un esprit véritablement émancipé; c'est « encore, à sa manière, un théologien ; il a son
< explication de l'essence des choses. >
Même publication, page 16 : Tauteur explique que lorsqu'on a accepté le point de vue positiviste, « il ne reste plus que ce qui se nomme en science
< une loi, c'est-à-dire une condition dernière, un <( fait primordial au-delà duquel on ne peut aller. > Toute la science se réduit à connaître la loi de succession des faits : c'est la thèse commune aux adversaires de la philosophie. Mais il importe de remarquer qu'entre un fait et la loi qui l'exprime
SON AVENIR
se place une idée qui ne procède pas de l'expérience, l'idée de la fixité de l'enchaînement des phénomènes, car des phénomènes dont l'enchaînement n'aurait rien de régulier ne pourraient être exprimés par des lois, de même que des êtres qui ne présenteraient aucun caractère commun ne pourraient être réunis dans des classes. L'induction, qui est le procédé essentiel des sciences expérimentales, suppose que, dans les mêmes circonstances, un même fait se produit partout et toujours. La physique n'existerait plus si le physicien admettait que, toutes les circonstances étant identiques, la chaleur pourrait se comporter autrement l'an prochain que l'année présente, ou que la réfraction des rayons lumineux n'a pas lieu dans la sphère de la lune comme dans celle de la terre. M. Claude Bernard a insisté sur l'idée que la fixité des lois ou, comme il le dit, le déterminisme, est Taxiome des sciences de la nature et que c'est pour l'expérimentateur une certitude a priori,^ Cela est incontestablement vrai pour la physique, et, d'une manière générale, pour toute science qui présuppose l'inertie de son ol)jet. Si la fixité des lois est, dans la science de la nature, un élément a priori, il y a dans notre science de la nature une part qui n'appartient pas à l'observation des faits, mais à l'esprit humain. C'est l'esprit humain qui porte en soi les notions du nécessaire, de l'éternel, et qui les applique d'une
* Voir, on particulier, les pages 91, 94 et 95 de V Introduction à l'étude de la médecine expérimentale.
manière qui doit demeurer soumise au contrôle do la raison. Voilà la porte ouverte à la philosophie. M. Littré voit cette porte et s'empresse de la fermei*. Il n'admet pas que nous puissions affirmer jamais ni la nécessité, ni l'universalité, et n'admet pas, comme une donnée scientifique, la constance des lois de la nature. < La connaissance certaine ne € s'acquérant que par rexpérience, ne peut jamais
< prendre le caractère de nécessité, d'universalité.
< Nécessité, universalité, qui d'ailleurs sont des x formules de l'absolu, n'appartiennent pas aux
< conceptions humaines.*» L'auteur s'explique par un exemple, en disant que nous ne pouvons affirmer la loi de la gravitation que dans les limites de notre expérience. M. Stuart Mill, développant le même point de vue, dit qu'un homme habitué à l'abstraction ne trouverait pas de difficulté à concevoir que, dans une partie du monde, < les événements puissent se succéder au hasard, sans aucune loi fixe; > et il ajoute : « Rien, ni dans notre expé- € rience, ni dans notre constitution mentale, no € nous fournit une raison suffisante, ni même une K raison quelconque pour croire que cela n'a lieu
< nulle part^. > Voilà l'expression la plus avancée du positivisme. Non seulement nous ne savons rien au-delà des lois, mais nous ne pouvons affirmer les lois que dans les limites précises de notre expé-
* Journal des Débats, du 6 février 18G6.
' Le positivisme anglais, étude sur Stuart Mill, par H. Taiue pages 102 à 103.
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rience. On ne peut accepter cette manière de voir qu'en négligeant une réflexion fort simple. Toutes nos expériences présupposent la fixité des lois, en sorte que l'idée de la fixité des lois étant supprimée, la valeur de l'expérience disparaît. Admettons, par exemple, que la communication de la lumière soit régie dans la sphère des étoiles fixes par d'autres lois que celles que nous connaissons, toute l'astronomie est ébranlée. Si les lois ne peuvent être affirmées que dans la sphère de notre expérience, notre expérience est renfermée dans nos perceptions immédiates. Nous ne savons même rien, à proprement parler, que ce que nous touchons, car toute observation où intervient la vue suppose la fixité des lois de la lumière. Nos lois sans doute ne sont confirmées que par l'expérience ; mais sans le principe de la constance des lois, base de l'induction, il n'y a plus de science expérimentale. Laissez-nous en présence des phénomènes, sans aucun élément a priori, le monde, comme l'a fort bien dit M. Taine, ne sera plus pour nous < qu'un simple monceau de faits ^» Sans prolonger cette discussion, il suffit de constater que personne plus et mieux que M. Littré n'a précisé la prétention de rester dans le pur domaine de l'expérience, sans rien affirmer et sans rien nier de ce qui la dépasse, puisque non seulement il réduit toute notre science aux lois, mais qu'il nous interdit d'affirmer le caractère général de ces lois. Mais cet auteur ne réussit pas à enfermer sa pensée
' Ibidem, page 105.
dans le cadre officiel de sa doctrine. Sa déclaration d'ignorance, Tune des plus accentuées qu'on puisse rencontrer dans les annales de Tesprit humain, se transforme en négation ; rien de plus facile à constater. Paroles de philosophie positive, page 34 : « La transcendance, c'est la théologie ou la méta- € physique, expliquant l'univers par des causes
< qui sont en dehors de lui. » — Auguste Comte et la philosophie positive^, page 570 : € L'état théo-
< logique est celui où l'esprit humain conçoit que
< les phénomènes sont l'œuvre de volontés, ou si
< le développement social est arrivé au mono- € théisme, d'une seule volonté. > Il n'y a qu'à lire ces déclarations à la place qu'elles occupent pour voir que, dans la pensée de l'écrivain, la transcendance est une erreur, et la conception de volontés qui régissent les phénomènes une doctrine fausse. Il passe donc du doute à la négation, c'est la première transformation de la doctrine.
Ce point a été établi solidement, et avec abondance de preuves, dans la préface dont M. Charles
crétan a enrichi sa deuxième édition de la Philosophie de la liberté^, M. Secrétan signale dans l'œuvre de M. Littré, « la confusion entre le doute critique et la négation dogmatisante > ; il met à nu le procédé qui consiste à < attribuer à l'ignorance
* Un volume in-S». Paris, Hachette 1863.
* La philosophie de la liberté, par Charles Secrétan. — L'Idée. — Seconde édition, 1 vol. in-12. Paris, Auguste Durand 18G6. Voir les pages XLVHI et XLIX.
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de ce qui est les droits qu'aurait la connaissance de ce qui n'est pas >, en sorte qu'on connaît assez pour nier Texistence de ce qu'on dit ne connaître en aucune manière. Les développements dans lesquels entre M. Secrétan suffisaient pour justifier ses affirmations. Mais il s'est produit, depuis la publication de son ouvrage, un incident qui ajoute de nouvelles preuves à celles qu'on possédait déjà. M. Littré avait écrit, nous l'avons vu, en parlant des causes premières et de la fin des choses : « Permis à chacun de se figurer cela comme il voudra >. M. Stuart Mill, usant de cette permission, qu'il n'avait du reste pas besoin de recevoir de personne, a affirmé
que le mode positif de penser n'est pas nécessairerement une négation du surnaturel *. Il observe très judicieusement que < si l'univers a eu un com- « mencement, le commencement, par les condi-
< tions môme du cas, fut surnaturel, les lois de
€ la nature ne pouvant rendre compte de leur pro-
< pre origine. > Enfin il conclut que, pourvu qu'on admette l'existence de lois fixes qui ne souff'rent de dérogations d'aucune sorte, on peut être positiviste et admettre < la croyance que l'univers fut € créé, et même qu'il est continuellement gou-
< verné par une intelligence. > En présence de cette déclaration, M. Littré a retiré la permission qu'il avait accordée. « Il ne faut pas, dit-il ^, considérer le
* Auguste Comte et Stuart Mill, par Littré. Brochure in-8<». Paris, Germer Baillière, 1867, page 49.
* Ibidem, page 52.
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< philosophe positif comme si, traitant uniquement € des causes secondes, il laissait libre de penser
< ce qu'on veut des causes p^^emières : non, il ne
< laisse là-dessus aucune liberté, sa détermination est
< précise, catégorique... il déclare les causes première res inconnues. > Les causes premières sont inco- (/noscibles, et doivent être par conséquent éliminées de la pensée de l'homme. Un disciple russe de M. Littré, M. WyroubofF, qui écrit sous les auspices de son maître, nous apprend que < le régime scienti- « fique ne peut pas accepter les causes premières,
< non seulement sous forme de doctrine, mais même
< sous forme de croyance. > L'erreur de M. Stuart Mill qui € tolère les causes premières » est déclarée
< capitale * ». Si l'on s'arrête à la lettre de ces déclarations, les causes premières ne sont pas niées, il est seulement défendu de croire à leur existence : c'est la doctrine officielle, le doute. Mais ce qu'il est défendu d'affirmer est bien près d'être nié ; et le positivisme, quoiqu'il s'en défende, nie bien réellement. Si l'on conservait le moindre doute à cet égard ce doute serait promptement dissipé par l'étude des affirmations qui viennent prendre la place des négations qui ont pris la place de l'ignorance.
M. Wyrouboffle déclare explicitement : la philosophie positive affirme. « Elle substitue au dogme ancien un dogme à elle, un dogme nouveau. ^ »
* Auguste Comte et Stuart Mill, par Littré. Appendice de M. Wyroubolf, pages 64 à 84.
* Ibidem, page 62.
SON AVENIR
Quel est ce dogme ? Cherchons à le constater, non dans les écrits du disciple, ce qui rendrait la tâche trop facile, mais dans ceux du maître. Je rouvre les Paroles de philosophie positive à la page 34 et j'y lis : « L'univers nous apparaît présentement « comme un ensemble ayant ses causes en lui-même,
< causes que nous nommons ses lois... L'immanence^
< c'est la science expliquant l'univers par des causes
< qui sont en lui... L'immanence est directement « infinie, car, laissant les types et les figures, elle « nous met sans intermédiaire en rapport avec les
< éternels moteurs d'un univers illimité, et découvre « à la pensée stupéfaite et ravie les mondes portés « sur l'abîme de l'espace, et la vie portée sur l'abîme
< du temps. > Voilà le dogme nouveau : Timmanence, l'affirmation que le monde est éternel, infini, et, à l'exclusion de toute conception de Dieu, a ses causes en lui-même. C'est à la page 33 que nous avons lu « la philosophie positive ne nie rien, n'affirme rien, » et voici qu'à la page 34, M. Littré, après avoir proscrit, sous le nom de transcendance, l'explication de F univers par des causes qui sont hors de lui, affirme que l'univers a ses causes en lui-même. Nous avons lu, à la page 16, que la science ne connaît que des lois, et voici que les lois sont déclarées être des causes. Nous avons lu dans le Journal des Débats, que Tesprit humain ne peut atteindre aucune conception absolue; et voici que Tunivers est déclaré infini et ses moteurs éternels. Nous avons lu que la connaissance ne s'acquiert que ^ar Texpérience, et voici que l'auteur emploie les
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idées de Tinfini et de l'éternel qu'aucune expérience sans doute n'a pu lui fournir. On ne saurait plus clairement faire de la métaphysique tout en niant la métaphysique. Il est étrange qu'un homme de la force de M. Littré ait pu employer le terme immanence sans que ce mot lui ait donné immédiatement l'éveil. La langue française, en effet, ne renferme pas de terme plus essentiellement métaphysique. Proscrire la métaphysique et affirmer rimmanence est une contradiction qui se révèle immédiatement dans le rapprochement des termes. M. Littré croit être émancipé et il ne Test pas ; il produit un système, un peu à la dérobée il est vrai, mais enfin il produit un système de la nature des choses ; il est resté théologien à sa manière et malgré lui ; c'est tout ce que je voulais montrer et démontrer.
Bien d'autres exemples analogues à celui de M. Littré conduisent à la môme conclusion : Les adversaires de la philosophie contredisent leurs préceptes par leur exemple. Comme ils veulent limiter leur pensée à Texpérience immédiate, et qu'ils ne peuvent pas détruire dans leur propre esprit les idées supérieures de la raison, il en résulte que, sans s'en rendre compte, et d'une manière confuse, ils appliquent les idées de la raison à rol)jet de Texpérience. Ils attribuent donc au relatif les caractères de l'absolu, au contingent les caractères de la nécessité, aux phénomènes temporaires les caractères de l'éternité, au monde les attributs de Dieu, et ils couvrent ces confusions d'idées du manteau delà méthode expéri-
SON AVENIR
mentale, manteau qu'ils ne cessent de trouer sans s'en apercevoir. Si nous disions à ces écrivains : Puisque vous entreprenez d'expliquer Tunivers, ne conviendrait-il pas de vous rendre compte des conditions du problème universel? Puisque vous faites usage des notions du nécessaire, de Téternel, de Tinfini, ne faudrait-il pas prendre la peine de les étudier avec soin, c'est-à-dire d'accorder à la métaphysique, dans le tableau des connaissances humaines, la place que vous lui refusez ? Avant d'identifier les causes aux lois, voudriez-vous examiner si les deux idées de la cause et de la loi peuvent être identifiées sans pécher gravement contre les préceptes les plus clairs et les plus légitimes de la logique ? Avant d'user des notions de l'éternel, de l'immuable et du nécessaire dans l'explication expérimentale du monde, ne serait-il pas à propos d'examiner si l'emploi de ces notions est com[)atible avec la méthode qui réduit tout le savoir humain à constater la succession des phénomènes ? D'une manière générale, avant de faire usage des idées qui se révèlent à la raison et qui par leur propre nature dépassent l'expérience, ne conviendrait-il pas d'en faire une étude spéciale, c'est-à-dire de reconnaître l'existence et les droits de la philosophie ?
Si nous parlions ainsi, on nous répondrait : < Pas de métaphysique ! Nous ne voulons pas sortir de l'observation », et l'on continuerait à dire :
Nous ne nous occupons point des causes; c'est pourquoi nous affirmons que le monde a ses causes en lui-même.
Nous ne pouvons avoir aucune idée de l'éternel et de rinfini; c'est pourquoi nous affirmons que le inonde est éternel et infini.
Notre savoir ne va pas au-delà de l'expérience ; c'est pourquoi nous déclarons que les lois de la nature sont nécessaires.
Faire de la philosophie et dire qu'on n'en fait pas ; proscrire les systèmes et couvrir du manteau de l'expérience les germes ou les débris de systèmes fort caractérisés ; se donner pour de purs observateurs et ne pas vouloir observer les idées ; ce procédé peut être commode, mais il est peu conforme aux exigences d'une pensée sérieusement scientifique.
Après nous être occupés de M. Littré, passons à son maître Auguste Comte. Cet exemple off're des caractères spéciaux. On n'y trouvera pas, comme dans plusieurs autres, la contradiction immédiate d'écrivains qui, dans le même livre, parfois dans la même page, nient la métaphysique et font de la métaphysique ; mais un phénomène analogue s'offre à l'étude dans des conditions profondément instructives.
Auguste Comte est un homme auquel, en rabattant beaucoup de la valeur qu'il s'accorde à luimême, on doit attribuer une valeur grande encore. Il a réussi, mieux que tout autre, à réaliser les conditions de ce qu'on appelle parfois l'esprit moderne. Il a parfaitement saisi la direction d'un des courants principaux de la pensée contemporaine, et il
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se livre à ce courant avec une entière conviction : de là sa puissance.
Il annonça dans la première leçon de son cours
public, en avril 1826, qu'il avait fait une grande découverte ; il était plein de cet enthousiasme réfléchi qui caractérise les fortes natures intellectuelles. Sa découverte, c'est que l'homme n'est religieux et philosophe que d'une manière transitoire. La théologie et la métaphysique sont les degrés de l'échelle qu'il faut monter pour arriver à la science pure, qui renonce à toute idée de cause et de but, d'infini et d'éternel, pour s'en tenir strictement aux lois. Il s'agit en particulier de purger l'esprit humain de toute idée relative à l'intervention de volontés dans l'explication de l'univers. Auguste Comte sent bien que son positivisme est la négation de la philosophie au sens traditionnel de ce mot. C'est pourquoi, en désignant l'ensemble de ses travaux sous le titre de philosophie positive, il donne l'explication que voici : < Je regrette d'avoir été obligé d'adopter,
* à défaut de tout autre, un terme comme celui de
< philosophie, qui a été si abusivement employé
< dans une multitude d'acceptions diverses. Mai&
< l'adjectif positive par lequel j'en modifie le sens,. « me paraît suffire pour faire disparaître, même au. € premier abord, toute équivoque essentielle, chez
< ceux du moins qui en connaissent bien la valeur. » Et il précise la valeur du terme en disant que la science a pour objet € la coordination des faits observés > à l'exclusion de toute idée relative à des volontés conçues comme la cause des phénomènes
(théologie), ou à des entités abstraites qui seraient la raison d'être des faits (métaphysique) *. Or, comme des idées religieuses ou métaphysiques ont toujours été le fond de la philosophie pour tous ceux qui la considèrent comme une science réelle, le positivisme est bien, de Taveu de son fondateur, la négation directe de la philosophie. Tel est Auguste Comte au début de son enseignement.
A la fin de sa carrière, il apparaît avec une autre figure, ou, pour le moins, sous d'autres habits. Il occupe à Paris la position de grand prêtre de l'humanité ; il dirige une Eglise, administre les sacrements, bénit des mariages, fait un calendrier, et ifonde pour l'entretien du culte nouveau un subside sacerdotal dont nous avons les comptes ^.
Cette transformation du positivisme en religion a amené un déchirement dans l'école. Il s'est formé deux partis, dont l'un a suivi le maître jusqu'au bout, tandis que l'autre a voulu rester dans la science, sans aller au culte. A la tête du parti scientifique a marché M. Litti^é. Nous trouvons dans l'autre parti le docteur Robinet, un des treize exécuteurs testamentaires d'Auguste Comte.
Voici comment le docteur Robinet s'exprime aux pages 380 et 381 de sa Notice sur Auguste Comte :
* Cours de philosophie positive. Tome I. Avertissement.
* Notice sur Vœuvre et sur la vie d'Auguste Comte, par le docteur Robinet, son médecin et l'un de ses treize exécuteurs testamentaires. 1 vol. in-8o, Paris, octobre 1860. (72® année de la grande révolution) page 597.
SON AVENIR
< La foi positiviste enseigne que l'homme comme € la société deviennent de plus en plus religieux,
< c'est-à-dire sympathiques, synthétiques et syner-
< giques. Le jugement opposé, inspiré par l'orgueil € révolutionnaire et par la sécheresse académique S € peut rester l'opinion de quelques natures scep- € tiques, de quelques âmes étroites et refroidies, € mais il n'est point l'expression du vrai. > La lutte est acerbe, comme on le voit. Voici précisément le point en discussion : M. Robinet et ses confrères disent : € Toute l'œuvre d'Auguste Comte aboutit à sa religion ». M. Littré et ses adhérents disent : « A la fin de sa vie, M. Comte a renoncé à sa méthode; nous nous séparons de lui dès qu'il fonde une religion ! > Qui a raison ? Dans l'œuvre de Comte y a-t-il développement, y a-t-il contradiction ?
Le 27 juin 1845, Auguste Comte écrit à M. Stuart Mill qu'il vient de passer par une grave maladie nerveuse sur laquelle il aura des détails très intéressants à lui fournira C'est à dater de ce moment qu'il entre ostensiblement dans la voie religieuse. M. Littré fournit trois explications de ce phénomène. La première est que Comte devenait vieux, et que, lorqu'on vieillit, les souvenirs d'enfance reprennent un grand empire.
' M. Littré était vivant et membre de l'Institut, lors de la publication du docteur Robinet.
* Auguste Comte et la philosophie, par M.-E. Littré. 1 vol. in-S». Paris, Hachette 1863. Page 581.
SON AVENIR
€ Convertissez le sauvage idolâtre ; Près de mourir, il retourne à ses dieux, >
dit Béranger^
La seconde raison est que la maladie d'Auguste Comte a produit une secousse mentale, et que l'effet des secousses mentales n'est pas avantageux pour le sain développement do l'intelligence. La troisième raison est qu'Auguste Comte était devenu amoureux. Auguste Comte, en effet, fut saisi d'une passion vertueuse pour Madame Clotilde de Vaux, passion qui a fortement agi sur sa pensée, en lui faisant accorder une large part aux faits du sentiment. Madame Clotilde de Vaux mourut très peu de temps après la naissance de la flamme qu'elle avait allumée, et cette circonstance n'améliora pas la situation intellectuelle de son ami. En résumé, M. Littré, avec de grands ménagements pour son vieux maître, donne à entendre que ce maître, à la fin de sa carrière, avait un peu perdu la tète, et que ses idées religieuses trouvent là une explication naturelle.
On ne peut pas contredire absolument cette manière de voir; mais les phénomènes qui se sont produits dans l'esprit d'Auguste Comte méritent une étude attentive, et peuvent fournir des renseignements fort utiles. Il s'agit en effet du fondateur du positivisme, de l'homme dont tous, ou presque tous les adversaires de la philosophie, ont subi l'influence.
* La Nostalgie.
Quand M. Littré et beaucoup d'autres écrivains ont passé de l'affirmation que nous ne savons rien audelà de l'expérience à la négation de la réalité de tout ce qui la dépasse, et enfin à l'application des idées transcendantes de la raison aux données expérimentales, il n'ont fait que suivre l'impulsion donnée aux esprits par l'auteur de la Philosophie positive. Il est donc fort important de constater que cet auteur n'a nullement réussi à demeurer fidèle à son programme. Que s'est-il passé dans son esprit? Son point de départ était la réduction de la science aux lois, à l'exclusion des causes, et par conséquent des volontés. Les lois ne sont que la formule rationnelle de la succession des phénomènes. Quand vous dites qu'un homme passe tous les matins à telle heure devant telle maison, vous formulez la loi de son passage; mais vous n'entendez pas que cette loi qui exprime les mouvements de cet homme rende raison de leur cause. Quand M. Littré dit que les lois sont des causes, il tombe dans une confusion majeure; et cette confusion a pour origine le besoin qu'a l'esprit humain de concevoir les causes . Cette nécessité de la pensée s'éveilla chez Auguste Comte et se traduisit par un retour à la métaphysique qu'il avait voulu proscrire. Il reconnut que l'intelligence ne saurait se passer des causes; et, ne tombant pas dans la confusion d'idées de M. Littré, il chercha les causes en dehors des lois ; il remonta ainsi du positivisme à la philosophie. Il entrevit même une vérité capitale qui tend à se dégager toujours plus clairement des travaux de la spéculation moderne ;
c'est que les causes initiales des phénomènes, les seules causes primitives, sont des volontés. « Dans € les conceptions de la fin de sa vie, M. Comte € confesse ouvertement que l'esprit humain ne peut € se passer de croire à des volontés. > M. Littré, en nous fournissant ce renseignement, reconnaît, avec une loyauté parfaite, « que jamais n'a été fait aveu plus mortel à la philosophie positive, > puisque cet aveu renferme l'affirmation que l'homme est nécessairement métaphysicien et même théologien, tandis que Taffirmation fondamentale du positivisme est qu'il n'est théologien et métaphysicien que transitoi rement K Nous apprenons même par M. de Lombrail que, ainsi que je l'ai déjà rappelé. Comte avait exprimé sa pensée dans un vers alexandrin qu'il donnait pour maxime :
€ Pour compléter les lois, il faut des volontés*. >
La considération pure de la loi exclut la recherche de la cause finale, en même temps que celle de la cause efficiente ; mais dès que nous sommes en présence d'une volonté, nous demandons naturellement quel est le but de ses actions. La recherche de la cause finale reparaît dès que la considération de la cause efficiente est acceptée. Comte obéit encore à cette nécessité de la pensée. Il nous dit : < La « sagesse finale institue la synergie d'après une
* Auguste Comte et la philosophie positive, page 678. ' Aperçus généraux sur la doctrine positiviste. 1 vol. in-12. Paris, ('apellp, 1858, page 44.
SON AVENIR
< sagesse fondée sur la sympathie, en concevant
< toute activité dirigée par l'amour vers l'harmonie € universelle ^ > Ces paroles ont besoin d'être interprétées. Je ne veux pas les traduire moi-même; voici la traduction de M. Littré : < Cette phrase si- € gnifie que tout ce qui se fait est dirigé vers l'har- « monie universelle par l'amour^. >
Comte est donc revenu à la métaphysique par la considération des causes. Il entre dans une voie métaphysique déterminée en affirmant que les causes sont des volontés ; et, comme l'idée d'un but est inséparable de l'idée d'une volonté, il voit dans l'harmonie universelle le but de la volonté suprême et dans l'amour son mobile. Voilà la porte grande ouverte pour passer de la métaphysique à la religion. Comte franchit hardiment le passage. Un culte est institué, et la réalisation de l'amour universel est posée comme le fondement de la morale. L'effet de la religion vraie est que « l'altruisme tend à dominer l'égoïsme*. » Vivre pou?^ autrui, nous dit M. Ravaisson, était la devise d'Auguste Comte, dans ses dernières années ; la chevalerie du moyen âge était son idéal *.
Ici M. Littré est saisi d'une douleur que je comprends sans la partager. Nous voici bien loin du
* Synthèse subjective. Un vol. in-8o. Paris, chez l'auteur, 10 rue Monsieur-le-Priiice, novembre 1856, page 9.
* Auguste Comte, page 577.
' Catéchisme positiviste.
* La philosophie en France au XIX^ siècle, page 83.
positivisme. En traversant l'état métaphysique nous avons rétrogradé jusqu'à l'état théologique. Cet amour réalisant Tharmonie universelle resssemble bien à la Providence ; et l'altruisme semble un habit transparent qui recouvre l'idée de la charité. Il est manifeste que, quant à la forme générale de sa pensée, Comte rentrait dans les voies de la tradition chrétienne ; mais c'était pour la forme seulement, pour les idées générales de la cause, de Tamour, de l'harmonie. Quant à l'application de ces grandes idées, il continua à se tenir si distant de la pensée chrétienne que, dans la religion qu'il fondait, on ne rencontre ni l'afflrmation de Dieu, ni celle de l'immortalité de l'âme. Il subissait visiblement (M. Littré le remarque avec toute raison) l'influence de la tradition religieuse ; mais il ne paraît pas qu'il ait jamais eu l'idée d'examiner la nature, l'origine et la valeur de cette tradition. Pourquoi ? Il était le grand-prêtre de l'ordre nouveau, et cette position ne lui permettait pas un examen impartial du passé. Puis, il partageait tous les préjugés du dix-huitième siècle, dont le positivisme est l'expression la plus avancée; et, bien qu'il fût un lecteur assidu de V Imitation de Jésus-Christ, il ne dut jamais soupçonner que le dogme pût renfermer, sous une forme spéciale, la vraie solution des problèmes posés par la philosophie. Enfin le mode de travail qu'il avait adopté l'éloignait de toute étude sérieuse de la tradition philosophique et religieuse dans son rapport avec le nouveau développement de sa pensée. Après avoir fait provision de
lectures et d'études, il s'imposa, à l'époque ou il aborda ses grands travaux, une hijgiène mentale consistant à ne plus lire aucun écrit scientifique, pour vivre plus intimement avec sa propre pensée. Beaucoup d'hommes perdent, en lisant trop, l'originalité de leur pensée ; ils étouffent leur esprit sous le bagage de l'esprit des autres. Entre ce régime et celui d'Auguste Comte, il y a un milieu. Quoi qu'il en soit, le fondateur du positivisme revenu à la métaphysique et à la religion, ne revint pas à Dieu. Il ne comprit pas que concevoir le principe de l'univers comme « une activité dii'igée par l'amour vers r harmonie universelle, » c'est concevoir Dieu dans le sens de la tradition chrétienne. Ce fut l'humanité qui devint l'objet de son culte, et qu'il proposa à l'adoration de ses sectateurs. « L'humanité, dit-il, remplace Dieu, sans oublier jamais ses services provisoires^ > Il écrivait à l'un de ses disciples : <( Je vous « recommande la pratique journalière de V Imitation « dans l'original et dans Corneille . Voyez-y un admi- « rable poème sur la nature humaine, et lisez-la, en € vous proposant d'y remplacer Dieu par l'humanité ^ > Du reste, sans remonter aux sources primitives, on peut s'assurer facilement que l'adoration de l'humanité constitue le fond du culte positiviste, en recourant aux Aperçus de M. de Lombrail qui ont été rédigés avec la collaboration du maître. M. de Lom-
* Catéchisme positiviste.
2 Lettre à M. Célestin de Blignière, dans Littré, Auguste Comte, page G60.
brail nous apprend que « Thomme a toujours adoré l'humanité. > Il Ta adorée longtemps sous un voile, mais aujourd'hui « il retire à la divinité le trésor
< sacré dont elle fut si longtemps l'idéal déposi-
< taire, et le place sous la sauvegarde de l'huma-
< nité elle-même, qu'il adore directement sans l'in-
< termédiaire divin ^ »
L'humanité est le Grand-Etre, et forme l'objet direct et principal du culte positiviste. Mais il est difficile d'adorer l'humanité seule, parce que son existence est manifestement relative, conditionnelle, et que, pour l'adorer seule, il faudrait lui attribuer l'existence absolue, ce qui ne se peut guère. Aussi Comte arrive à la conception d'un triumvirat religieux, d'une trinité, conception qui afliige encore M. Littré par son rapport manifeste avec la dogmatique chrétienne. Ce triumvirat renferme en premier lieu l'humanité, ou le Grand-Etre ; en second lieu la Terre ou le Grand Fétiche, dont le Soleil et la Lune sont des annexes ; en troisième lieu l'Espace ou le Grand-Milieu qui est un être passif, mais sympathique ^ Voici le texte même de l'auteur : < Une inaltérable trinité dirige nos con-
< ceptions et nos adorations, toujours relatives, «d'abord au Grand-Etre, puis au Grand-Fétiche, «enlin au Grand-Milieu. Fondée sur la théorie de € la nature humaine et sur la loi du classement «universel, cette hiérarchie offre un décroissement
* Aperçus généraux sur la doctrine positf ciste, pages 156 et 158
* Littré, Auguste Comte, page 572.
< continu du caractère propre à la synthèse subjec- « tive. On y vénère au premier rang, l'entière pléni-
< tude du type humain, où l'intelligence assiste le
< sentiment pour diriger l'activité. Nos hommages <y glorifient ensuite le siège actif et bienveillant « dont le concours, volontaire quoique aveugle, est
< toujours indispensable à la suprême existence. Il
< ne se borne point à la Terre avec sa double enve- € loppe fluide, et comprend aussi les astres vrai-
< ment liés à la planète humaine, comme annexes «objectives et subjectives; surtout le Soleil et la
< Lune, que nous devons spécialement honorer. A «ce second culte, succède celui du théâtre, passif « autant qu'aveugle, mais toujours bienveillant, où « nous rapportons tous les attributs matériels, dont «sa souplesse sympathique facilite l'appréciation « abstraite à nos cœurs comme à nos esprits^ >
Le théâtre passif autant qu'aveugle, mais toujours bienveillant est l'Espace. Le siège actif et bienveillant indispensable à la suprême existence est la
Terre qui, étant le domicile du Grand-Etre, reprend à l'égard du Soleil le rôle de centre, dont l'hypothèse de Kopernik semblait l'avoir dépouillée. Auguste Comte suppose que « la nature du monde « était jadis plus rapprochée qu'aujourd'hui de celle «de l'homme, en sorte que notre planète et les « autres habitables furent douées d'intelligence avant « que le développement social y devînt possible > . Fondé sur ces hypothèses qui lui semblent permi-
Synthèse subjective, pages 24 et 25.
ses et qui sont nécessaires à son culte, il écrit sans hésiter : « La Terre quand elle était intelligente € pouvait développer son activité physico-chimique € de manière à perfectionner l'ordre astronomique, €en changeant ses principaux coefficients. Notre « planète put aussi rendre son orbite moins excen- € trique, et dès lors plus habitable, en concertant « une longue suite d'explosions analogues à celles € d'où proviennent les comètes, suivant la meilleure € hypothèse. Reproduites avec sagesse, les mêmes «secousses, secondées par la mobilité végétative, « purent aussi rendre Tinclinaison de Taxe terrestre « mieux conforme aux futurs besoins du Grandie Etre K >
A mesure que chaque planète s'améliorait, < sa « vie s'épuisait par excès d'innervation, mais avec * la consolation de rendre son développement plus « efficace '^.> M. Littré observe que l'innervation étant une fonction nerveuse, ne saurait appartenir à la Terre qui n'a pas de nerfs, en sorte qu'Auguste Comte perd de vue les plus simples notions de la biologie^. Auguste Comte pourrait répondre, ce me semble, que la Terre a sacrifié ses nerfs, en même temps que son intelligence, par le même acte de dévouement qui l'a portée à consentir à un excès d'innervation en faveur du Grand-Etre. Mais laissons le disciple poser des objections de cette ordre à la
* Synthèse subjecUve, pago 10.
* Synthèse subjective, page 11.
* Auguste Comte, page 579.
doctrine du maître, et recueillons les sérieux enseignements que la raison doit extraire de ces textes peu raisonnables.
Auguste Comte nie les besoins supérieurs de la raison, qu'arrive-t-il ? N'est-ce pas un fait digne <i'une grave méditation que de voir le fondateur du positivisme, l'homme qui a conçu et exprimé avec le plus de puissance la prétention de rompre avec toutes les données qui dépassent l'expérience, passer, par une réaction violente, de l'incrédulité la plus complète à la superstition la plus entière ? N'est-ce pas l'objet de réflexions sérieuses que de Toir un écrivain qui a si résolument nié la métaphysique, recevoir sa punition en formulant une doctrine qui fait l'espace sympathique, et nous parle du globe terrestre énervé par la grandeur de son
sacrifice?
L'exemple d'Auguste Comte est spécial, comme je l'ai dit. Pour le fond cependant, il met en lumière la même vérité qui ressort de l'exemple de M. Littré et des autres exemples analogues. Les adversaires de la philosophie sont conduits et comme entraînés par une force majeure à faire de la philosophie. Si on méconnaît le légitime emploi des idées métaphysiques, on les applique indûment à l'objet de l'expérience. Nous avons vu le monde proclamé infini, éternel, nécessaire sous le couvert de la méthode expérimentale. Auguste Comte nous propose de l'adorer, en commençant par le culte de l'humanité, pour passer au culte du Soleil et de la Lune et à celui de l'Espace. Ce n'est là que la légitime con-
NAVILLE. — PHILOSOPHIE
séquence, dans Tordre religieux, de la métaphysique qui fait le monde éternel et nécessaire.
Le besoin de philosopher qui conduit à des contradictions éclatantes des hommes placés sous Tinfluence du positivisme est -il un reste du passé dont ces écrivains n'ont pas réussi à se défaire entièrement? Les disciples d'Auguste Comte (première manière) réussiront-ils à former une génération de penseurs qui se contenteront de coordonner les résultats de Texpérience, et renonceront sérieusement à toute affirmation relative à la nature des choses, à leur origine et à leur fin? II ne faut jamais engager témérairement l'avenir ; mais cela est pour le moins douteux.
12L Un système philosophique ne peut être établi qu'en passant par les degrés d'une probabilité croissante,
La philosophie, étant une science explicative, est dans les conditions de toutes les sciences de cette nature. Croire qu'un système de philosophie puisse être démontré absolument et immédiatement comme un théorème de géométrie, c'est l'erreur du rationalisme, dont les prétentions ont jeté un grave discrédit sur les recherches de la pensée spéculative (44 ) . La certitude absolue ne peut être obtenue immédiatement que par les sciences purement rationnelles qui n'atteignent pas les réalités (59) et par la partie purement expérimentale des sciences de faits (60). Pour toutes les sciences explicatives les constructions de la pensée passent par les degrés d'une probabilité croissante (^64). C'est là ce que les esprits
SON AVEMR
systématiques ne comprennent pas. L'erreur est naturelle chez les rationalistes ; mais ce qui est surprenant c'est que des savants qui, lorsqu'ils parlent de la méthode, professent l'empirisme, ne soient nullement à l'abri de cet écart de la pensée. Nous voyons, de nos jours, des esprits naïvement audacieux transformer en vérités absolument démontrées des hypothèses aventureuses qu'ils prennent pour des inductions expérimentales certaines.
Dans les sciences particulières, il faut souvent beaucoup de temps pour qu'une hypothèse arrive au degré de confirmation qui la transforme en vérité généralement acceptée. Le mouvement de la terre, qui produit la succession du jour et de la nuit, a été positivement enseigné dans l'école de Pythagore. Aristote l'a nié, et l'autorité d'Aristote a jeté, pendant des siècles, un voile sur cette vérité astronomique. Kopernik a repris l'hypothèse des Pythagoriciens et en a donné la démonstration en 154.^. Pascal, mort en 1662, parle encore, dans une forme dubitative, du mouvement de la terre. Ce n'est qu'en 1687, lors de la publication des découvertes de Newton, dont la théorie de Kopernik était le postulat, que cette théorie a été admise par le monde savant à titre de vérité démontrée. Les discussions relatives au fondement de l'astronomie ont donc duré cent quarante-quatre ans. Ce fait donne à réfléchir ; il ne permet pas de s^étonner du long temps qu'une hypothèse quelconque peut exiger pour sa démonstration, et plus le problème à résoudre est compliqué plus ce temps peut être long.
II importe de distinguer une hypothèse philosophique en elle-même, c'est-à-dire une détermination du principe premier, de l'explication qu'on déduit de ce principe, et qui forme le contrôle de rhypothèse. On peut se mettre immédiatement au clair sur quelques grands faits qui excluent telle ou telle détermination du premier principe, parce qu'il existe des objets d'expérience universelle (88). Les hypothèses qui entrainent la négation de quelquesuns de ces éléments sont légitimement exclues ; les hypothèses qui permettent de leur faire une place sont légitimement admises, au moins à titre provisoire. C'est ainsi que l'on peut poser les fondements d'un système. Quant à l'ensemble de la construction constituant le système lui-même, son achèvement dépend de la marche des sciences particulières, puisque le résultat des sciences particulières forme la base et le contrôle des théories philosophiques. C'est pourquoi l'œuvre ne peut être que lente et nécessairement sujette à bien des variations. La précipitation de la pensée qui court à l'explication des faits avant que les faits aient été dûment constatés est la cause de beaucoup d'erreurs et de temps perdu. Certains philosophes affirment qu'il n'existe pas d'intelligences supérieures à celle de l'homme, affirmation qui manque à la fois de prudence et de modestie. Si elle s'était produite avant Kopernik, on en aurait déduit l'explication du système de l'astronomie ancienne, en disant : « L'homme est la plus haute intelligence de l'univers, c'est pourquoi la terre, domicile de l'homme, est le
centre du monde ». On aurait donné ainsi par un raisonnement a preore l'explication d'un fait inexact.
122. La généralité de V adhésion à un système de philosophie dépend des progrès de la raison humaine.
^ La raison considérée en elle-même ne peut pas faire de progrès ; ce qui progresse, c'est la conscience que l'homme en acquiert, c'est l'accord des pensées individuelles avec la pensée commune qui s'impose par sa nécessité. Les esprits sont divers ; mais ce qui diffère, ce qui varie, ce sont les goûts, les caractères, les facultés intellectuelles et morales des individus ; quant à la raison proprement dite, ses lois sont les mêmes pour tous. Ce n'est donc pas la raison qui peut progresser, mais la raison humaine, c'est-à-dire la connaissance des données fondamentales et des lois de l'intelligence. Plus l'étude de Ja raison sera avancée, plus il y aura de chances que l'accord se fasse sur les matières de philosophie. L'éducation peut rendre à cet égard d'assez grands services. La logique et la métaphysique occupaient dans les écoles du moj^en-àge une place disproportionnée. Je possède un volume, imprimé en 1494, qui répond à nos manuels du baccalauréat. C'est la réunion de ce qu'un jeune homme devait savoir avant d'aborder les études des facultés spéciales. La métaphysique y occupe 95 pages, la logique 189, l'arithmétique 4 et la géométrie 5. Les proportions ont bien changé à notre époque ; elles ont trop changé. Un peu moins de temps accordé
aux sciences mathématiques, physiques et naturelles, un peu plus de temps accordé aux études logiques et métaphysiques contribuerait au développement de la raison. Cette influence s'exercerait sur la génération qui la subirait directement, et pourrait s'étendre aux générations futures par cette action de l'hérédité qui préoccupe vivement et à juste titre la science contemporaine. Il serait encore à désirer que les cours de philosophie fussent mis à leur place véritable, où ils ne sont presque jamais, c'est-à-dire à la fin des études spéciales dont ils doivent former le couronnement (93). Si l'on employait ces moyens, il est permis d'espérer que certaines contestations philosophiques prendraient tin, et que le développement de la raison serait la ruine •des systèmes qui en nient les lois fondamentales ; mais il ne faut pas se faire d'illusions à cet égard. La généralité de la philosophie, les rapports qu'elle soutient avec toutes les sciences particulières, rendent nécessairement ses progi'ès fort lents ; puis, et surtout, les systèmes de philosophie se trouvant dans un rapport nécessaire avec la pratique de la vie (92), des éléments extra-scientifiques exercent une influence positive à leur égard. C'est pourquoi l'adhésion universelle des penseurs à un système de philosophie n'est pas à prévoir. Il est môme à présumer qu'une adhésion qui, sans être universelle, serait générale, ne pouvant être que le résultat d'une lente transformation de la pensée, se fera longtemps attendre; mais ce qui se fait attendre longtemps peut arriver enfin.
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