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LE PROGRAMME DE LA PHILOSOPHIE

112. Une philosophie complète se compose de trois parties : l* analyse, V hypothèse et la synthèse.

La connaissance d'un objet qui n'est pas absolument simple, suppose toujours une analyse et une synthèse. Supposons que je veuille me rendre compte de la composition et des mouvements d'une montre: Il faudra d'abord en séparer les pièces soit matériellement, soit au moins par un acte de ma pensée, et les considérer dans leur isolement. Il me faudra ensuite comprendre les rapports de ces pièces les unes avec les autres, tels qu'ils ont été établis par Thorloger en vue du but qu'il voulait atteindre. La séparation des pièces, c'est l'analyse de la montre ; leur réunion c'est la synthèse. Ces deux procédés se retrouvent dans toutes les sciences. Lavoisier avait défini la chimie comme étant la science de l'analyse ; M. Berthelot a fait observer avec raison que cette définition est incomplète. En effet le chimiste ne décompose pas seulement les

corps naturels, mais il les recompose, et peut même, au moyen de certaines combinaisons, produire des corps que nous ne connaissons pas dans la nature. C'est pourquoi M. Berthelot a donné à l'un de ses ouvrages le nom de Synthèse chimique *.

On a compris toujours, ou du moins presque toujours, que la philosophie, comme toute science, a une partie analytique et une partie synthétique. Condillac semble bien avoir pensé quelquefois que toutes les sciences peuvent sortir de la simple analyse des sensations, et un rationalisme absolu serait fondé sur la pensée que l'esprit humain peut procéder immédiatement à la synthèse, à Taide des seules données de la raison. Mais, en dehors de ces vues extrêmes, on a toujours admis pour la philosophie la nécessité d'une certaine part de constatation des faits ou d'analyse ; et la synthèse qui est faite par le moyen du raisonnement, est le but de toutes les tentatives scientifiques. Il est arrivé seulement que l'idée vraie de la science a été altérée sous l'influence du rationalisme et de l'empirisme (44) et qu'on a oublié l'intervention nécessaire de l'hypothèse entre les données de l'analyse et les constructions de la synthèse. Il est presque superflu de faire observer que reconnaître les trois parties de la philosophie ce n'est que tirer une conséquence immédiate de l'idée même de la science (14) et de la théorie de la méthode (45). L'analyse répond à

* Un volume de la Bibliothèque scientifique internationale de Germer Baillière, Paris 1876.

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la constatation, et la synthèse seule permet de discerner la valeur des hypothèses qui lui servent de point de départ.

113. L'analyse philosophique a pour but de distinguer les éléments dont le monde est composé.

La logique de Port-Royal enseigne que la science doit chercher à déterminer les éléments simples des choses, ce qui, dans tous les ordres de connaissances, constitue l'analyse. Le chimiste cherche à déterminer les corps simples ; le physiologiste aspire à déterminer quels sont les tissus élémentaires et leurs propriétés ; le savant qui veut étudier les phénomènes sociaux est conduit à distinguer, autant qu'il le peut, les éléments de la société : la politique, la religion, les arts, l'industrie, etc. Pour le philosophe, c'est le monde dans sa totalité qui est l'objet de l'analyse (77). De là la nécessité d'une revue de toutes les sciences particulières. Le début d'une étude philosophique est donc une classification des sciences qui ne se borne pas à établir leur distinction à un point de vue simplement formel, mais qui indique leurs résultats généraux, c'est-à-dire les données que chacune de ces sciences fournit pour l'étude du problème universel. Il est bien à souhaiter que ce projet formé par Ampère (93) soit exécuté par un homme ayant les qualités nécessaires pour le réaliser convenablement. De tels hommes sont malheureusement rares. Ce travail suppose une foule de synthèses, puisque toute science particulière est nécessairement analytique

et synthétique à la fois ; mais, comme le but général du travail est d'arriver à discerner quels sont les vrais éléments de l'univers, je donne à cette première partie de la philosophie qui est la conséquence de sa généralité, le nom d'analyse.

Après la décomposition doit venir la recomposition ; après l'analyse la synthèse ; mais le principe de la synthèse ne ressort pas de la simple considération des faits, et il n'est pas donné a priori ; c'est ce qui rend l'hypothèse nécessaire.

114. Le choix d'une hypothèse philosophique réclame une étude sonrmaire de Vhistoire de la philosophie.

Descartes, pour construire la science, a eu la prétention d'oublier tout ce qu'il avait su, de renoncer à toute étude des pensées de ses devanciers, afin de ne consulter que sa raison pure, sa raison toute nue. Cette prétention n'est pas justifiée (103). L'individualisme cartésien a pu être utile comme une réaction contre l'emploi abusif de l'autorité théologique et de l'autorité accordée aux textes d'Aristote ; mais Descartes, ayant un juste sentiment de l'indépendance de la philosophie, conclut à l'isolement là où il fallait seulement conclure à l'examen ^ Le dédain de l'histoire des idées qui

* L'isolement de la pensée qui se sépare, ou croit se séparer, de toute donnée traditionnelle est bien le fond de la méthode de Descartes. Il lui arrive cependant d'émettre des vues plus justes lorsqu'il compare son procédé à celui d'un homme qui ayant une

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devait naturellement se produire dans son école, peut avoir de fâcheuses conséquences. En effet, les diverses hypothèses philosophiques ont été l'objet de travaux considérables accomplis par des hommes de génie. Il n'est pas sage de négliger ces travaux qui peuvent éclairer d'une vive lumière la valeur de doctrines longuement élaborées. Sous ce rapport les philosophes dont l'histoire nous a conservé les doctrines peuvent être divisés en deux classes. Dans la première se rangent les inventeurs, ou initiateurs, qui ont introduit dans la science des germes de vérités qui demeurent. Tels sont entre autres Pythagore, Socrate, Platon, Aristote, Descartes, Leibniz, Kant. Dans la seconde classe figurent des logiciens à outrance, dont on ne peut pas dire qu'ils aient découvert des éléments de vérité, mais qui ont déduit avec une rigueur intlexible les conséquences de certains principes considérés d'une manière trop exclusive. Tels sont, par exemple, Parménide, Hobbes, Spinoza, Hume, Hegel. L'œuvre de ces hommes n'est point sans utilité. Elle projette une vive lumière sur les principes dont elle déroule les conséquences ; elle permet ainsi d'en apprécier la valeur, et elle amène des réactions de la

corbeille pleine de pommes et appréhendant qu'il n'y en ait de pourries, vide la corbeille pour reprendre seulement les pommes qui ne sont pas gâtées. Il demande que de même le philosophe rejette toutes les opinions qu'il a reçues pour reprendre seulement, après les avoir examinées, celles qu'il reconnaîtra vraies. L'indépendance de la pensée se manifeste alors, non par Visolement, mais par Vexamen. — Voir plus haut l'article 3.

pensée contre des théories dont le caractère absolu rend Terreur manifeste ; mais cette œuvre n'entre pas dans le développement de la partie affirmative de la science. En faisant cette remarque, j'ai uniquement en vue la conception proprement systématique des philosophes et non point l'ensemble de leurs écrits. L'esprit d'un homme de génie est presque toujours plus grand que son système; c'est pourquoi on peut rencontrer beaucoup de vues justes, importantes et fécondes dans les écrits de philosophes dont le système proprement dit est jugé faux. De ce qu'on repoussera la conception systématique de Spinoza, celle de Hobbes ou celle de Hegel, il ne résulte pas qu'on ne puisse trouver beaucoup de vérités utiles dans les œuvres de ces hommes célèbres. L'erreur de leur conception fondamentale n'empêche pas qu'ils ne puissent fournir un tribut de valeur pour la construction de la science.

L'histoire de la philosophie a donc une véritable importance pour la philosophie elle-même, puisqu'elle fait connaître les hypothèses proposées pour la solution du problème universel, et fournit un moyen d'apprécier ces hypothèses par leurs conséquences. Il n'en résulte pas qu'on puisse construire une philosophie avec l'histoire, comme l'entendait Victor Cousin, à l'époque où l'éclectisme était sa pensée dominante. Prendre la vérité partout où on la rencontre est un procédé qu'on ne saurait trop recommander ; mais un choix à faire suppose une règle d'appréciation qui ne saurait sortir des objets

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entre lesquels on choisit. Il est manifeste que pour réunir les rayons épars de la vérité, il faut avoir une idée plus ou moins distincte, mais réelle, du foyer dont les rayons émanent.

Lorsque la pensée est mise en présence des diverses hypothèses philosophiques possibles, elle peut faire un choix préalable, comme cela a lieu pour toutes les sciences, et elle doit procéder ensuite à une vérification plus complète par le moyen d'un essai de synthèse (56).

115. La synthèse philosophique est un essai d'explication des données de l'analyse.

De même que l'analyse philosophique a pour point de départ, non pas les faits dans tous leurs détails mais les résultats des sciences particulières, de même il suffira à la synthèse de rendre raison autant qu'elle pourra des résultats de ces sciences (87). Les sciences qui auront paru dans l'analyse pour la constatation des faits reparaîtront dans la synthèse avec les tentatives d'explication de leurs résultats généraux.

L'étude d'une classe particulière d'êtres, lorsqu'on veut la rendre aussi complète que possible, a une partie analytique, c'est-à-dire expérimentale, et une partie synthétique, c'est-à-dire rationnelle. Cette seconde partie d'une science particulière en constitue la philosophie. Prenons pour exemple la zoologie. Tout ce qui appartient à la description, à la classification des animaux, à la constatation de leurs fonctions, forme la partie expérimentale de

la science. Les considérations relatives à la nature de la vie, à la place du règne animal dans l'ensemble du monde, aux rapports de finalité qui peuvent relier ce règne au monde inorganique et à l'humanité, tout cela ne pourra résulter que d'une conception philosophique. Ces deux parties de l'étude sont distinctes ; elles seront toutefois réunies si Ton se propose d'étudier tout ce qui concerne le règne animal.

Les résultats de la synthèse devant toujours être soumis au contrôle de l'observation, la synthèse constitue ainsi la vérification des hypothèses. Les conséquence des systèmes dans tous les ordres de choses forment une partie essentielle de leur appréciation (108). C'est pourquoi l'influence historique exercée par les diverses doctrines sur la science, sur la morale, sur la société, rentre dans les cadres de la synthèse.

Les déductions philosophiques n'ont pas une valeur directement certaine comme celles des mathématiques ; leur valeur est toujours conditionnelle. Si la déduction se trouve conforme aux faits, l'hypothèse dont elle part est justifiée, dans la mesure même de cette conformité. Si la déduction ne cadre pas avec les données de l'expérience, l'hypothèse dont elle part est reconnue fausse, en admettant que la déduction ait été bien faite, car l'hypothèse pourrait être vraie et la déduction fautive. Ces considérations résultent de ce que la philosophie est une science explicative qui se trouve dans les conditions de toutes les sciences de cet ordre. Eclaircissons ceci par des exem-

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pies. Supposons une détermination du principe premier ayant cette conséquence : le monde physique est organisé en vue des êtres vivants. C'est une thèse de finalité. Si Ton estime que la considération de la nature la justifie, il en résultera une présomption favorable pour le principe dont cette thèse aura été la conséquence. Supposons une détermination du principe premier dont il résulterait qu'il n'existe dans le monde aucun élément de liberté. C'est une thèse de classification. Si on pense avoir des raisons suffisantes pour affirmer l'existence d'un élément de liberté, la thèse sera déclarée fausse, et il en résultera une présomption défavorable au principe dont elle est la conséquence.

La diff'érence des résultats de l'analyse et de ceux de la synthèse peut être rendue sensible au moyen d'une comparaison. Supposons un homme placé dans un local où il se trouve d'abord sans lumière, et qui l'explore au moyen du toucher ; puis supposons que la lumière soit introduite dans ce local primitivement obscur. Les données du toucher seul peuvent être comparées à la connaissance simplement analytique et expérimentale ; la lumière c'est l'explication qui résulte pour l'intelligence des vues synthétiques. Dans un local éclairé, il peut rester des portions obscures; et l'un des efi'ets de la lumière est de rendre les ténèbres visibles. De même des explications scientifiques peuvent n'être pas complètes, et le développement même de la raison peut montrer des problèmes irrésolus et des mystères qui subsistent. Le reconnaître est la marque de la pru-

dence et de la loyauté de la pensée ; croire expliqué ce qui ne l'est pas, est le danger des synthèses précipitées qui sont le résultat d'analyses incomplètes.

116. La sijnthcse philosophique ne doit pas seulement expliquer ce qui est, mais aussi déterminer ce qui doit être.

Une des vues les plus justes et les plus fécondes de Bacon est la pensée que la science doit être active, et que notre pouvoir répond à notre savoii*. Sous ce rapport les prévisions du Chancelier d'Angleterre ont été glorieusement réalisées. La physique ne nous a pas seulement fourni l'explication des phénomènes naturels, elle nous a donné le moyen de mettre les forces de la nature à notre disposition, et elle a produit, par l'emploi de la vapeur et de l'électricité, les merveilles de l'industrie moderne.

Si l'analyse philosophique a constaté dans l'homme un élément de liberté, l'emploi de cette liberté soulève des questions relatives à ce qui doit être, et ces questions sont dans un rapport manifeste avec la détermination du principe premier (92). On verra donc apparaître dans la synthèse philosophique, si la liberté est admise à un degré quelconque, des considérations relatives, soit à la morale individuelle, soit à l'organisation de la société. Cette détermination de ce qui doit être, au sens moral des termes, est absolument différente de la prétention des systèmes qui n'admettent pas un élément de liberté dans le monde, et croient qu'il est possible de prévoir avec certitude ce qui

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sera. L'idée de ce qui doit être, c'est-à-dire de la règle légitime des volontés libres, et l'idée de ce qui sera nécessairement, par le développement d'un principe sans liberté, sont tout à fait distinctes. La première est le fondement de l'ordre moral dont la seconde est la directe négation.

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