PRÉFACE
Mais, il faut bien s'entendre !
Un auteur imbu d'une idée au point de vouloir la répandre ne peut pas être également imbu de Tidée contraire ; incarné dans l'un des personnages du dialogue, il ne saurait mettre dans la bouche de ses adversaires des arguments sérieux contre la thèse qu'il soutient; car s'il connaissait des arguments sérieux contre sa thèse, il ne la soutiendrait pas.
Les interlocuteurs ne sont donc que des comparses donnant la réplique; l'auteur met dans leur bouche les objections qu'il croit présentes à l'esprit du lecteur, de manière à répondre immédiatement h ces objections. C'est là l'avantage du dialogue sur l'exposé didactique ordinaire dans lequel les objections, renvoyées à la fin, perdent toute saveur et tout à-propos.
L'inconvénient, c'est que, avec des contradicteurs dépourvus de personnalité, le principal interlocuteur prend le caractère ennuyeux d'un pédagogue. Mais c'est là un écueil que de grands artistes n'ont pas su éviter; le Médecin de campagne, le Docteur Noir de Stello ne sont que des conférenciers déguisés qui exposent des systèmes chers à Balzac ou à Vigny. Et cela est vrai aussi de bien des personnages du divin Platon.
Je me console donc de n'avoir pas évité cet écueil. J'ai pris la forme dialoguée pour ce qu'elle a de bon; je me résigne à lui conserver aussi ce qu'elle peut avoir de mauvais et de pénible pour le lecteur.
Je vous remercie de nouveau d'avoir accepté mon opuscule, malgré ses imperfections, pour la collection
dans laquelle vous voudriez faire revivre, si j'ai bien compris, cette excellente Revue Encyclopédique qui n'a jamais été égalée par aucun périodique illustré français ou étranger. Je déplore encore aujourd'hui la disparition de cette belle revue, à laquelle votre goût si sûr, votre souci de la documentation sérieuse avaient créé une place à part dans les publications de notre pays, et je m'honore d'en avoir été jusqu'à la fin le fidèle collaborateur.
Félix Le Danteg.
!•' mars 1908.
La Dé|iniHon de la Science.
PREKIÈRE ÇARTIE
^S.Xy EscUDiBR, président du tribunal civil, descenj^S^fT dait la rue des Carmes, visiblement absorbé. De ^ ^ ^ temps en temps, il s'arrêtait, et observait le sol avec une attention soutenue ; un char à bancs, qui arrivait avec un grand bruit de ferraille, le força de monter sur le trottoir, mais il redescendit aussitôt sur la chaussée, et étudia l'empreinte laissée sur le pavé gras par le fer du cheval.
« Est-ce un pied de devant ou un pied de derrière? » se demanda-t-il ? « est-ce un pied droit ou un pied gauche ? Un professionnel n'hésiterait pas à le dire; moi, je Tignore; il faut que les policiers connaissent tous les métiers dans leur détail ; on a tort de mépriser les hommes de police ; leur tâche est ardue et intéressante. Voici un crachat sur le pavé; Sherlock Holmes saurait s'il est d'hier ou de ce matin, s'il ^ vient d*un tuberculeux ou d'un homme enrhumé du cerveau; il est vrai que des experts le reconnaîtraient également au microscope ; mais le policier doit tout deviner vite, et ne pas s'égarer sur de fausses pistes. »
M. Ëscudier fut surpris au milieu de ces réflexions par son ami Fabrice Tacaud, qui remontait la rue.
— Vous semblez biea préoccupé, mon cher président, dît celui-ci en l'abordant ; est-ce qu'un crime mystérieux aurait troublé notre pays tranquille ? Ou bien y a-t-il encore un procès politique qui vous oblige k condamner vos plus vieux amis?
M. Escudier sourit avec satisfaction.
— Heureusement non, répondit-il ; ne me rappelez pas un des moments les plus pénibles de ma carrière, je vous en prie ; les haines qui naissent à propos de politique entre des gens parfaitement honorables à tous les autres égards nous mettent dans des situations bien douloureuses. Non, reprit-il après un soupir, il ne s'agit pour le moment que d'un crime imaginaire ; j'ai lu ce matin un ouvrage de Conan Doyle, un roman dans lequel intervient un policier de génie nommé Sherlock Holmes, qui découvre en un clin d'œille secret des crimes les plus invraisemblables, en observant des traces de pas ou les cendres d'un cigare. Il est vrai que Tauteur, ayant lui-même imaginé le crime, n'a pas eu de peine â imaginer aussi que l'assassin a laissé telle ou telle trace de son action; il a même choisi ces traces de nianière à rendre plus frappante l'ingéniosité de son policier; je m'amusais, quand vous m'avez surpris, à constater par moi-même combien il est difficile à un homme ordinaire de relever sur le sol les indices des événements les plus naturels et les plus récents; je crois que, après plusieurs heures, on ne doit plus rien voir du tout. Mais, les observations admises, Conan Doyle prête à son héros une série de raisonnements et de déductions, une manière de coordonner les faits, qui m'a paru vraiment scientiûque.
— C'est là un bien gros mot à mon avis, dit M. Tacaud, et dont on abuse singulièrement depuis quelque temps. Les dentistes de foire, les marchands d'orviétan ou de bandages herniaires annonç,ent toujours aux badauds qu'ils veulent les faire profiter d'une découverte réalisée suivant la pure méthode scientiûque; il faudrait s'entendre; on
prête à la Science tant de méfaits et tant de merveilles qu'il serait bon de savoir ce que Ton veut dire quand on parle de science. Votre policier a pu allier à une intelligence de bonne qualité un flair inférieur à celui du chien, un esprit d'observation analogue à celui de tel animal sauvage, un certain nombre de qualités personnelles enfm, qui Tout amené à trouver ce qu'un autre n'eût pas trouvé ; mais précisément, de ce qu'un autre ne l'eût pas trouvé, il s'ensuit que sa méthode n'est pas scientifique ; Gonan Doyle vous a présenté un artiste, un homme habile, et non un savant ; la science est impersonnelle, et une méthode scientifique doit donner des résultats convenables entre les mains d'un homme quelconque, doué des facultés moyennes de l'humanité. M. Bertillon a seul introduit un élément scientifique dans les recherches policières...
— Sherlock Holmes, interrompit le président du tribunal, déclare en effet qu'il se considère comme le premier policier du monde après M. Bertillon ; mais je n^avais jamais cru, je l'avoue, que M. Bertillon fût capable des merveilles qu'accomplit le héros de Conan Doyle.
— Les résultats scientifiques sont d'allure modeste et frappent peu l'imagination, reprit M. Fabrice Tacaud; au contraire, l'ingéniosité des policiers et des chercheurs de trésors prête à des développements impressionnants ; je n'ai pas lu Conan Doyle, mais je pense qu'il a dû suivre la voie tracée par Edgar Poe : dans deux ou trois de ses petits chefsd'œuvre, le mystérieux Yankee a prêté à ses personnages des capacités fabuleuses ; il a prétendu lui aussi que c'étaient là des merveilles d'ordre scientifique, mais ce n'est pas vrai ; M. Bertillon seul a fait, dans cette voie, quelque chose qui mérite ce nom.
— Je connais le « bertillonnage », dit M. Escudier ; je sais qu'il adonné de précieux résultats; il a permis de démasquer des « chevaux de retour » malgré tout le soin qu'ils employaient à déguiser leur personnalité ; même ici, dans
notre petite ville de X..., nous avons quelquefois, mais surtout à titre de curiosité, pratiqué l'anthropométrie; organisé comme il Test à Paris et dans les grandes villes, ce service est certainement très utile ; et cependant je ne vois pas pourquoi vous donnez & M. Bertillon une place tout à fait privilégiée dans le monde des policiers; ce n*est pas lui qui nous a enseigné la manière de distinguer le sang humain des sangs animaux, le lait de vache du lait de chèvre ; on a fait en police beaucoup de choses scientifiques qui n'appartiennent pas à M. Bertillon.
— Les policiers, mon cher président, de même que les dentistes ou les forgerons, utilisent, à mesure qu'elles paraissent au jour, les découvertes faites dans les laboratoires, et qui peuvent leur être avantageuses dans Texercice de leur pro* fession; ils appliquent les résultats obtenus parles chercheurs; ils ne font pas pour cela œuvre scientifique: ils sont des hommes de leur temps; ils puisent à pleines mains dans le patrimoine de Thumanité, dans le domaine public. Uo^des problèmes importants de la police est de savoir reconnaître les gens qui ont déj à eu affaire à elle ; avant M. Bertillon, on photographiait les délinquants, et c'était déjà là l'application d'une découverte scientifique ; mais outre que l'individu peut se faire une tète, changer de figure, comment retrouver une physionomie parmi des milliers et des milliers de portraits? Il n'y avait pas de classification possible. M. Bertillon a eu idée de mesurer, pour chaque délinquant, les éléments mesurables de sa personnalité, de représenter un homme par une série de nombres, et en cela il a fait œuvre scientifique. Lavoisier a introduit la balance dans le laboratoire, M. Bertillon a introduit ranthropométrie dans la police...
M. Escudier se mit à rire; il prit le bras de son ami et Tentralna vers le quai planté.
— Vraiment, mon cher philosophe, dit-il, vous m'intriguez beaucoup; je vois encore venir un de ces aimables paradoxes
dont vous émaillez si volontiers vos discours; avec vous il faut toujours s'attendre à des surprises; allons nous asseoir sous les tilleuls ; je n*ai pas si souvent la bonne fortune de causer avec vous, et je ne vous tiens pas quitte que vous ne m'ayez convaincu de la gloire immortelle de M. Bertillon.
— Il est déjà immortel dit M. Tacaud, en souriant, puisque son nom a donné naissance à un verbe ; on dit bertillonner comme on dit galvaniser, voltaïque, voltairien, poubelle et quinquet; M. Thiers disait quMl avait connu sa célébrité en voyant sa tête sculptée sur un bec de canne; la vraie immortalité c'est de voir tirer de son nom un adjectif ou un verbe courant.
Une automobile arrivait à toute vitesse, faisant trembler les vitres des magasins de la paisible rue des Carmes ; les deux amis s'arrêtèrent pour le laisser passer.
— Vous avez raison, dit le président ; voici venir un chauffeur; j'ignore qui il est, mais je pense qu'il compte les volts de son accumulateur sans se douter que Volta a été un grand physicien, ou même un homme; le nom de Yolta est immortel.
L'automobile s'arrêta, faisant un bruit effroyable; celui qui la conduisait retira son terrible masque et descendit en jurant.
— La panne, dit Fabrice, réjouit les piétons ; le bois de Boulogne était autrefois un endroit charmant où les Parisiens allaient goûter l'air pur et le repos; aujourd'hui on y respire des vapeurs de pétrole incomplètement brûlé, et le bruit des teuf-teuf domine le murmure des cascades; mais les Parisiens sont bons enfants; une panne qui survient à propos console les plus vindicatifs.
Le chauffeur s'était allongé par terre et regardait sous la machine ; M. Escudier se pencha vers l'oreille de son ami :
— C'est le comte de Kertonsec, dit-il; mon père a connu son grand-père qui s'appelait Bouchon et qui, ayant gagné beaucoup d'argent dans les affaires, a, comme vous voyez, fait
souche d'honnêtes gens; le père de celui-ci s'appelait Bouchon de Kertonsec et s'est tué en tombant de cheval; c'était un gentilhomme plein de hauteur ; il serait offusqué s'il voyait son fils travailler de ses mains comme un ouvrier d'usine.
— Si Tautomobile présente de grands inconvénients pour le promeneur tranquille, dit M. Tacaud, il aura du moins pour résultat de rendre la considération au travail manuel; dans ma jeunesse, les jeunes gens bien nés ne craignaient pas d'être confondus avec des cochers ou des palefreniers, mais ils méprisaient les mécaniciens. Aujourd'hui cela change ; voici une petite aventure qui m 'arriva il y a quelques années dans une ville de l'Amérique du Sud:
Ils s'assirent sous les tilleuls.
— J'avais apporté un certain nombre de filtres Ghamberland, dans l'intention de montrer aux habitants arriérés de ce pays lointain quelques avantages et quelques facilités de notre hygiène moderne ; l'un de ces filtres fonctionnait dans mon petit laboratoire et me fournissait une ration suffisante d'eau pure. Le D' Annibal Pinto, haut dignitaire du pays, étant venu me rendre visite, remarqua le filtre, s'en étonna, et me demanda si je ne pourrais pas lui en procurer un semblable ; je lui promis d'en faire installer un à son domicile ; il m'invita à déjeuner pour le lendemain, et m'annonça que sa voiture viendrait me prendre et emporterait l'appareil avec l'ouvrier chargé de le placer. Dans la soirée, je pensai que les fontainiers de la ville, ne connaissant pas le mécanisme des filtres, pourraient réaliser une installation défectueuse; je me munis donc de tout ce qui est nécessaire pour ce petit travail, et, le lendemain, à l'heure convenue, j'arrivai chez le docteur avec tout mon attirail. Il fut étonné de me voir seul; je lui dis mes raisons et m'installai dans sa cuisine, od je me mis en devoir de placer le filtre au-dessus de la pierre d'évier; j'y employai une petite heure et je fis proprement la chose. Quand ce fut fini, le D»* Pinto ne me retint pas à déjeuner; il m'offrit seulement un verre