‹ La définition de la science, entretiens philosophiquesChapitre 4 sur 32 · LA FIGURE · texte numérisé non relu

LA FIGURE

(Les arrêts et fourches numérotés se retrouvent aux points correspondants dans Tempreinte 6, ainsi qu'une cicatrice de coupure, marquée par le mot cut.)

qu'est-ce que la science?

empreintes laissées par les doigts sales sont personnelles ; voilà bientôt vingt ans, j'ai convaincu de fraude un élève qui, ayant copié la composition d'un camarade, avait imprimé sur cette composition les papilles d'un pouce imprégné d*encre violette, de pouce avait un dessin différent de celui du propriétaire delà copie, lequel se servait d*ailleurs d'encre noire; ce détail frappa l'imagination des enfants au point que, pendant plus d'une semaine, chacun d'eux imprimait son pouce sur sa copie en guise de signature; je dus sévir contre cette coutume malpropre.

— Vous voyez, mon cher philosophe, dit M. Escudîer en riant, que si M. Bertillon doit entrer dans Timmortalilé, notre compatriote M. Gaudetdoit l'y précéder; on devrait, en bonne justice, dire gaudetage et non bertillonnage,

— Je vous ai dit, répondit M. Tacaud, que M. Bertillon a introduit l'anthropométrie dans la police, comme Lavoisier a introduit la balance dans le laboratoire.

— M. Duprat, inspecteur d'académie, interrompit M. Gaudet, me reprocha un jour d'avoir enseigné cela à mes élèves; M. ûuprat avait fait ses études à Paris et avait tu des laboratoires de chimie ; il me fit remarquer que les balances, étant des instruments de précision, ne sont jamais placées dans les laboratoires, où les vapeurs corrosives les détérioreraient bien vite; on les isole soigneusement dans une salle spéciale que l'on appelle la salle des balances; il expliqua donc aux élèves que j'avaisparlé par métaphore, et il en profita pour s'assurer que chacun d'eux connaissait cette figure de rhétorique ; c'était un homme très distingué et doué de merveilleuses aptitudes pédagogiques.

— Je n'ai pas dit, continua Fabrice, que M. Bertillon, en imaginant l'anthropométrie, eût fait preuve d'un génie in veatif comparable à celui de Lavoisier ; je crois au contraire que, à notre époque, et profitant des conquêtes accumulées par nos devanciers, nous devons être naturellement conduits à chercher, dans chaque cas, les éléments mesurables des phéno*

menés, et à les cataloguer; c'est l'aire là une œuvre scientifique et impersonnelle {]je ne dis pas féconde, car une méthode peut être scientifique sans être féconde; il s'est trouvé que, dans le casoù était placé M. Bertillon, lanthropométrie a rendu des services incontestables; il est bien commode de définir un criminel par unci série de nombres dont on fait des ta3)les à plusieurs entrées, où il est très facile de se retrouver ensuite en quelques instants.

— J'aurai donc désormais, dit M. £scudier,Ia plus grande considération pour mon tailleur Joseph Bagatelle, que, jusqu'à présent, j'honorails simplement comme un des plus beaux hommes de la ville ; je l'admirais lorsque, vêtu comme un amiral, avec son tricorne à plumes blanches, et portant majestueusement une longue canne à pommeau argenté, il se promène avec une lenteur digne en tète des processions, car il cumule et est suisse à l'église pour les grandes cérémonies. Je l'admirerai désormais bien davantage quand, en modeste tenue de travail, il mesurera mes membres et mon périmètre thoracique et dictera triomphalement à sa femme : 28, 53, 95, Joseph Bagatelle fait là une oeuvre scientifique ;' il représente ma personnalité par une série de nombres, et il n'en est pas plus fier pour cela ; ces nombres ont cependant pour lui une signification immédiate qu'ils n'ont pas pour moi : « Tiens, a-t-il dit affectueusement la dernière fois, monsieur le président a maigri; monsieur le président travaille trop. »

— Il n'est pas impossible, reprit M. Tacaud, que M. Bertillon ait eu ridée de l'anthropométrie en remarquant qu'il avait sa fiche chez son tailleur ; bien d'autres avaient d'ailleurs pensé avant lui 4 effectuer des mensurations sur le corps humain. Broca cherchait des caractères de race dans des nombres ; il classait les hommes d'après leur indice céphalique, c'est-à-dire d'après le rapport de la largeur de leur crâne à sa longueur; il a créé ainsi le groupe conventionnel des brachycéphales, des mésaticéphales et des dolichocéphales;

mais cette classification n'a aucune valeur ethnographique. Je connais deux frères qui se ressemblent tellement qu'on les confond souvent Tun avec Tautre, et qui, par leur indice céphalique, seraient catalogués aux deux extrémités opposées de la série de Broca. Ce n'est pas tout de faire des mensurations ; il faut encore se borner à lire dans les nombres ce qui s'y trouve réellement; il faut se défier de son imagination. La fiche anthropométrique d'un homme adulte le définit assez complètement pour qu'on soit sûr de le reconnaître pendant plusieurs années, si on remet la main dessus, mais M. Bertillon n'a jamais pensé, je l'espère, que deux fiches voisines représentent deux hommes ayant entre eux un rapport autre que le rapport physique constaté ; on peut avoir la taille et la longueur des doigts d'un scélérat endurci, sans être pour cela prédestiné à tuer son père et sa mère.

— Dans une conférence que je fis cet hiver au patronage laïque, dit M. Gaudet...

— J'y assistais, dit le président.

Le professeur inclina la tête en signe d'assentiment et continua :

— J'eus à mentionner les instruments enregistreurs que le Bureau central météorologique a bien voulu faire installer sur le terre-plein de notre collège, et dont j'ai l'honneur d'être surveillant. Nous avons un thermomètre et un baromètre enregistreurs, un pluviomètre, un anémomètre et un hygromètre à cheveu. J'expli(|uai au public le fonctionnement de ces divers appareils qui, comme le disait tout à rheure M. Tacaud, nous fournissent à chaque instant les éléments mesurables de l'atmosphère, et qui sont, par conséquent, suivant sa définition, des appareils scientifiques. Mais je mis mes auditeurs en garde contre cette croyance trop répandue, que la lecture du baromètre ou de l'hygromètre permet de prévoir le temps; même l'étude de tous les appareils à la fois, quoique fournissant déjà une documen-

tationplus sérieuse, expose le prophète à bien desmécomptes. C'est seulement dans les bureaux qui centralisent les

Carte du Bureau central météorologique.

renseignements recueillis aux divers points du monde que Ton peut établir la carte quotidienne du temps, et prévoir plus ou moins les variations probables par l'observation des cartes successives.

— Le journal le Temps que je reçois tous les matins publie ces caries quotidiennes, dit M. Escudier; il annonce la marche des cyclones et j'ai remarqué que ses prédictions se vérifient quelquefois. La météorologie mérile-t*elle le nom de science, à votre avis, continua-t-il en se tournant vers M. Tacaud ; vous serez, je crois, assez embarrassé pour répondre à cette question d'une manière précise.

— Nous employons aujourd'hui, répondit Fabrice, tous les moyens qui sont à notre disposition pour connaître à chaque instant Tétat de latmosphère; les mesures météorologiques sont obtenues par des procédés scientifiques et sont susceptibles de précision ; on installe chaque jour de nouveaux observatoires, et le nombre des documents enregistrés par eux s'accroît sans cesse ; on s'approche doncautant qu'on le peut du desideratum scientifique, qui est de connaître complètement une série d'états d'un ensemble donné de corps, de manière à prévoir un état ultérieur de cet ensemble; mais si l'on s'en approche, on est encore bien loin d'y arriver, et Ton n'y arrivera même jamais, cela est sûr, à moins qu'une découverte imprévue ne mette sur la voie de nouveaux phénomènes, également susceptibles de mesure, et donnant des renseignements plus parfaits. Et d'ailleurs, l'atmosphère n'est pas un ensemble isolé ; ce qui se passe dans l'airdépend de ce qui se passe dans la terre et dans la mer, et les observations météorologiques ne nous renseignent pas à ce sujet ; la météorologie, quoique employant des procédés scientifiques d'observation, n'atteint pas et n'atteindra probablement jamais l'idéal scientifique, qui est de prévoir rigoureusement. Ce qu'elle nous fournil vaut mieux que rien, et nous ne voyons pas pour le moment le moyen de faire mieux; voilà tout ce qu'on peut dire aujourd'hui.

Un corbeau passait en croassant au-dessus des tilleuls; il laissa tomber une fiente qui vint s'aplatir sur la bottine du président comme un morceau de fromage blanc.

— Il est très curieux, dit M. Gaudeten levant la tête, que

celte crotte d'oiseau ait traversé sans être arrêtée toutes les branches d'arbre qui nous abritent ; nous voyons à peine le ciel par endroits.

Le président alla frotter sa bottine à une touffe d'herbe.

— Voilà certainement, dit-il, un phénomène qu'il était peu aisé de prévoir; le corbeau ne regardait pas les tilleuls et n'a pas visé mon soulier quand il s'est soulagé dans l'atmosphère.

— Il aurait fallu, continua M. Tacaud, qu'il tint compte de la vitesse du vent et de sa propre vitesse ; la fiente a décrit une parabole en tombant, et cette parabole a eu une courbure telle que le projectile a passé librement entre les branches et est venu s'écraser sur le pied du premier magistrat de la cité ; supposez changée infiniment peu la vitesse du vent ou celle du corbeau, éléments que vous ne connaissez d'ailleurs pas du tout, et un affront eût été évité à notre sympathique président. Des événements considérables parmi les hommes ont été déterminés par des coïncidences analogues; et il y a des gens, à notre époque, des gens éclairés même, qui croient encore à la prévision de l'avenir I

M. Ëscudier, ayant essuyé sa bottine, se rassit sur le banc.

.^ — Lascience estdonc vaine, dit-il; vous nous disiez tout à l'heure que l'idéal scientifique est de prévoir rigoureusement.

— Hélas ! répondit M. Tacaud, les moyens de l'homme sont bornés ; pour prévoir l'avenir, il faudrait qu'il connût le présent à chaque instant, car l'avenir qui se déroule à chaque instant est, à chaque instant, la conséquence de l'état immédiatement précédent du monde qui nous entoure. Tout à l'heure nous savions seulement que nous étions assis sous des tilleuls; nous aurions pu prévoir le passage du corbeau en regardant en l'air et en le voyant venir ; encore n'aurions-nous pas été sûrs que cet oiseau de mauvais augure n'auraitpas changé de direction avant d'arriver jusqu'à nous; mais comment deviner qu'il lui prendrait fantaisie de se soulager d'une fiente., et cela à l'instant précis où cette fiente

pouvait, décrivant une parabole gracieuse à travers les branches des arbres, venir salir la bottine de M. Escudier. Dès qu*un être vivant entre en jeu, Tobservateur humain est désarmé; il ne peut plus prévoir Ta venir, même au moyen de toutes les mensurations imaginables.

— Mais il y a des êtres vivants partout, remarqua H. Gaudet.

— Aussi rhomme ne peut-il jamais prévoir l'avenir, dît Fabrice, sauf dans des cas très spéciaux où il se place volontairement quand il fait des expériences de physique ou quand il construit des machines. Dans ces expériences qui réalisent ridéal scientifique, il évite avec soin Tintervention de tout être vivant capable de troubler la marche des phénomènes. Un être vivant est aussi mystérieux pour nous que Tatmosphère qui nous baigne; son activité dépend d'un nombre formidable d'éléments que nous ne savons pas décrire à chaque instant ; nous pouvons cependant Tétudier dans son ensemble comme nous étudions l'atmosphère, par des mensurations précises ; l'anthropométrie nous permet de recon=^ naître un homme, mais pas de savoir ce qu'il fera ; les mesures auxquelles on se livre sur le corps humain sout d'ailleurs plus complètes que celles de H. Bertillon ; les médecins notent à chaque instant de nombreux éléments mesurables de rindividualité, la température d'un point du corps, la rapidité des pulsations artérielles, la quantité d'albumine de Turine, le nombre des globules rouges du sang ; tous ces documents renseignent l'observateur sur l'état de santé ou de maladie dupatient ; une variation se produisant en eux suivant certaines lignes définit telle maladie, comme un changement dans la carte du temps définit telle perturbation atmosphérique; une fièvre typhoïde est connue par ces symptômes comme un cyclone par ses courbes concentriques, et la marche de la fièvre peut être partiellement prévue comme celle de l'ouragan.

— La fièvre typhoïde, fit remarquer le président du tribu-

Courbe de la température normale, prise aux différentes heures de la journée. (D'après Liebermeister.)

nal, est aujourd'hui connue par son agent pathogène en dehors de toute considération de syraplômes mesurables; nous avons eu, il y a deux ans, un procès fort intéressant lors de répidémîe qui désola les bas quartiers de la ville ; à la suite du rapport fait par des experts venus de Paris, la municipalité fut obligée de modifier la canalisation de Teau. Vous ne nierez sûrement pas que la découverte du bacille typhique constitue un avantage très réel ; elle a permis de prendre des mesures d'hygiène que nos pères ignoraient. Et voilà, si je ne me trompe, un progrès incontestable qui résulte de l'abandon des méthodes scientifiques de mensuration. — L'argument est spécieux, répondit M. Tacaud. En défi-

Courbe de la fièvre typhoïde [forme simple]. (D'après Wunderlich.)

nissant pat la possibilité de mensurations précises les méthodes vraiment scientifiques, je vous ai dit, je crois bien, que, pour être scientifique à ce point de vue, une méthode n'est pas forcément féconde ; c'est ce qui est arrivé pour la médecine des symptômes, qui a pourtant rendu des services provisoires incontestables; il serait bien à souhaiter que Ton trouvât en météorologie un agent des cyclones^ susceptible d*étre étudié à part comme le bacille d'Ëberth. Ne croyez pas néanmoins que la précision avec laquelle on définit le microbe de la fièvre typhoïde soit indépendante de la méthode rigoureuse de mensuration ; on reconnaît ce microbe à ses dimensions micrométriques et à des propriétés particulières de Tordre des propriétés chimiques, comme celle de liquéfier la gélatine; or, les propriétés chimiques, si elles ne se mesurent pas avec un mètre, sont néanmoins des propriétés mesurables, et il serait bien avantageux pour les microbiologistes de savoir doser la virulence d'une espèce bactérienne donnée, en notant avec précision l'intensité d^une réaction chimique à laquelle elle donne lieu. La découverte des microbes pathogènes a donc simplement déplacé le problème de la mensuration ; on mesure directement les propriétés d'un bacille au lieu de mesurer les effets lointains de rintroduction du bacille dans l'homme. Sans mesures précises, on ne peut pas, en microbiologie, prévoir l'avenir; étant donné un homme et une culture de bacilles typhiques, on ne sait pas d'avance si l'ingestion des bacilles rendra l'homnae malade ; il faudrait pour cela savoir mesurer certaines propriétés des bacilles et certaines propriétés de l'homme qui est peut-être réfractaire, môme aux bacilles virulents. On y arrivera, je le crois, et avant peu ; pour le moment on se borne à constater des résultats après coup, comme Ta fait Darwin dans l'étude de l'origine des espèces ; on étudie l'action d'un être vivant sur un être vivant, et c'est là une voie féconde ; mais elle ne donnera des résultats vraiment scientifiques que lorsqu'elle aura permis des

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