LA DÉFINITION DE LA SCIENCE CO
ment et plus diflicUement, pour la science des températures, ainsi que je vais essayer de vous le montrera
— Je vous prie de m* excuser, dit le professeur du collège; je ne suis plus habitué à faire un effort cérébral aussi soutenu, et vous avez troublé chez moi des notions sur lesquelles je me reposais depuis trop longtemps pour ne pas me ressentir de leur ébranlement; il me serait impossible de suivre désormais vos raisonnements rigoureux.
— Je suis dans le même cas, dit à son tour M. Escudier; non pas que j^aie à abandonner, sur le sujet que vous venez de traiter, des idées chères ancrées depuis longtemps; je n'avais pas d'idées du tout sur ce que les mathématiciens appellent des forces, et j'avoue que je parlais de forces, couramment, sans m'ètre jamais demandé si je savais ce que cela voulait dire; vous m*avez donc donné des notions que je ne possédais pas, et je crois vous avoir suivi, mais non sans fatigue. D'autre part, je ne vous tiens pas quitte ; il faut absolument que vous me donniez une définition de la science. Nous pourrions reprendre cet entretien un peu plus tard.
Ici le lecteur est invité, lui aussi, à prendre quelque repos. Il retrouvera tout à Vheure nos trois bavards qui se sont donné rendez-vous après dîner chez le président du tribunal^ et qui y reprennent bientôt leur discussion scientifique.
DEUXÎEKE PARTÎE
)'ai continué à réfléchir à la notion de force quand vous m'avez quitté tantôt, dit M. Gaudet, et je voudrais bien avoir votre avis sur une question fondamentale et inséparable de celle des forces : dites-moi ce que c'est que Tiner^ lie; vous ne pouvez pas parler de la nature des forces si vous ne savez pas ce que c'est que Tinertie.
— Je ne sais pas ce que c'est que l'inertie, répondit Fabrice ; je ne sais pas ce que c'est que la matière, je ne sais rien ; il n'y a que les métaphysiciens qui savent tout, ou qui, du moins, croient qu*on peut tout savoir; je ne connais que certains aspects du monde, les aspects qui me sont fournis par mes divers sens; si j'avais des sens différents, je connaîtrais des aspects différents des choses; j'essaye de mesurer certains de ces aspects et de relier entre eux les nombres qui les mesurent, voilà toute ma science ; c'est toute la science des savants; elle leur permet de prévoir certains phénomènes et d'en tirer parti, soit pour construire des machines, soit pour éviter des accidents.
— C'est une échappatoire, reprit le professeur du collège. Le principe de l'inertie est exprimé par une formule très claire : « Un corps ne peut changer par lui-même son état de repos ou de mouvement. » Cette formule est adoptée par tous les hommes de science.
— Je m'en suis servi moi-même bien souvent, dit M. Tacaud, et je m'en suis servi à rebours, car j'ai prétendu démontrer que tout, dans la vie de l'animal ou de l'homme, est ^
soumis au principe de Finertie ; et j'ai été secoué d'importance à ce sujet par certains philosophes; on m'a fait remarquer que le principe de l'inertie avait été précisément formulé pour.distinguer les corps vivants des corps bruts; un homme peut changer par lui-même son état de repos ou de mouvement, tandis qu'un corps brut ne le peut pas ; les corps bruts sont inertes, par opposition aux corps vivants qui sont doués de mouvement spontané. Ne riez pas, cela est imprimé et je pourrais vous le montrer.
— Mais cela ne me paraît pas risible le moins du monde, dit le président.
— Aussi vous savez ce que c'est qu'une force, répondit M. Tacaud; il y a dans tout ce langage un vieux reste de croyances ancestrales dont nous ne sommes pas encore débarrassés. Mens agitai molem, « l'esprit met la matière en mouvement», disait-on au temps de Virgile et bien avant lui déjà, puisque cette afftrmation est dans les livres saints. Cette opinion a dû naître en effet de bonne heure chez nos ancêtres; l'homme se meut tout seul; la pierre ne se meut que sous Tinfluence de quelque chose qui meut; donc il y a dans l'homme quelque chose qui meut. Et ce quelque chose qui meut, l'homme l'a appelé âme chez lui ; il a appelé force le quelque chose qui meut les corps bruts. Leibniz déclare qu'il faut reconnaître dans la nature, pour expliquer les mouvements des corps, « quelque chose qui aye rapport aux âmes ». Quand je vous le disais, que notre sensation d'effort était le point de départ de la notion de force! Et il est tout naturel que l'on ait, dans ces conditions, énoncé le principe de l'inertie : Un corps brut ne peutchanger par luimême son état de repos ou de mouvement.
— Le philosophe qui vous a reproché d'avoir appliqué ce principe à l'homme n'avait donc pas tort, dit M. Escudier.
— Est-ce par elle-même que la locomotive marche? reprit M. Tacaud. Nous pourrions l'affirmer si nous ne savions pas ce qui se passe à son intérieur; et si l'homme est un méca-