LA LOI DE L'INSTABILITÉ DE L'HOMOGÈNE D'HERBERT SPENCER
L'idée de la. dégradation de l'énergie rencontre devant elle, à vrai dire, non des arguments positifs, mais dès habitudes d'esprit. La loi de la dégradation de rénergie ne contredit point celle de la conservation de l'énergie, ainsi que la établi Clausius en 1849, — et c'est là, selon M. H. Poincaré, le principal titre de gloire de Clausius. Libre à quelques ignorants de parler de la contradiction des deux principes, comme si la physique, depuis 1850, n'avait rien appris. La contradiction n'existe pas. Mais une fausse conception de la conservation de l'énergie les rend par avance réfractaires à l'idée de dégradation.
A l'effet produit par l'aphorisme de Lavoisier, qui s'est trop facilement gravé dans toutes les mémoires, à l'impression produite par les admirables pages Où Laplace et Fourier célébraient la stabilité du monde, et ensuite par le fameux discours de Helmholtz sur la conservation de la force — beaucoup plus connu que la conférence sur les transformations réciproques des forces naturelles, dans laquelle, sept ans plus tard, en 1854, il affirmait, après Clausius et Thomson, la dégradation de l'énergie — à toutes ces influences est
venu s'ajouter, dans la seconde moitié du xix e siècle. le prestige d'une formule philosophique qui a participé à la fortune du positivisme lui-même : c'est la loi de l'instabilité de l'homogène, empruntée par Herbert Spencer au savant russe de Baer, et longuement exposée par lui dans ses Premiers Principes 1 .
Spencer, cherchant à « embrasser le processus total de la redistribution de la matière et du mouvement, de manière à en saisir d'un coup d'œil les divers résultats nécessaires dans leur lien actuel de dépendance mutuelle », croit avoir trouvé « un moyen de se faire une idée suffisante de l'ensemble de l'opération » en énonçant la proposition que « l'homogénéité est une condition d'équilibre instable ». «L'état d'homogénéité, dit-il, comme celui du bâton posé en équilibre sur son bout inférieur, ne peut se maintenir. »
Et, pour essayer de justifier un aphorisme aussi général et aussi gratuit, Spencer donne des exemples dont les uns sont spécieux, dont quelques autres, il faut le dire, sont tout à fait absurdes.
3 2. — SPENCER CITE COMME PREMIER EXEMPLE D'INSTABILITÉ UN EXEMPLE TYPIQUE D'ÉQUILIBRE STABLE.
« Parmi les exemples que nous offre la mécanique, dit Spencer, le plus journalier est celui de la balance. Si une balance est bien faite, si elle n'est pas chargée de rouille, si elle n'est pas encrassée, il n'est pas possible de maintenir les plateaux en équilibre parfait : il faut toujours qu'un plateau monte et que l'autre descende, et qu'ils soutiennent une relation hétérogène. »
1. Herbert Spencer, Les premiers jmncipes (traduction E. Gazelles, Paris, Germer Baillière, 4871 , ch'ap. XIX, p. 429. Voir aussi cliap. XXII, L'équilibre, p. 519.
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Sans vouloir chicaner sur les détails, il n'est pus possible de n'être pas frappé tout d'abord d'une confusion étrange ; si la balance oscille, en effet, autour de l'arête du couteau, cela n'empêche pas l'équilibre d'être stable ; tout au contraire. C'est la définition même de la stabilité. Quiconque a étudié la mécanique et la physique sait bien que ce qui caractérise la stabilité de l'équilibre, c'est que de légers écarts sont possibles autour de la position normale de repos, sans que le corps oscillant s'éloigne beaucoup de cette position et sans qu'il cesse d'y revenir. Une balance, il est vrai, peut accidentellement être en équilibre instable : c'est dans le cas où le centre de gravité du système mobile (fléau et plateaux) est au-dessus de l'axe de suspension : en ce cas, la balance est folle ; mais, alors, elle n'oscille point : elle chavire. Si elle n'est pas folle, — et on accordera que c'est le cas, en général, pour les balances dont on se sert, — l'équilibre est stable, comme l'équilibre d'un cordon de sonnette qui pend verticalement et qui, écarté de la verticale, y revient; et contrairement à l'équilibre du bâton reposant sur un de ses bouts, et qui, légèrement écarté de la verticale, tombe, sans osciller. Si les plateaux restaient en « équilibre parfait » au sens, que donne Spencer à ce mot, c'est qu'il y aurait quelque frottement, ce serait un cas de faux équilibre. L'homogénéité n'a rien à voir là-dedans, mais la somme de contusions et d'erreurs accumulées dans ces lignes suflirait à mettre en défiance contre une dissertation d'apparence scientifique qui débute en ces termes, et autoriserait à y opposer une fin de non-recevoir pure et simple, si l'on n'avait la volonté, et je dirais presque ie parti pris, de rechercher dans les écrits d'un homme comme Spencer jusqu'à la trace d'une idée juste déformée ou à l'ébauche d'une conception neuve intéressante.