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L'ÉNONCÉ DE CLAUSIUS

Aussitôt après la « découverte » de Clausius, donnant du « principe de Carnot » un énoncé qui ne contredisait plus le principe de la conservation de l'énergie, plusieurs physiciens et philosophes, au premier rang desquels il convient de citer Clausius lui-même, ne résistèrent pas à la tentation de chercher quelles conséquences on peut tirer de ce principe sur le passé ou sur l'avenir du monde matériel.

Leurs spéculations n'ont pas toujours été heureuses : sans doute, si Ton veut aborder les problèmes de cosmologie tel que celui dé l'éternité de l'univers, on ne saurait faire abstraction des résultats de la science positive : mais en présentant certaines conclusions métaphysiques comme des conséquences nécessaires de principes physiques, on risque de rendre ces principes solidaires d'une philosophie déterminée et de les exposer à des objections nouvelles.

Le livre de M. Armand Sabalier, la Philosophie de l'Effort, est venu rappeler récemment de quel intérêt était la considération du principe de la dégradation de l'énergie dans la discussion du problème de la durée de l'univers. Dans un court et intéressant arlicïe, intitulé « Réflexions sur l'univers et les lois natu-

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relies », M. Pellat a montré que ce principe établit un lien logique entre les deux problèmes connexes, mais pourtant différents, de l'infinité et de l'éternité de l'univers. Mais ces savants ne formulent que des conclusions prudentes, et n'énoncent aucun de ces aphorismes qui, répétés sans discernement, donnent aisément prise à des critiques justifiées.

Clausius, à l'origine, avait été moins prudent. A l'affirmation des philosophes qui avaient essayé de traduire le principe de l'équivalence eu disant que « l'énergie de l'univers demeure invariable », il avait juxtaposé cette autre affirmation destinée à traduire le second principe : « L'entropie de l'univers va constamment en augmentant. »

En un sens, cette seconde proposition n'est ni plus ni moins légitime que la première. Mais en un autre sens, elle soulève une difficulté à laquelle la première ne se heurte pas. Elle parle de 1' « entropie de l'univers ». A supposer que l'univers ait une « énergie » déterminée et susceptible d'être définie, il ne s'ensuivrait pas qu'il eût une « entropie » définie. Le concept « prodigieusement abstrait » de l'entropie, ne correspond à une réalité facile à définir sans objection que dans le cas de systèmes où ne se passent que des phénomènes réversibles. Dans un système matériel où ont lieu des phénomènes quelconques, et justement des phénomènes qui comportent dégradation* d'énergie, plusieurs physiciens ont soutenu qu'il est impossible de définir l'entropie. Tous, à vrai dire, ne se sont pas montrés aussi rigoureux, puisque nous avons vu Boltzmann lui-même reprendre la formule de Clausius, et dire que « l'entropie de l'univers ne peut varier que dans un sens, à savoir : croître ». Néanmoins la formule a le grand inconvénient de soulever des difficultés sérieuses, de ne pas présenter une signification aisément accessible, et il faut absolument l'abandonner.

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Il faut l'abandonner avec d'autant moins de regret que les objections à la formule de Clausius ont servi de prétexte aux critiques adressées au principe de la dégradation lui-même. Le lecteur peut répéter l'expérience que j'ai faite maintes fois. Discutant sur le sens dans lequel se font toujours les transformations d'énergie, j'essayais d'appeler l'attention sur la dégradation qui en résulte; je reprenais la phrase de Balfour Stewart : « Qui peut assurer qu'il n'arrivera pas un temps où nous aurons pratiquement conscience de l'accroissement de l'énergie de rebut de l'univers? » et j'indiquais que cette époque à laquelle Y « usure » de notre monde nous sera perceptible, est bien arrivée, — puisque, par exemple, nous avons laissé arracher le tapis végétal des pentes de nos montagnes avec une indifférence coupable, faite de la conviction erronée que, dans la nature, « rien ne se perd ». Mon interlocuteur, s'il avait quelques notions scientifiques, contestait aussitôt la légitimité de ces considérations, et déclarait invariablement qu'il n'est pas sûr que « l'entropie de l'univers aille en croissant »; — d'abord parce que nous ne savons pas si l'univers est limité, — ensuite parce que nous ne savons pas ce que c'est que son entropie. Encore une fois, quand je montre tous les phénomènes naturels entraînant des transformations de l'énergie qui se font dans le même sens, je ne parle pas « d'entropie de l'univers ». Mais il suffit qu'on en ait une fois parlé, pour que les critiques méritées par cette locution servent éternellement de fin de non-recevoir à ceux qui dénient toute portée au principe de la dégradation de l'énergie.

La portée de ce principe consiste en ce qu'il permet une critique des conséquences ou excessives ou erronées qu'inspire la considération exclusive du principe de conservation. S'il n'autorise pas des conclusions métaphysiques positives, il y a d'autres conclusions qu'il autorise à rejeter. C'est en ce sens et avec

ces réserves que nous abordons, en ce bref chapitre, la question de l'extension du principe de la dégradation de l'énergie à Pensemble de l'univers matériel.

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