LE SENS DE LA VARIATION DE L'ÉNERGIE UTILE A-T-IL PU CHANGER
La dernière restriction n'enlève-t-elle pas tout son intérêt à la conclusion de Thomson? Carenfin, si tous
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les phénomènes auxquels nous assistons aujourd'hui nous révèlent une marche du monde dans une voie déterminée, et la prédominance d'un sens des transformations de l'énergie sur le sens opposé, qui nous garantit que ce qui est vrai aujourd'hui l'était hier et le sera demain? Et, dès lors, si nous essayons de plonger nos regards trop loin dans le passé ou dans l'avenir, nous n'avons plus de lumière qui nous permette de percer l'obscurité de ces ténèbres.
On pourrait répondre que ce raisonnement est à tout le moins interdit à ceux qui invoquent sans aucune réserve la « constance des lois naturelles», et que, s'il prouve quelque chose contre le second principe de la thermodynamique, il est aussi probant contre le premier. Si actuellement l'énergie totale nous parait se conserver, qui nous dit qu'il en a toujours été de même et qu'il en sera toujours ainsi?
La réponse serait insuffisante. L'argument invoqué porte beaucoup plus contre une loi qui se traduit par une inégalité, que contre une loi qui se traduit par une égalité. Voilà une grandeur qui nous apparaît aujourd'hui comme invariable; en voici une autre qui diminue : admettre que la première ait pu être variable est plus difficile que d'admettre que la seconde ait pu varier en sens inverse et augmenter. Supposer qu'un objet mobile ait pu se mouvoir en sens inverse de son mouvement actuel, est plus aisé que de supposer qu'un objet immobile ait pu se mouvoir. Donc il n'y a pas d'inconséquence à imaginer que, la conservation de l'énergie totale n'ayant jamais été en défaut, la période actuelle de dégradation ait été précédée et puisse être suivie de périodes où l'énergie utilisable augmente au lieu de diminuer.
Logiquement, l'hypothèse n'a rien d'absurde. Si, pourtant, au lieu de raisonner dans l'abstrait, on essaie de se représenter sous forme concrète ce qui
aurait pu se passer dans ces périodes de restauration des formes supérieures de l'énergie, on se reconnaît impuissant à citer, ou seulement à imaginer, un phénomène qui n'entraîne pas dégradation d'énergie. Conçoit-on une cuiller d'argent, tout entière à la température ordinaire, et maintenue dans un écrin à cette même température, qui, tout d'un coup, s'échaufferait à un bout et se refroidirait à l'autre ? Conçoit-on un cordon de sonnette immobile dans la verticale qui, sans la moindre impulsion, se mettrait à osciller de part et d'autre, en faisant des oscillalations croissantes, et qui emprunterait cette énergie de mouvement à la chaleur ambiante? Personne ne conçoit davantage, dans le passé le plus reculé, ou dans l'avenir le plus lointain, un phénomène astronomique ou géologique qui, au lieu d'entraîner une dégradation d'énergie, correspondrait à une restauration d'énergie utilisable. Le cycle géologique constitué par une succession de phénomènes qui ramènent une région, après des soulèvements, suivis d'érosion, à son état primitif, n'est qu'en apparence un cycle fermé au sens physique du mot. Il est composé de phénomènes qui, tous, comportent une dégradation d'énergie; et, à la fin du cycle, l'énergie libre en réserve dans notre globe a diminué : quelque chose s'est usé et s'est perdu sans retour.
Phénomènes lents ou rapides, dépôts de sédiments ou éruptions volcaniques, aussi bien que formation d'une planète, extinction d'un soleil ou chocs de deux astres, personne n'imagine qu'ils puissent avoir lieu s'ils ne correspondaient à une transformation en énergie calorifique d'énergie supérieure, mécanique ou chimique, ou à un passage de chaleur de corps plus chauds sur de plus froids. Habitudes d'esprit, dira-t-on, et qui sont inspirées par le spectacle des phénomènes que nous avons sous les yeux. 11 n'en est pas moins intéressant de constater que personne
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n'imagine un phénomène géologique ou astronomique qui n'entraînerait pas une dégradation d'énergie; par suite, la période hypothétique où il y aurait pu avoir accroissement d'énergie utilisable dans l'univers serait tout au moins à rejeter dans le passé, de l'aveu unanime, par delà toutes les époques de formation de la terre ou même de formation du système solaire, jusqu'à cette « période atomique » ou cette « période moléculaire » dont parlait Renan, où se seraient constituées les molécules « qui pourraient bien être, comme toute chose, le fruit du temps, le résultat d'un phénomène très prolongé, d'une agglutination prolongée pendant des milliards de milliards de siècles 1 ».
Les raisonnements des savants les plus divers sur le passé du monde impliquent ainsi un résultat essentiel, et, sinon incontestable, tout au moins incontesté : c'est que, depuis la première ébauche d'un système planétaire s'esquissant dans la nébuleuse primitive, la dégradation de Fénergie s'est poursuivie inéluctable. La citation que nous avons faite de Boltzmann autorise à dire qu'il n'est pas contesté davantage qu'elle doive se poursuivre dans l'avenir, durant une période du même ordre de longueur, et largement suffisante pour permettre à notre soleil de s'éteindre et à toute vie de s'évanouir de notre système solaire.
Dans un article nécrologique sur lord Kelvin, M. H. Poincaré remarquait que les conclusions générales de ce savant sur l'avenir du système solaire, ne sont nullement infirmées par l'hypothèse de l'emprunt d'une grande partie des énergies de l'univers à des matériaux radioactifs. Tout au plus a-t-on l'espérance de « prolonger un peu le malade » ; mais il n'en est pas moins condamné.