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LE DÉFAUT D'OUVRAGES DE VULGARISATION

C'est un intéressant problème d'histoire des idées que celui de l'influence de la littérature scientifique sur la science même. Nous avons consacré à ce sujet quelques pages, dans une étude sur la littérature scientifique au xix e siècle, publiée dans YHistoire de la Langue et de la Littérature . française de M. Petit de Julleville. Comme exemple caractéristique d'influence des œuvres d'exposition littéraire sur le développement de la science elle-même, nous avons cité « la diversité d'origine, et, pourrait-on dire, de fortune, des deux principes de la thermodynamique, qui sont, à coup sûr, la plus importante acquisition de la science de la nature inorganique au cours du xix e siècle :

« Tandis que l'idée de la conservation, énoncée par des savants presque tous étrangers à la France, a été aussitôt saisie et élaborée par la pensée française, tandis que par des traductions de Helmholtz, de Tyndall, de Grove, par les livres de Moigno, par les discours de Dumas, par tous les ouvrages de vulgarisation, elle pénétrait dans la masse, l'idée de la dégradation n'est pas encore répandue en France.

LA LEiXTE DIFFUSION DE L'IDÉE DE DÉGRADATION 377

Des ouvrages où sont traitées de hautes questions de philosophie des sciences, tel Y Essai fur la philosophie des sciences de M. de Freycinet, ne font pas mention du principe de la dégradation de l'énergie.

« Et ce serait se tromper gravement, que de croire que ces différences ne laissent pas de trace dans l'histoire de la science même. En 1867, Desains, auteur de mémoires à bon droit classiques sur la chaleur rayonnante, était chargé d'un rapport sur les progrès de la science de la chaleur en France depuis le commencement du siècle : à aucun endroit, il ne cite le nom de Sadi Carnot. Quelques années plus tard, le physicien anglais Rankine pouvait reprocher justement aux chimistes français de prouver, par ceux de leurs travaux qui touchaient à la physique, leur ignorance du principe de Carnot. »

Depuis que ces lignes ont été écrites (1899), la situation s'est heureusement modifiée. L'idée de la dégradation de l'énergie tient aujourd'hui une place croissante, non seulement dans les mémoires des spécialistes, mais dans les écrits des savants que préoccupent, avant tout, les applications industrielles. Elle semble avoir acquis droit de cité dans le domaine de la spéculation philosophique. Elle a été introduite dans l'enseignement élémentaire, et figure explicitement dans le programme du baccalauréat.

S'il nous manque encore, sur ce sujet, des ouvrages français de haute vulgarisation, et si nous n'avons, à cet égard, rien de mieux que les traductions françaises des ouvrages anglais de Balfour Stewart, de Maxwell ou de Tait 4 , du moins les exemples se multiplient de l'introduction progressive de la notion de dégradation de l'énergie dans les divers domaines de la pensée.

1. J'ai indiqué ailleurs que, si je ne fais pas mention ici des beaux ouvrages de M. Duhein, c'est parce que, chez lui, l'idée de la dégradation de l'énergie est toujours associée à la lutte contre le mécanisme.

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Nous venons de ciler quelques physiciens anglais. Ce n'est pas uniquement en France que l'idée de la dégradation de l'énergie a été longue à se répandre, c'est aussi en Angleterre. Je n'en veux pour preuve que l'article que consacrait Rankine, en 1867, à se plaindre de l'absence d'ouvrages de vulgarisation relatifs à la seconde loi de la thermodynamique :

« La thermodynamique est une science moderne fondée sur deux lois, dont la première consiste dans la convertibilité de la chaleur en puissance mécanique, et de celle-ci en chaleur, tandis que la seconde détermine l'étendue ou la mesure de la conversion réelle dans des circonstances données. On peut dire que, dans le cours de ces dernières années, la première loi a été vulgarisée; maintes fois on en a fait le texte de publications diverses, de cours publics, conçus en vue de captiver l'intérêt par la clarté des explications et le prestige d'une parole élégante, par des expériences intelligibles aux personnes peu familiarisées avec les abstractions des théories scientifiques.

« La seconde loi, non moins importante que la première, reconnue, elle aussi, presque dès la même époque, comme un principe fondamental et absolument essentiel de la nouvelle théorie, a été beaucoup moins considérée par les vulgarisateurs (que nous ne voulons pas confondre avec les auteurs d'ouvrages didactiques); et il en résulte que la plupart des personnes qui ne puisent pas à d'autres sources leur instruction scientifique restent dans l'ignorance de cette loi, dont elles ne soupçonnent même pas l'existence. Pour cette dernière raison, le mal est pire qu'une ignorance absolue : si une demi-science n'a pas de danger en elle-même, c'est à la condition qu'on sache bien que ce n'est pas la science complète. « Je n'ai pas la prétention de combler ici une lacune regrettable, je me borne à la signaler aux hommes doués du précieux talent de vulgarisation.

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