LA TÉNACITÉ DE L'IDÉE FAUSSE DE CONSERVATION UNIVERSELLE
Quelle est la raison profonde de cette « lacune regrettable », encore incomplètement comblée aujourd'hui? Je cite l'absence de littérature scientifique sur le sujet. Mais c'est cette absence même qu'il s'agirait d'expliquer. A coup sûr, il eût suffi d'une individualité puissante qui s'imposât la tâche précise que définissait Rankine, pour vulgariser la dégradation de l'énergie. Il eût suffi qu'un Tyndall écrivît un petit livre analogue à la « Chaleur mode de mouvement » pour que ce livre, traduit partout, eût informé l'opinion universelle. Comment est-il advenu que cette œuvre nécessaire n'a pas trouvé d'ouvrier?
Il n'est pas superflu de le redire. C'est que l'idée de la dégradation, quand elle a reparu, au milieu du xix e siècle, sous sa forme scientifique, a trouvé, dans les esprits, la place prise.
Elle s'est heurtée à ce « mysticisme d'un genre spécial » dont parle Ernst Mach dans son Histoire de la Mécanique, qui portait les savants et les philosophes à ne voir, dans le monde matériel, que les priucipes de durée.
« Le& idées de l'invariabilité de la quantité de matière, de la constance de la somme des quantités de mouvement, de l'indestructibilité du travail ou de l'énergie, qui gouvernent aujourd'hui toute la science
1. Macqoorn Rankine. De la nécessité de vulgariser la seconde loi de la thermodynamique, Ann. Ch. et Phys., 5 e série, XIÏ, 258.
physique, doivent elles-mêmes naissance à l'influence des conceptions théologiques. Elles ont leur source dans cette proposition, exprimée par Descartes dans ses « Principes de la philosophie », suivant laquelle la quantité de matière et la quantité de mouvement créées à l'origine sont invariables, car, seule, leur immortalité peut s'accorder avec la stabilité du Créateur de l'univers. Les idées sur la façon d'évaluer la gomme de ces quantités de mouvement se sont notablement modifiées de Descartes à Leibnitz, et, plus tard, chez leurs successeurs; peu à peu, il en est résulté ce que Ton appelle aujourd'hui « principe de la conservation de l'énergie » , mais ce n'est que fort lentement que le vieux fonds théologique a disparu. Bien plus, on ne peut nier qu'à propos de celte loi bien des savants se laissent, actuellement encore, aller à un mysticisme d'un genre spécial 1 . »
11 est bien curieux de constater à quel point cette confiance dans la stabilité du monde physique a survécu, chez plusieurs écrivains contemporains, aux idées philosophiques qui l'avaient certainement sug-' gérée à Descartes ou à Newton; à quel point même, elle est invoquée à l'appui d'idées philosophiques tout opposées. Le monde construit pour la durée, ne s'usant pas, ou réparant de lui-même les fêlures qu'on y découvre : quel beau thème à développements oratoires! mais ces mêmes développements, après avoir servi au xvir 3 siècle à prouver la sagesse d'un Créateur, ont servi de nos jours d'argument à ceux qui prétendent s'en passer. Il y aurait un joli chapitre d'histoire littéraire à écrire, si l'on voulait, à la façon d'un Brunetière, suivre l'évolution de ce genre littéraire : « le dithyrambe sur les harmonies de la nature », de Fénelon à Hseckel et du Traité de l'Existence de
1. Ernst Mac h. — La Mécanique, exposé historique et critique de son développement, trad. Émiie Bertrand, Paris, Hermann, 1904, p. 427.
LA LENTE DIFFUSION DE L'IDEE DE DÉGRADATION 38l
Dieu aux Énigmes de la Nature. A côté des différences, il serait curieux de mettre en relief les analogies, et particulièrement la persistance de cet esprit d'affirmation à priori, qui devient tout à fait insupportable chez les théologiens du monisme, alors qu'ils affichent la prétention de dédaigner la théologie.
Dans un article historique sur la Théorie Mécanique de la Chaleur, Bohn, professeur à l'Université de Giessen, donnait en 1865 quelques citations bien caractéristiques sur la ténacité de cette idée de « conservation universelle ». 11 veut retrouver dans Descartes le germe de l'idée de la conservation de l'énergie, et il ajoute cette phrase significative :
« Si l'idée principale de Descartes ne rencontra aucune opposition, il n'en fut pas de même de sa manière de mesurer la force ou V énergie. Leibnitz la combat très vivement dans un article publié en 1685... »
« L'idée principale » qui importe — et sur laquelle on est d'accord depuis Descartes, — celle à laquelle on attribue un intérêt, est l'idée de la conservation de quelque chose : savoir quoi est l'accessoire. Mais il faudra attendre M. Henri Poincaré pourvoir formuler la conservation de l'énergie sous cette forme, à la fois la plus vague et la plus juste : « Il y a dans le monde quelque chose qui se conserve. »
En attendant, pendant deux siècles, on a proclamé cette conservation, sans savoir au juste de «jiioi, — avec des arguments applicables à la conservation de n'importe quoi, — et d'où la conviction s'est peu à peu établie que tout se conserve : « rien ne se perd ».
Pour Descartes, c'était la « quantité de mouvement » qui se conservait. Leibnitz, avec raison, substitue à la quantité de mouvement, la force vive. Jean Bernouilli soupçonne que, dans la perte de force vive qui accompagne le frottement, la force vive se transforme, mais se conserve. Et le passage où il
indique cette proposition lui crée des titres indiscutables à une gloire discutable : celle d'avoir, l'un des premiers, confondu « la force vive » avec le « pouvoir d'agir », et affirmé le faux principe de la conservation du « pouvoir d'agir » :
« Hinc patet vim vivam quœ aptius vocaretur « facultas agendi « (gallice : le pouvoir) » esse aliquid reale et substantielle quod per se subsistit et quantum in se est t non dependet ab alio... Hinc sponte fluit, vim vivam semper conservari. »
— « Et voilà pourquoi votre fille est muette ! »
Les inventeurs du principe de l'équivalence ne parlent pas un autre langage.
Écoutons Colding rappeler les idées qui l'ont conduit à sa découverte :
« Les forces sont dés entités, des êtres supérieurs et immatériels, très supérieurs à toute chose matérielle; ce n'est que par elles que s'exprime la sagesse que nous apercevons et que nous admirons dans la nature... et par là il est absolument impossible de concevoir que les forces soient quelque chose de mortel et de périssable; il faut donc les regarder comme absolument impérissables... »
Mayer, en 1845, avait pris comme point de départ de sa célèbre dissertation : Ex nihilo nil fit, nil fit ad nihilum.
Lorsque Sadi Carnot avait jeté dans ce concert une note discordante, en considérant la « puissance motrice » comme une chose qui n'est pas gratuite et qui se détruit, il n'est pas surprenant qu'il ne fût pas entendu. Bohn, en 1865, déclare que « M. Mayer a le mérite incontestable d'avoir nié le principe de Sadi Carnot. » — A nos yeux, Mayer a d'autres mérites.
La phrase de Bohn à cette date, 1865, nous montre quel peu d'influence avaient eu encore les travaux: de Thomson et de Clausius, et combien le monde scientifique était resté, dans son ensemble.