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LA FORME MODERNE DE L'IDÉE DE CONSERVATION UNIVERSELLE

La confusion une fois levée dans les esprits munis de quelque instruction scientifique, un élément atavique a reparu : la croyance à la possibilité du mouvement perpétuel ; et c'est cet espoir tenace de trouver le mouvement perpétuel, non certes sous la forme naïve de création d'énergie de toutes pièces, mais sous la forme plus raffinée de restauration d'énergie utile, qui inspire inconsciemment les démarches de ceux qui pensent trouver en défaut le principe de la dégradation de l'énergie.

Y parviendront-ils? Gela est, non pas impossible, mais très peu probable, du moins pour notre « monde individuel », et pour une durée de quelques « ères éternelles ». Jusqu'ici les espérances que l'on avait fondées sur rintervention des êtres vivants, et, plus récemment, sur les phénomènes radioactifs, pour restaurer de l'énergie utile sans dégradation compensatrice n'ont pas été suivies de succès. La confrontation du principe de la dégradation et du mécanisme semble devoir les laisser subsister tous deux, après qu'on a pu croire que « ceci » tuerait « cela ». Tout nous porte donc à croire que c'est bien une grande et profonde loi naturelle que nous tenons, quand nous affirmons que le monde matériel s'use, et que les phénomènes y deviennent « de plus en plus ternes ». Sans doute, il ne faut pas outrer l'énoncé de cette loi; il faut soigneusement éviter de parler de « l'entropie de l'univers ». Mais il ne faut pas non plus répéter, ou laisser répéter, la formule mensongère : « Rien ne se crée, rien ne se perd. »

Si l'on passe en revue les diverses formes d'énergie que la nature ou l'industrie nous présentent, on reconnaît qu'il n'est pas indifférent d'avoir l'une ou l'autre de ces formes à notre disposition. La vieille forme, et en quelque sorte la forme type d'énergie, est l'énergie mécanique, celle de l'eau qui s'écoule, celle de l'air jeté par le vent contre les ailes du moulin. Les autres formes d'énergie, ce semble, ne valent pas celle-là, sauf une : l'énergie électrique, et c'est précisément ce qui en fait le prix. Énergie mécanique, énergie électrique, sont des énergies libres.

L'énergie chimique est souvent, en grande partie, do l'énergie libre. Elle ne l'est pas toujours et intégralement. Une énergie libre, sauf le cas de « faux équilibres », est immédiatement utilisable.

Une dose variable d'énergie utilisable se peut extraire de corps matériels qui ne possèdent aucune énergie libre et ne sont riches que d'énergies de qualité inférieure. Dans un espace inégalement chauffé, on peut utiliser les différences de température pour produire du travail : c'est ce que fait la « machine à feu »; mais pas de différence de température, pas de travail. L'équilibre thermique, l'homogène, est stable et stérile.

L'homogène devient instable s'il y a possibilité d'un

état homogène plus stable que le premier. La chaleur d'un système en équilibre thermique peut redevenir utile si le système est mis en présence d'un milieu plus froid. Elle serait même intégralement utilisable en présence d'un milieu refroidi au zéro absolu. Quand on a laissé l'équilibre thermique s'établir dans un système matériel, il a donc perdu quelque chose, mais il est une chose qu'il a conservée. Il n'a plus la même capacité de produire du travail. Mais il a gardé la même énergie. Si elle n'est plus à notre portée, elle existe toujours. Seulement il n'est plus possible de la récupérer sans dépense.

L'énergie d'un système matériel isolé se conserve, mais se dégrade et se dissipe. Elle se dégrade, en ce sens que les formes supérieures se changent tôt ou tard en formes inférieures, que l'avenir d'un monde isolé est l'absence de mouvement, d'électricité et de vie. Elle se dissipe, en ce sens que la chaleur accumulée en certains points privilégiés se répand de ces points dans l'espace entier par diffusion ou par radiation. Cette dissipation est une diminution de la valeur du système et une dégradation. L'idée de dégradation et le mot lui-même ont attiré plus longtemps notre, attention que l'idée et le mot de dissipation, en ce qu'ils manifestent mieux, à notre sens, un autre aspect de la vérité que celui que révèle la loi de la conservation de l'énergie, sans toutefois paraître contredire cette loi de la conservation de l'énergie

M. Bouasse, dans une étude sur le rôle des sciences dans l'histoire de la civilisation, remarquait très judicieusement que ce qui importe à l'histoire générale, c'est moins une découverte scientifique que la manière dont elle est comprise par les contemporains. A cet égard, le principe de la conservation de l'énergie a exercé au xix r siècle un prestige prodigieux; mais on peut dire que l'histoire de son influence sur les esprits •est bien l'histoire de l'influence d'un faux principe.

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Ce qui a séduit les intelligences, ce n'est pas la constance de l'« énergie » définie par lord Kelvin, c'est la croyance à la conservation de la valeur d'un monde isolé, et, par extension, de la valeur de l'univers matériel. Ce n'est pas le »< rien ne se perd n qu'a démontré la Physique, tout au contraire. L'action générale de la Physique sur les idées a néanmoins clé celle d'une science qui aurait démontré que « rien ne se perd ».

Quand il est devenu évident pour tout esprit cultivé que « quelque chose se perd dans le monde », tandis que des vulgarisateurs incompétents ont purement et simplement nié la vérité qui gênait leurs généralisations, il s'est trouvé une élite qui, sans illusion sur le bien fondé de l'idée nouvelle, s'est laissé entraîner, par ses habitudes d'esprit anciennes, à en atténuer la portée. Si quelque chose se perd chaque jour, a-t-elle dit, cela se retrouvera plus tard; si l'énergie se dissipe, elle se reconcenlrera; si le monde marche comme une horloge montée dont le ressort se détend à chaque minute, qui nous dit que le ressort, une fois détendu, ne sera pas dans un élat de complète instabilité ?

Nous avons dit quelques mots des thèses métaphysiques que Ton a échafaudées sur cette espérance. Elles sont intéressantes, beaucoup moins en ellesmêmes que comme révélatrices d'un état d'esprit. On a eu grandVaison de dire que la véritable science de l'esprit n'est pas la psychologie, mais la métaphysique. En ce sens, cette métaphysique de Spencer et des philosophes qui. s'inspirent de lui, restera comme une précieuse indication sur la façon dont certains savants duxix siècle se sont figuré l'avenir du monde; mais je ne crois pas qu'elle présente un autre intérêt. En tous les cas, il importe de ne pas la confondre avec la vision niaisement optimiste des choses quisans remettre à une très lointaine échéance la restau-

ration de l'énergie utile et le retour à Y « hétérogène ». se refuse à voir la dégradation présente.

Cette vision optimiste, nous avons essayé d'en signaler le danger. L'idée que la « Nature » est bonne, qu'il n'y a qu'à laisser libre cours -au jeu de ses lois, a éloigné de l'homme la pensée qu'il peut la modifier en bien ou en mal, qu'il peut ralentir ou accélérer la dégradation de l'énergie dans le monde matériel.

Quand je vois, sur les pentes raides du puy de Dôme, aux points où une herbe maigre recouvreà peine un sol de domite friable et poudreuse, un troupeau de moutons venir arracher les dernières touffes du gazon protecteur, je pense qu'il y aurait sans doute quelque paradoxe à soutenir que le berger imprévoyant se laisse guider par une notion erronée de la conservation de l'énergie. Et pourtant, n'est-il pas certain qu'il a subi l'influence des idées ambiantes? et cet aphorisme, cent fois répété à l'école et dans tous les ouvrages de vulgarisation, que la Science a démontré que a rien ne se perd », n'est-il pas une tentation, permanente et terrible, de tirer de la terre le plus grand profit immédiat, sans nul souci du lendemain? de se détourner d'une gestion conservatrice pour escompter les « forces conservatrices et toujours présentes » qui viendront « rétablir l'ordre accoutumé »? Quand le torrent, créé par la dénudation des pentes, aura rejoint d'autres torrents, et formé un fleuve capricieux qui dévastera les villages et ensablera les plaines, osera-t-on répéter que, dans le monde, « rien ne se perd » ?

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