Xénophon. L'Économique, chap. I
jugea comme, sans doute, Socrate lui-même aurait jugé. Il estima que l'abonné avait fait prix avec la Compagnie d'éclairage pour une « richesse » déterminée, et s'était, ensuite, adjugé cette richesse sans la payer, ce qui est urt vol.
Mais une personne quelque peu frottée de science se croira tenue de justifier cette sentence sage par des considérants plus scientifiques, et voici sans doute le langage qu'elle tiendra :
« Ce n'est pas la matière qui est précieuse pour nous, c'est l'énergie. Quand nous achetons du gaz d'éclairage, ce n'est pas pour lui-même, c'est pour l'énergie chimique de réserve qu'il renferme et que nous transformons, en le brûlant, en énergie calorifique ou lumineuse. Nous avons l'habitude de payer le gaz au mètre cube. Le gaz d'éclairage ordinaire fournit, en brûlant, 5.400 grandes calories au mètre cube, c'est-à-dire qu'un mètre cube employé au chauffage permettrait d'élever de 1 degré la température de 5.400 litres d'eau. Ces calories, c'est de l'énergie. Si nous avions pris l'habitude de payer nos notes de gaz à tant la calorie ou tant lesl. 000 calories, ce serait plus logique. Cela nous permettrait de payer moins cher le gaz lorsque, réellement, il est moins bon.
« Il est si vrai que cette façon de compter serait plus correcte que, dans le cas des distributions d'électricité, qui ne sont entrées dans les mœurs que beaucoup plus tard, à une époque de culture scientifique plus avancée, les polices d'abonnement indiquent le prix de l'énergie électrique, et que les compteurs ne sont pas des compteurs d'électricité, mais des compteurs d'énergie. Nous payons, par exemple, 6 centimes l'hectowaltheure, — unité moderne au nom bizarre, qui témoigne bien de l'éternelle résistance de la vie pratique à se plier aux systèmes rigidement logiques des savants, mais qui est bien une unité d'énergie,
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équivalente à 86 grandes calories, — et l'abonné le plus ignorant a bien conscience que ce qu'il achète et ce qu'il paie, c'est de l'énergie.
« Les autres types de distribution d'énergie se iflujtiplient d'ailleurs autour de, nous, avec, tous, un caractère commun. Distributions d'eau sous pression, capables d'entretenir de petits moteurs hydrauliques à domicile, de véritables turbines en chambre, comme à Genève; distributions d'air comprimé; distributions même de vide, comme il en existe dans certains laboratoires bien outillés, -et comme peutêtre, demain, nous en verrons à. Paris qù, pour aujourd'hui, nous voyons déjà le vide vendu et pprté à domicile! Se brancher frauduleusement sur un.0 distribution de vide allant chez le voisin serait i»n délit incontestable, et pourtant ici le délinquant ne déroberait aucun objet matériel à la Société distributrice, au contraire ! il lui déroberait seulement, ssws la payer le prix convenu, une certaine dose d'énergie. La notion d'énergie est venue mettre de l'ordre et de l'unité dans l'idée que nous avons des divers profits possibles à tirer du monde extérieur. Ce qui nous est utile, dans ces divers cas de distributions, et ce qu'on nous vend à des tarifs définis , c'est de l'énergie. »
Il n'est nul besoin d'aller si loin pour affirmer le caractère illicite de l'acte qui consiste à brancher, avant tout compteur, une canalisation parasite sur une distribution de n'importe quoi. Mais le raisonnement qui précède est trop fidèlement conforme à celui que, d'une façon consciente ou inconsciente, ferait en pareille matière l'homme cultivé de notre temps, pour qu'on ne s'y arrête pas un instant.
Peut-être pourrait-on d'abord remarquer l'énorme disproportion entre les prix usuels de l'unité d'énergie qu'apporte le gaz et de l'énergie qu'apporte l'électricité. A 6 centimes l'hectowattbeure, Ja distribution
d'électricité ferait ressortir la calorie, — la grande calorie, — à un quatorzième de centime; à raison de 22 centimes le mètre cube de gaz d'éclairage, la Compagnie du Gaz livrerait la calorie à moins de un deux centième de centime; si ? en dépit d'une telle disproportion, l'électricité peut lutter, c'est apparemment que le prix de l'unité d'énergie ne dépend pas uniquement de la quantité totale de cette énergie, mais aussi de la forme sous laquelle elle est fournie, et que toutes les qualités d'énergie ne sont pas équivalentes. Cette différence de prix peut, je le sais, se rattacher à des raisons d'un tout autre ordre, et elle ne suffit certes pas pour fonder sur un raisonnement rigoureux la distinction entre les qualités différentes de l'énergie : elle peut tout au moins en suggérer l'idée.
Et si l'homme cultiyé de notre temps croit avoir trouvé une" réponse satisfaisante à la question de savoir quel caractère commun présentent les diverses distributions qui viennent lui offrir jusque chez lui des marchandises aussi différentes l'une de l'autre
Sue le gaz ? l'électricité et le vide, en disant que ces istributions yiennent toutes mettre à sa disposition de l'énergie, je lui demanderai ce qu'il pense d'un nouveau genre de distribution urbaine installé d^jà dans quelques villes des États-Unis, et d'une industrie tout à fait moderne, appelée peut-être à un grand avenir, Il s'agit de l'industrie frigorifique et des distributions urbaines de froid.
te froid se fabrique et se distribue. On congèle depuis longtemps avec des machines à ammoniaque liquide les terrains boueux où l'on veut creuser et maçonner des puits de mine, On fabrique couramment aujourd'hui de l'air liquide. Quoi de plus naturel qu'un système de tuyaux où circule un liquide fpoid, incongelable, une canalisation de $a , ^mure } comme on dit en Amérique, allant rafraîchir l'été les
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divers étages d'une maison confortable que chauffe l'hiver une circulation d'eau chaude? Refroidir un corps, c'est lui enlever des calories; le refroidissement se mesure par le nombre des calories soustraites. Comme l'industriel qui produit du froid ne voit pas les choses du môme bout que celui qui produit du chaud, il est porté à prendre pour effet utile positif ce que l'autre compterait comme négatif : une calorie enlevée s'appelle, pour le producteur de froid, une frigorie. Comme il sait ce qu'il dépense pour actionner ses machines, il peut établir le prix de revient de la frigorie; s'il est possesseur d'une usine de distribution, il peut établir et inscrire sur des polices d'abonnement le prix de vente de la frigorie. C'est ainsi qu'à Saint-Louis, aux États-Unis, la frigorie revient environ à un centième de centime.
Que l'on veuille bien confronter ce simple fait avec la notion courante de l'énergie? On va répétant la formule populaire « La chaleur est une des formes de l'énergie », formule d'ailleurs juste, exprimant un fait vrai, qui permet d'évaluer en unités de chaleur, en calories, toutes les quantités d'énergie, que, sous les formes les plus diverses, nous présentent la nature et l'industrie. Mais en même temps on garde l'arrière-pensée que l'énergie est nécessairement quelque chose de précieux et d'utile. Comment s'expliquer dès lors que la suppression de calories, c'est-à-dire la suppression d'une quantité d'énergie, puisse être une opération que l'on juge profitable et que l'on paie à prix d'argent? Que je verse une somme à qui, par le vide, me permet de me débarrasser de poussières et de déchets qui m'encombrent, — que je paye le vide, — on le comprend encore, parce qu'avec le vide on m'apporte une force d'aspiration, et en définitive de l'énergie. Mais que je paye pour qu'on m'enlève de l'énergie, c'est ce qui heurte de front l'idée qu'on se fait d'ordinaire de l'énergie.
Il y a donc une énergie de déchet, une énergie usée, dont on n'a plus que faire et dont il y a tout avantage à se défaire!
Sans attendre même que naquît l'industrie du froid artificiel, ne connaissait-on pas des circonstances où Ton a de l'énergie, — c'est le cas de le dire, — à revendre, mais pour laquelle on chercherait vainement un acheteur? L'Européen transporté dans les régions tropicales ne reçoit du soleil que trop de calories : il n'a que faire de tant d'énergie, et ne souhaiterait que d'en abandonner une partie. Et si l'on s'avisait de lui poser la question qui revient sans cesse dans Y Economique :
« Dirons-nous que l'énergie aussi est une richesse? »
Il répondrait, à coup sûr, comme l'interlocuteur de Socrate :
« L'énergie surabondante, comme la chaleur d'un milieu trop chaud où l'on est plongé, est, certes, une non-valeur. Seule est une richesse l'énergie dont on peut tirer parti, l'énergie utilisable. »
Cette distinction en deux parts de l'énergie totale que possède un corps matériel : énergie utilisable et énergie de déchet, est grosse de conséquences. Si elle se trouve bien établie, et non pas seulement par une raison de bon sens, mais par la science la moins contestée, que voudra-t-on dire, désormais, quand on affirmera que, dans un monde fermé, soustrait à toute influence extérieure à lui, l'énergie totale se conserve et demeure en quantité invariable ? On voudra dire, tout simplement, qu'à l'intérieur de ce microcosme, la somme de l'énergie utile et de l'énergie usée garde une valeur constante, que ce que l'une gagne, l'autre le perd. Mais quelle est celle des deux variétés d'énergie qui augmente et quelle est celle qui diminue? Si les phénomènes qui se passent à l'intérieur de ce microcosme ressemblent à ceux que nous présente la nature que nous connaissons,
nous savons d'avance dans quel sens se feront les échanges. C'est toujours l'énergie de déchet qui augmentera aux dépens de l'énergie utilisable, et c'est celle-ci qui sans cesse diminuera. Que devient, dès lors, non pas le principe de la conservation de l'énergie, mais l'intérêt de Ja conservation de l'énergie?
La lecture des ouvrages de vulgarisation, la, conversation avec des personne? cultivées : philosophes, médecins, hommes du monde, qui, sans être des physicien, possèdent quelques notions de physique, l'interrogation des élèves qui dnt terminé leurs études secondaires, — tout au moins jusqu'à ces toutes dernières années, — impose la constatation d'un fait extrêmement général. Quand on parle de la conservation de l'énergie, on commet sur le mot énergie un contre-sens ; on sous-entend, par ce mot, ce que le physicien appelle énergie utilisable, et ce contresens est la raison profonde de l'importance que le public cultivé attache à l'idée de conservation de l'énergie. Quand le physicien affirme que ce qui reste permanent, c'est une certaine fonction qui se trouve la somme de l'énergie-riçhesse et de l'énergie non»vajeur, son interlocuteur comprend que c'est l'énergierichesse qui se conserve.
A vrai dire, la vulgarisation de notions scientifiques ne va jamais sans quelques inconvients dont il n'y a pas lieu d'être scandalisé, ni même surpris. Il faut toujours s'attendre à ce qu'un terme scientifique, quand il s'incorpore à la langue courante, ne garde pas le sens strictement déterminé que comporte sa définition. Faut-il renoncer, pour cela, à divulguer les conclusions de la science, et 4 s'efforcer d'en montrer l'importapce, même à des personnes qui seraient incapables d'énoncer avec toutes les restrictions et }§s réjseryes nécessaires, Jes principes qu'elles invor .quept? Fftnt-il pe reconnaître le droit de parler d,u
poids et de la masse qu'à ceux qui pourraient définir ces ternies en toute rigueur? Ce serait une exigence d'autant plus excessive qu'il y a une foule de mots de la langue courante qui répondent à des idées communes à tous et que quelques-un» à peine sauraient définir correctement ; combien sauraient formuler en une proposition irréprochable ce qu'est l'espace et ce qu'est le temps? A mesure que les résultats de la science entrent dans le patrimoine commun des esprits, il est donc inévitable que certains mots scientifiques pénètrent dans le langage courant et qu'ils soient exposés à n'être pas très exactement compris, L'inconvénient qui en résulte est la contre-partie nécessaire de l'avantage que procure à tous et aux savants eux-mêmes l'enrichissement continuel du trésor des connaissances communes et la création d'une atmosphère scientifique générale qui rend possibles les progrès futurs.
Je pense donc qu'on serait très mal venu à dénier le droit de parler d'énergie à quiconque serait incapable de rédiger une dissertation correcte sur la définition de l'énergie. Seulement, ce qui est le devoir d§ l'homme de science qui s'aperçoit d'une confusion grave très généralement commise dans l'emploi d'un mot scientifique, c'est de la signaler sans se lasser et de mettre en garde contre elle.
Sur la signification du mot énergie, ce n'est pas une erreur de détail que nous avons à déplorer, c'est un véritable contresens. Dénoncé à de multiples reprises par des savants dont nous citerons les travaux, ce contresens date des origines mêmes de H science do l'énergie, et nous essaierons d'en tracer l'histoire,
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