TOURBILLONS AÉRIENS ET TOURBILLONS DE COURS D'EAU
La portée de la conclusion relative à l'outil réellement employé pour le forage des roches est considérable. Cet outil, aux mains de tout autre ouvrier que l'eau, pourra produire des effets, sinon aussi puissants, du moins tout à fait comparables.
C'est ainsi que l'érosion tourbillonnaire éolienne joue un rôle notable dans l'établissement de la morphologie désertique, et qu'au cours des mêmes observations, en Afrique, on a été conduit à attribuer aux petits tourbillons de vent entraînant des grains de sable, une foule d'actions perforantes sur des roches dures qui, jusque-là, étaient attribuées de préférence à des altérations chimiques.
C'est la marque d'une analogie nouvelle entre le tourbillon d'eaux courantes et le tourbillon aérien. Cette analogie nous a suggéré l'idée d'examiner, dans les deux hémisphères, le sens de rotation des tourbillons de rivières. Entre le tout petit tourbillon de vent qui marque son empreinte sur une dune de sable et le cyclone tropical, il y a tous les intermédiaires, en passant par la trombe saharienne observée si souvent par M. Teisserenc de Bort, et la tornade de nos régions, telle que celle que j'ai eu l'occasion d'examiner à Javaugues en 1902, couchant des arbres dont les troncs jonchaient le sol sur une largeur de 2 à 3 kilomètres et y dessinaient le mouvement giratoire en sens inverse des aiguilles d'une montre, avec la distinction extrêmement nette du bord maniable et du bord dangereux.
L'influence de la rotation terrestre, qui intervient pour imposer un sens de rotation à l'exclusion de l'autre, aux cyclones et tornades, est d'autant plus dominante que la durée de rotation des particules
158 LA DÉGRADATION DE l'ÉXERGIE
d'air autour de Taxe central est plus grande : avec de petits tourbillons rapides, cette influence est de plus en plus incertaine. Mais elle est encore manifeste sur des tourbillons aussi rapides que le sont les tourbillons ordinaires d'eaux courantes : et les observations de Jean Brunhes et de ses élèves ont mis en lumière, dans l'Europe centrale, une incontestable prédominance des tourbillons d'eaux courantes tournant dans le sens des cyclones de nos régions. Des observations entreprises à Madagascar sous la direction du général Galliéni et du commandant Dubois ont établi que, tout au moins dans le sud de l'île, c'est l'autre sens de rotation, celui des aiguilles d'une montre, qui prédomine.
L'intérêt de ces observations est double. Elles permettent de donner une interprétation nouvelle et beaucoup plus rationnelle de la « loi de Baer », qui affirme la tendance des fleuves de l'hémisphère nord à incliner vers leur droite, et qui attribue cette tendance à la rotation terrestre. Les forces directement mises en jeu par la rotation de la terre seraient beaucoup trop faibles pour exercer une influence directe : mais il n'est plus absurde d'attribuer une action de cet ordre à la prédominance d'un sens de tourbillons sur l'autre, cette prédominance étant elle-même une conséquence indirecte de la rotation terrestre : la rotation interviendrait ici non pour agir, mais pour orienter une action. La généralité de la tactique tourbillonnaire rend, par ailleurs, légitime une explication d'une propriété générale des vallées par une propriété générale des tourbillons.
Ces observations nous révèlent en outre un caractère du tourbillon d'eau qui a échappé à bien des savants. Ce ne sont pas, avant tout, des phénomènes accidentels, nés du heurt d'un courant liquide contre une rive qu'il frôle ou contre une pile de pont : s'il fallait voir dans ces circonstances la cause fondamen-
taie des tourbillons de rivière, on en devrait rencontrer en égal nombre qui tournent dans les deux sens. Le tourbillon d'eaux courantes est quelque chose de plus spontané : il lui faut sans doute une occasion et, en quelque sorte, un prétexte, pour naître; mais dans des circonstances qui restent encore imparfaitement précisées, il se produit au milieu du lit des cours d'eau. Et il doit se produire, en effet, puisque c'est par lui et par son intermédiaire que s'opère pratiquement la dégradation de l'énergie mécanique de l'eau courante.