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ÉVOLUTION ET DÉGRADATION

Les remarques qui précèdent donnent la clef de l'opposition apparente qui existe entre la doctrine de l'évolution et le piincipe de la dégradation de l'énergie. La physique nous représente un monde s'usant sans trêve. Une philosophie qui prétend s'appuyer sur la biologie nous dépeint au contraire avec complaisance un monde s'améliorant sans cesse, où la vie physiologique va se perfectionnant toujours, jusqu'à prendre chez l'homme pleine conscience d'elle- "même, et où nulle limite ne semble imposée au progrès éternel. Observons que cette seconde idée, — l'idée du progrès indéfini, — a, beaucoup plus que la première, fourni matière à des développements littéraires. C'est, sans aucun doute, que les faits scientifiques, sur lesquels elle est échafaudée, se prêtent à une vulgarisation autrement facile, ^ue les faits scientifiques dont l'exposé constitue le principe de Carnot.

Selon nous, le principe de la dégradation de l'énergie ne saurait rien prouver contre le fait de l'évolution. La transformation progressive des espèces, la réalisation d'organismes plus parfaits, n'a rien de contraire à l'idée de la déperdition constante d'énergie utilisable. Seulement, les vastes et grandioses conceptions de philosophes imaginatifs qui érigent en principe absolu la loi du « progrès universel » ne sauraient prévaloir non plus contre une des idées les plus fondamentales que nous révèle la physique. D'une part donc, le monde s'use; d'autre part, l'apparition sur la terre d'êtres vivants de plus en plus

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élevés, et, dans un ordre d'idées un peu différent, le développement de la civilisation au sein des sociétés humaines, donnent sans contredit l'impression d'un progrès et d'un gain. Il ne s'agit pas de « concilier » des choses qui ne sont pas contradictoires; il s'agit seulement de savoir les énoncer en un langage qui fasse apparaître visible l'absence réelle de contradiction.

Nous croyons que l'on peut dire :

Les êtres vivants ont pour rôle de ralentir la dégradation de l'énergie dans le monde. Ce rôle, ils s'en acquittent, plus ou moins bien, inconsciemment ou consciemment. C'est ce que fait, avec une perfection spéciale, l'homme qui capte les « forces naturelles »; lîiomme qui se sert d'une chute d'eau pour faire tourner sa roue hydraulique distrait, sous forme d'énergie mécanique, une énergie qui se serait gaspillée et transformée en énergie calorifique inutile. A tous les degrés de l'échelle des êtres, tout ce qui vit est capable d'accroître la fraction utilisée de l'énergie de l'univers. Le résultat palpable de 1' « évolution », en quelque domaine qu'elle se manifeste, se traduit en définitive par une augmentation de l'énergie utilisée de l'univers.

Mais l'énergie utilisée ne doit pas être confondue avec Vénergie utilisable. On a défini l'énergie utilisable d'un système fermé, par la dose maximum d'énergie de qualité supérieure qu'il est possible d'en extraire; et Ton a souvent employé dans les chapitres précédents, comme synonyme d'énergie utilisable, le terme plus bref d'énergie utile. L'énergie utilisée est tout autre chose. Ce dernier terme comporte un élément relatif et subjectif qui était absent du premier. Entre l'énergie utilisable et l'énergie utilisée existe la différence qui sépare un terrain propre à la culture d'un champ cultivé.

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Cette énergie utilisée n'est et ne sera de longtemps qu'une fraction imperceptible de l'énergie utilisable. Et Ton conçoit sans peine que l'énergie utilisée puisse augmenter, tandis que l'énergie utilisable diminue. Quelque rapide que puisse jamais être le « progrès », jamais il ne saurait faire que l'énergie utilisée dépasse l'énergie utilisable. Et, pour nous borner à l'énergie utilisable que renferme notre système solaire, — et ne pas encourir ainsi le reproche de raisonner sur l'ensemble de l'univers, — nous n'en savons utiliser qu'une part infime : c'est cette petite part utilisée, qu'accroît le développement de la vie à la surface de notre globe, et qu'accroît surtout, lorsqu'il n'est pas effectué à rebours, le développement de la civilisation. L'ensemble de l'énergie utilisable n'en va pas moins diminuant sans cesse, d'une façon lente, mais sure. De jour en jour, nous savons tirer un parti meilleur d'une richesse qu'on a longtemps laissée se gaspiller sans profit; mais cette richesse se réduit chaque jour. Comme elle est immense, nous n'apercevons pas cettç réduction, et nous ne prenons garde qu'à l'accroissement rapide de la fortune réelle; mais cet accroissement n'empêchera point qu'il ne vienne un temps où le trésor sera épuisé. Telle une île, surgie au sein de l'Océan, et soumise à un affaissement graduel : la mer gagne chaque année sur elle quelques millimètres de niveau ; d'abord en friche, l'île est mise en culture par les habitants qui y ont abordé : ces habitants ont devant eux un domaine immense dont une fraction minime suffit à tous leurs besoins ; à ce domaine, ils ne connaissent pas de limites, et, comme, de mieux en mieux, ils savent le travailler, ils en viennent à n'assigner aucune borne à leur ambition. Cependant, l'invasion de l'Océan se poursuit, progressive et régulière, et, dans un avenir certain, la mer engloutira Tile tout entière. Pour grossière que soit la comparaison, elle a le mérile

de nous donner une image de l'énergie utilisable que contient notre monde planétaire. Les progrès de la vie et tie l'intelligence sur la terre permettent d'en tirer chaque jour un meilleur parti. Ils ne sauraient faire que l'énergie utilisable du monde n'aille sans cesse en décroissant.

L'opposition entre le principe de la dégradation de l'énergie et l'évolutionnisme n'est donc qu'une oppositionaggarente : elle suffit pourtant pour que nous ne goûtions pas le nom de principe d'évolution, donné par Jean Perrin à la loi de la dégradation de l'énergie. Cette loi marque bien une évolution dans le monde, mais une évolution qui s'effectue au rebours du « progrès » que Ton entend d'ordinaire par ce mot d'évolution.

Encore, faut-il prendre garde que l'être vivant, et particulièrement l'homme, capable de ralentir, dans une certaine mesure, la dégradation de l'énergie dans le monde, peut aussi, — et c'est ce qui lui arrive trop souvent, — accélérer la dégradation.

Ostwald a dit que la civilisation consiste dans l'art de se servir de l'énergie brute de la nature. Les armes successives imaginées par les hommes représentent des étapes successives dans l'utilisation des diverses formes usuelles d'énergie : l'arme à frapper, qui emploie l'énergie cinétique de la matière, a fait place à l'arme lancée, qui utilise l'énergie potentielle d'un ressort bandé, puis à l'arme à feu, qui s'adresse à l'énergie chimique contenue dans une poudre. Mais tous les progrès de la civilisation ne sont pas également bons. Si l'action de l'homme est toujours limitée par Ti m possibilité de faire marcher le monde à reculons, il a le pouvoir de ralentir ou d'accélérer la dégradation. L'industrie, bienfaisante quand elle raleuLit la dégradation de l'énergie, est malfaisante quand elle l'accélère et qu'elle pratique la dévas-

tation de ia nature, la « Raubwirthschaft ».Le « libre jeu des lois. naturelles » comporte la tendance universelle à la dissipation des formes utiles de l'énergie; la mesure dans laquelle une époque lutte contre cette tendance pourrait être prise pour la mesure même de son degré de civilisation. A cet égard, les pires des barbares sont certains civilisés. Et il est bien vrai de dire que, « la Nature », si elle n'est pas « bonne », — puisqu'elle s'use sans cesse, — et si elle est susceptible d'être améliorée par la véritable civilisation, devient pire si elle est aux mains du civilisé barbare. La vieille question, agitée par Rousseau, de l'infériorité ou de la supériorité de 1' « état de société » par rapport à l'« état de nature », pourrait, en un sens, être réduite à cette autre : la société a-t-elle pour résultat d'accélérer ou de ralentir la dégradation de l'énergie dans la nature ?

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