LE DROIT D'ABUS
Ceux qui, au. contraire, brûlent, en houille et en bois, une quantité plus grande de carbone dans une année, que l'ensemble des végétaux de notre globe n'en peut reprendre sur l'acide carbonique de l'air dans le même temps, ceux-là font œuvre nuisible. Qu'en cas de besoin, il soit permis de prendre sur cette réserve d'énergie utilisable et d'attaquer ce trésor de guerre, nous n'aurions garde de le nier. Mais que l'on puisse impunément y puiser sans compter, c'est ce que nous contestons. A brûler en un an plus qu'il ne se reforme en un an, il y a, véritablement, abus. Et il y a abus encore, et abus singulièrement grave, à réduire, ou à détruire la faculté que garde la nature végétale de produire des transformations artificielles qui viennent compenser en partie les transformations naturelles. Là où la
nature est bienfaisante, il faut l'aider, non la contrarier; et nulle part, elle n'est plus bienfaisante que là où il semble qu'elle fasse effort pour remonter le courant qui l'emporte vers la destruction de toute énergie utilisable. L' « abus » dans l'usage de la propriété de la terre, pourrait être défini, soit, comme la provocation à de nouvelles transformations naturelles, s'ajoutant a celles qui se passeraient sans nous, — soit comme la limitation du pouvoir que garde la nature de produire, en certains cas, des transformations artificielles.
J'ai, ailleurs, appelé l'attention sur là liaison logique entre l'idée fausse d'un monde qui ne s'use pas, d'un monde où « rien ne se perd », et la thèse qu'on peut, sans aucun souci de lointain avenir, faire du monde et des biens de la terre ce que l'on veut, qu'il n'y a aucun danger à laisser à quiconque, sur sa propriété, le droit d'user et d'abuser.
On sait assez quels graves inconvénients ce laisserfaire a produits, et comment le déboisement, pratiqué surtout en grand depuis ia suppression des « maîtrises des eaux et forêts » et la vente des biens nationaux, a ruiné notre navigation intérieure. Ces inconvénients, ces dangers, ce mal qui s'est fait et qui est devenu sensible en si peu de temps, — mal auquel la houille blanche a obligé à prendre garde, ce qui n'est pas le moindre service qu'elle ait rendu, — n'auraient-ils pas plus tôt frappé les esprits, ne se seraient-ils pas imposés plus tôt à l'attention de quiconque réfléchit, si la vulgarisation courante, partiale et tronquée, de la « conservation de l'énergie » n'avait pas rendu longtemps les cerveaux réfractaires à l'idée que, dans le monde matériel, dans notre terre, quelque chose peut se perdre et s'user, et que l'homme a, vis-à-vis du monde matériel, des devoirs en même temps que des droits?
« GVst le droit d'user et d'abuser, écrivait Proud-
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hon en 1868, que le siècle s'efforce de retenir el avec lequel il ne peut plus vivre, qui produit de nos jours la désertion de la terre et la désolation sociale. La métaphysique de la propriété a dévasté le sol français, découronné les montagnes, changé les rivières en torrents, empierré les vallées, le tout avec autorisation du gouvernement. Elle a rendu l'agriculture odieuse au paysan, plus odieuse encore la patrie; elle pousse à la dépopulation. »
J'ai dit, ailleurs 1 , comment la conception de la propriété que nous avons héritée du droit romain, — en renchérissant sur le droit romain, — nous a mis en état d'infériorité sur les peuples qui ont une conception moins absolue des droits de l'homme sur la nature. Mais je crois que cette conception romaine a largement bénéficié, en France, de la complicité d'une opinion maintenue, à l'égard de l'avenir du monde matériel, dans un optimisme béat par l'ignorance systématique de l'idée de dégradation et par la répétition à contre-sens de la formule : « Rien ne se crée, rien ne se perd ».
À rencontre de cette erreur, il nous semble particulièrement important de maintenir ou de rétablir ce qui est la vérité scientifique : pour cette raison, d'abord, — qui pourrait suffire, — qu'elle est la vérité; et, pour cette autre raison, que la vérité, ici, est particulièrement féconde.
1. Houille blanche, déboisement et droit de propriété. Fribourg,
§ 1. — LA RADIOACTIVITÉ MET-ELLE EN DÉFAUT LA LOI DE LA DÉGRADATION DE L'ÉNERGIE?
L'espoir de prendre en défaut la loi de dégradation ne semble pas justifié par l'étude de l'être vivant. Mais cet espoir est tenace ; et ce que la vie ne nous a pas présenté, on a tenté de le découvrir ailleurs.
Quelques personnes ont pensé trouver, dans les découvertes tout à fait modernes qui ont renouvelé la physique, le moyen d'échapper aux prises de la loi de dégradation. On s'est demandé si les phénomènes de radioactivité qui semblent bien, ainsi que Pavait pressenti le docteur Gustave Le Bon, constituer une propriété générale de la matière et non. l'apanage exclusif de quelques substances exceptionnelles, ne venaient pas donner un démenti aux lois fondamentales de la science de l'énergie. Allant plus loin, on a cru pouvoir affirmer que le retour du monde matériel à son état primitif, et par conséquent sa pérennité, étaient désormais assurés. Au début de notre système solaire, par exemple, que s'est-il passé? Une concentration d'éléments matériels très rares en une matière plus dense, et probablement en atomes chimiques distincts. Nous assistons aujourd'hui à la dissociation, ou, comme on
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l'a dit, à la dématérialisation de la matière, qui se résout en fragments d'atomes; nous prenons sur le vif cette destruction dans le radium : nous avons des raisons de penser qu'elle existe dans tous les corps. Donc, au début du monde, formation des atomes et concentration de la matière; à la fin, dissociation de la matière et retour au chaos initial ; le monde tourne dans un cercle sans commencement ni fin. A ce roman scientifique, il y a un léger défaut : c'est qu'il méconnaît le fait scientifique fondamental. La concentration de la matière cosmique en un amas central, et, d* autre part, la dissociation de la matière radioactive, sont deux phénomènes qui paraissent contraires; ils ont, tous deux, un caractère essentiel commun : tous deux dégagent de la chaleur. La production de chaleur par la concentration de la matière cosmique n'est pas douteuse; la production de chaleur par le radium qui se détruit, en projetant au dehors des particules électrisées, est l'une des grandes découvertes de Curie. Il y a donc, entre la concentration de la matière cosmique et la dissociation de la matière radioactive, le même rapport qu'entre une combustion spontanée, celle du charbon à l'air, et une explosion comme celle de la dynamite; la, première de ces réactions chimiques est une combinaison, la seconde une décomposition : toutes deux dégagent de la chaleur; toutes deux correspondent au passage d'énergie chimique de qualité supérieure à la forme inférieure d'énergie calorifique, c'est-à-dire que toutes deux entraînent dégradation d'énergie. Quand le charbon est brûlé, quand la dynamite a fait explosion, il y a quelque chose d'usé; il faut une dépense pour remettre les choses en état, pour décomposer l'acide carbonique ou pour ramener en combinaison les éléments qui constituaient la dynamite.