Ces lignes ont été écrites en 1897. [La P
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monde, c'est la marche de l'univers, pris dans son ensemble, vers l'uniformité et vers la mort.
Si donc le mécanisme semble peu compatible avec le principe deCarnot, entendu comme une vérité absolue, applicable à un élément quelconque de la matière, c'est peut-être ici le mécanisme qui a raison. Tout ce qu'on lui demande, comme on a le droit de le demander à toute philosophie du monde, c'est de ne pas contredire la loi générale de dégradation de l'énergie universelle, c'est d'être compatible avec le principe de Carnot entendu comme vérité statistique.
Même avec le principe entendu ainsi dans son sens large, le mécanisme peut-il s'accorder? ou bien le désaccord est-il définitif? Sur ce problème, il semble encore prématuré de prononcer un verdict sans appel. Cependant on ne peut nier que, dans les dernières années, la pensée scientifique ne se soit orientée vers l'idée de l'accord.
A l'occasion de l'étude du premier phénomène irréversible, le frottement, on a fait voir, avec M. Brillouin, comment la mécanique pure, ou du moins la physique purement newtonienne, nous fournit des exemples de transformation irréversible d'énergie potentielle en énergie oscillatoire, et comment il suffit, pour réaliser une telle transformation, de traverser des positions d'équilibre instable. L'étude de la diffusion de la matière nous a, par contre, fourni dans le mélange des gaz, un exemple de modification généralement irréversible, qui n'entraîne pourtant aucune dégradation. Ainsi, d'une part, l'idée d'irréversibilité et l'idée de destruction d'énergie utile nous apparaissent comme moins indissolublement liées qu'un premier examen ne l'avait suggéré, ce qui atténue l'impression de brutale antithèse entre deux types de phénomènes : phénomène^ mécaniques et réversibles, où rien ne se perd, — phénomènes physiques, irréversibles, où se perd de l'énergie utile.
SYSTÈMES MÉGANISTES ET DÉGRADATION DE i/ÉNERGIE 333
Et d'autre part, quelque difficulté que rencontre la construction d'un monde physique se dégradant avec des matériaux empruntés au mécanisme, on ne peut plus nier que certaines combinaisons d^léments purement mécaniques ne puissent fournir des systèmes irréversibles dont l'énergie utile va décroissant. Il y a donc des mécanismes qui ne contredisent pas les principes de la Thermodynamique.
§5. - LA CONDAMNATION DU MÉCANISME LITTÉRAIRE EXCLUSIF DE L'IDÉE DE DÉGRADATION.
Les partisans du mécanisme sont donc autorisés à dire : « Si la Thermodynamique paraît animée de préventions contre nous, c'est que, trop souvent, on a présenté le mécanisme sous une forme étroite et fausse, contradictoire avec l'idée de dégradation de l'énergie : de ce que certains mécanistes ont compromis le mécanisme, est-ce une raison pour déclarer la guerre à toute espèce de mécanisme? »
Je crois justement que, si nous n'avons pas de raisons convaincantes pour rejeter sans appel toute espèce de mécanisme, il faut réjeter du moins définitivement tout mécanisme contradictoire avec ridée de la dégradation de l'énergie. Or, on ne peut contester que, dans l'esprit d'un certain nombre de philosophes ou de vulgarisateurs, le mécanisme littéraire qu'ils construisaient n'impliquât des conclusions contradictoires au principe de Carnot. Il y a plus. L'erreur de ces systèmes a peut-être été l'une des raisons de leur vogue : sur l'hypothèse mécaniste, comme base, on construisait, comme son couronnement nécessaire, un monde incapable de s'user, ou « rien ne se crée, et rien ne se perd » ; un monde reprenant périodiquement la même situation et le même état en toutes ses parties, et se mouvant ainsi dans une oscillation éternelle entre deux états extrêmes. Cela est si vrai
que, môme chez certains physiciens qui sont des maîtres en Thermodynamique, — il suffit de se reporter aux citations que nous avons faites de M. Mouret, — cette idée arrive à se superposer aux notions exactes de Thermodynamique, de la façon tout à fait arbitraire et artificielle que nous avons vue.
Peut-être même y a-t-il des vulgarisateurs qui ne tiennent au mécanisme que parce qu'il implique pour eux la durée éternelle du monde physique, parce qu'il entraîne pour eux laconclusion que, dans l'univers, rien ne se détériore qui ne se puisse restaurer de soi-même, et rien ne se détruit que le libre jeu des lois naturelles ne puisse régénérer. Si des philosophes comme M. Gouturat ou M. Lechalas sont tout disposés à dégager le mécanisme de toute solidarité avec des conclusions aussi hasardées que compromettantes, j'imagine que, pour certaines personnes, dégagé de ces conclusions, le mécanisme perdrait beaucoup de son prix.
Verdet présentait, dès 1856, un exposé synthétique de « la théorie mécanique de la chaleur ». S'altaquant à la tendance qui a prévalu depuis, et que représentait alors à peu près seul Macquorn Rankine, d'exposer la Thermodynamique indépendamment de toute hypothèse mécaniste, Verdet déclarait qu'il y aurait presque « mauvaise foi » à vouloir exposer les principes de la théorie moderne de la chaleur en les séparant des hypothèses mécanistes qui leur ont incontestablement donné naissance. La critique pouvait porter, s'il était question du principe de la conservation de l'énergie. Ne peut-on dire tout juste le contraire du principe de la dégradation de l'énergie? Aujourd'hui, c'est-à-dire cinquante ans après, nous en sommûâ encore à chercher un moyen de « concilier » le print-ipe de la dégradation de l'énergie avec le mécanisme : n'y aurait-il pas « mauvaise foi » à nous représenter ce principe comme une conséquence des théories mécanistes?