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fatalité, est devenu le meurtrier de son père et répoux de sa propre mère, la pièce se compose d'une longue information où la lumière se fait peu à peu, où se succèdent des personnages semblables à des témoins devant la justice, dont les réponses laissent de plus en plus entrevoir Fhorrible vérité. OEdipe et Jocaste font eux-mêmes cette enquête, qui devient poignante. Mais au moment, au moment précis où Jocaste, et avec elle le public, soupçonne qu'elle est la femme de son fils, elle disparait pour ne plus reparaître; le poète enlève à nos yeux cette monstruosité morale de l'inceste. Elle est présente à l'esprit du spectateur, qui la cherche du regard sans la trouver, d'autant plus présente qu'elle ne se montre plus.

Ces sortes de délicatcsres ne se rencontrent pas seulement chez les Grecs, peuple arliste par excellence, mais chez tous les grands poètes qui savent observer les convenances d'un sujet. Assurément Dante n'est pas un poète timide, et il a prouvé plus d'une fois qu'il n'est pas homme à reculer devant les hardiesses de la pensée et du style. Mais comme il sait être discret quand il le faut! qu'on se rappelle le célèbre épisode de Francesca de Rimini poignardée avec son amant par un mari jaloux. Dans le récit qu'elle fait de sa lamentable histoire, elle raconte comment, lisant un jour avec son beau-frère le roman de Lancelot^ ils en vinrent dans leur lecture à la scène trop charmante où le chevalier baisa le sourire de la reine. Cet exemple nous perdit, dit-elle, et ce jour-là nous ne lu-

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mes pas plus avant. Sur ces simples mots s'arrête tout le récit, et il devait s'arrêter là. Un poète moderne se serait fait un strict devoir de peindre l'ardeur de cet amour, puis la fureur de répoux outragé, le coup de poignard et le sang répandu. Mais ici la situation demandait une extrême réserve, et Dante Ta bien senti. En effet comment cette jeune femme aurait-elle pu, sans cruelle confusion, raconter son infortune à deux hommes, deux inconnus? Que voulez-vous d'ailleurs que fassent dans l'enfer à cette pauvre âme de Francesca les douloureux plaisirs de la vie terrestre? que lui importent ces souvenirs et ces misères? Ces seuls mots pudiques : Nous ne lûmes pas plus ava?it renferment tout son malheur, toute sa honte, tous ses regrets. Tel est l'effet de cette simple phrase qu'en la lisant on ne peut s'empêcher de s'y arrêter à loisir pour y démêler avec une admiration de plus en plus pénétrante les infinies convenances que le poète y a observées. L'inépuisable beauté de ce récit est dans ce demi-silence.

Dans la comédie surtout, il faut laisser beaucoup à deviner par la raison que la nature vulgaire des sujets risque toujours d'entraîner l'auteur au delà des justes limites. C'est là que

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Tagrément consiste souvent dans la mesure et dans les sous-entendus. Le chef-d'œuvre du genre est V Amphitryon de Molière, où, du commencement à la fin, le plaisir du spectateur est de découvrir ce que le poète a si bien voilé. Même on peut dire que tout le charme de cette comédie est dans ce voile à la fois si discret et si transparent, car l'incroyable bizarrerie de l'aventure n'aurait pas d'intérêt si nous n'avions pas le mérite de la pénétrer nous-mêmes. Mais sans insister sur cette merveille du génie, qu'on se rappelle l'heureuse et singulière adresse d'un auteur comique contemporain. Voulant faire rire aux dépens de deux jeunes filles extravagantes et de leur mère qui n'a pu que les mal élever puisqu'elle est toujours en course et en visites, il eut l'ingénieuse idée de ne pas montrer sur la scène cette mère ridicule qu'il aurait fallu rendre plus ridicule encore que ses filles, qui le sont déjà plus qu'il ne faut. On attend toujours cette mère invisible, elle va venir, elle est venue, on va la voir, mais elle est déjà repartie. D'un bout de la pièce à l'autre, elle s'absente, et, grâce à une dextérité dramatique toute nouvelle et fort plaisante, elle a trouvé le moyen de faire plus que s'absenter, puisque n'étant jamais entrée, elle est toujours

sortie. Le personnage principal de la pièce est celui qu'on ne voit jamais.

L'art d'écrire n'est le plus souvent que l'art de suggérer plus d'idées et de sentiments qu'on n'en exprime. A part les orateurs, qui sont obligés de tout dire, puisque leurs paroles doivent être saisies à la volée et n'attendent pas la réflexion, tous les autres grands écrivains donnent à entendre plus qu'ils ne disent, Thucydide, Tacite, La Bruyère, Montesquieu, pour ne nommer que ceux qui comptent le plus sur l'inlelligence du lecteur. Tantôt par une image, tantôt par un seul mot ils nous découvrent un monde. Leur pensée serrée, condensée, une fois qu'elle est entrée dans notre esprit, y éclate et s'y déploie. Souvent ils nous offrent leur idée dans une demi-obscurité qui nous inquiète et par cela nous éveille; quelquefois leur composition a quelque chose d'abrupt qui ouvre devant nous une profondeur où se précipite notre pensée. Voyez, par exemple, avec quel art, dans son livre sur la conjuration de Gatilina , Salluste, qui pourtant se plaît aux réflexions morales, s'en abstient tout à coup au moment où elles paraissent le plus nécessaires, et termine brusquement son histoire par un simple récit, mais qui donne à penser. Après

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avoir dépeint la mort si vaillante de Gatilina et des siens, il fait voir les soldats de l'armée victorieuse visitant le champ de bataille, retournant çà et là les cadavres des conjurés, reconnaissant celui-ci un ami ou un parent, celui-là un ennemi personnel. « Ainsi, dit-il, toute l'armée était agitée d'émotions diverses; à côté de l'allégresse, la douleur, le deuil à côté de la joie. » Ce sont les derniers mots du livre. L'historien nous laisse à notre méditation sur l'horreur des guerres civiles. Il sait bien que pour une ou deux réflexions qu'il pourrait faire nous en ferons mille; il sait aussi, le fm artiste, que les pensées qui nous touchent le plus sont celles que nous trouvons nousmêmes.

Jusque dans la critique littéraire, qui semble ne demander que de la science et de la clairvoyance, cet art a son charme. C'est à cet art que Villemain a dû ses secrètes grâces, des grâces, il est vrai, qui, pour avoir été trop complaisamment employées par l'auteur, ont fmi par n'être plus secrètes. S'il est un maître dans l'art du sous-entendu, c'est Sainte-Beuve^ dont les nombreux volumes, où il semble avoir tout dit, ne sont rien en comparaison de tout ce qu'il a donné à comprendre. Mais c'est sur-?

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tout dans les œuvres d'imagination, dans la poésie, que cet art est non seulement nécessaire, mais nous paraît être la marque même du génie. Qui ne sait que de choses renferme parfois un seul vers d'Homère, quelles perspectives morales ouvre un vers de Virgile? Il en est ainsi de Dante, de Shakspeare, de La Fontaine, de Racine, de Goethe quelquefois. Lorsque, dans les Femmes savantes de Molière, Philaminte s'exclame sur un mot de Trissotin et s'écrie : « Mais j'entends là-dessous un million de mots, » quand Bélise reprend : « Il est vrai qu'il dit plus de choses qu'il n'est gros... il vaut toute une pièce, » ces dames ne sont risibles que pour placer mal leur admiration, car elles expriment une très sérieuse vérité. Dans notre siècle, Lamartine a eu plus qu'un autre poète, je ne dis pas cet art, ce talent naturel de provoquer par un mot une longue rêverie et quelquefois, par un seul vers jeté dans notre esprit comme dans une eau dormante, il a produit en nous une suite d'insensibles ondulations qui portaient un doux mouvement aux dernières limites de notre être moral. Si aujourd'hui la poésie de Lamartine ne produit plus de ces effets, c'est que la génération nouvelle est trop active, trop

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affairée pour goûter de si lentes et de si intimes délices.

Notre pensée n'est pas de prétendre que l'art ne se compose que d'arbitraires recettes et de petits arrangements énigmatiques. Ce serait donner une bien mauvaise idée de l'auteur qui s'adonnerait à un si misérable travail et du lecteur qui l'exigerait. Nous voulons simplement montrer, en choisissant le plus souvent nos exemples dans le plus grand art, qu'il faut offrir un aliment à l'intelligence et au cœur, des finesses que l'esprit démêle, des délicatesses que l'âme éprouve du plaisir à percevoir, des ménagements qui nous flattent et toutes sortes de nobles précautions qui, saisies et comprises par nous, tiennent notre âme en éveil. L'âme du lecteur doit être sans cesse excitée par l'auteur, sans cesse provoquée, tenue en suspens, caressée ou piquée, car son bonheur est dans l'activité et même dans l'agitation. Et comment serait-elle active si on ne lui présente que des objets connus, qu'on les déroule sans fin sous nos yeux, que sans réserve, souvent sans choix, même parfois sans bienséance, en un mot, sans détour et sans scrupule, on n'a d'autre ambition que de nous inculquer fortement des images à laide d'un style violent?

Au style même s'appliquent les remarques que nous avons faites sur la composition. On s'imagine trop volontiers aujourd'hui que, si le style est vigoureux, tout est dit. Jamais, en effet, on n'a écrit couramment avec plus de force. De remarquables écrivains savent employer les mots les plus forts de la langue, leur donner leur sens le plus extrême, les ajuster de manière à les renforcer encore les uns par les autres. Point de relâche, point de nuances qu'il serait doux de discerner. Notre esprit reste passif et finit par se courber inerte sous ces coups redoublés qui l'étourdissent et l'assomment. Une fois qu'on est dans cet accablement les expressions les plus fortes ne se sentent plus; la véhémence même passe sur nos têtes sans nous toucher. Cette manière

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d'écrire tient à cette fausse idée, que la modération est une faiblesse.

La modération du style, qui n'est que l'art de ne pas tout dire, loin d'être une faiblesse, est non seulement une grâce, mais une force. Tout d'abord on se livre à elle, parce qu'elle semble mériter du crédit; par cela qu'elle laisse chaque chose à son degré et l'exprime dans sa mesure, san langage est varié, et nous fait passer par toutes les nuances d'un sentiment. Sa véhémence, à de certains moments, nous entraîne, parce qu'elle n'est pas continue; ses audaces, car elle peut en avoir, nous frappent comme des surprises; enfin elle laisse beaucoup sous-entendre par égard, par prudence ou par malice. Mais à quoi bon définir ce qui peut mieux se prouver par des exemples connus? Parmi les nombreux écrivains de talent qui depuis trente ans se sont signalés dans la polémique quotidienne, il en est un, le plus redoutable de tous, Prévost-Paradol, qui s'est fait surtout redouter par la modération, sinon de ses sentiments, du moins de son style.' Presque chaque matin on attendait ce qu'il dirait, on remarquait surtout ce qu'il avait l'arl de ne pas dire, et si puissant était ce style modéré que le pouvoir impérial, si délicate-

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ment meurtri, aurait volontiers échangé ces tempéraments contre les plus violentes injures. Avant lui, dans un autre genre d'ouvrage, dans le roman et la nouvelle, un rare esprit non sans intention satirique contre le style intempérant de ses confrères, et voulant çans doute par son exemple soutenir une opinion analogue à la nôtre, Mérimée abrégea tout pour que la lumière ainsi concentrée attirât plus les regards, peignit vivement sans prodiguer les couleurs, montra les choses en s'abstenant de les décrire, produisit chez le lecteur les sentiments les plus pathétiques en contenant les siens, et par cet art savant se serait placé au rang d'écrivain parfait, si eh voilant tout, en cachant tout, il avait pu cacher aussi son art.

Voulez-vous connaître le prix de la modération dans le style et goûter par le contraste un fin plaisir, essayez du moyen que voici : après avoir eu longtemps l'esprit battu de nos polémiques ardentes, de nos drames et de iios romans sans scrupules, de nos images criardes, de notre turbulence littéraire qui se pique en tout et sans relâche d'être hardie, parcourez quelque livre du siècle dernier qui pourtant n'était pas prude, le livre d'un écrivain appar-

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tenant à la société polie. Que de plaisir vous trouverez à voir dans les mémoires, dans les lettres, dans les romans, cette vivacité naturelle qui nous tient sans cesse en éveil sans trop nous secouer, ces réserves malignes ou délicates qui se font entendre sans parler haut. Ces tons amortis, ces demi-teintes sont pour l'esprit comme une douceur et une caresse. C'est une erreur de croire que la force et l'éclat continus produisent grand effet. On en a tant abusé de nos jours, et ces qualités de style sont devenues si communes que le seul moyen de se distinguer est un langage juste et modéré. Quand dans un salon toutes les femmes étalent des toilettes voyantes, le véritable signe de la distinction est la simplicité. La simple élégance devient alors un spectacle charmant. Ainsi le style mesuré peut effacer les vulgaires splendeurs qui l'entourent; non seulement il satisfait, mais il éclate.

Les esprits délicats, il y a peu d'années, ont eu une pareille surprise, quand parurent les Mémoires de Mme de Rémusat, dont la vérité historique a pu être contestée, non l'agrément. Pourquoi les lecteurs furent-ils en joie? Était-ce pour le seul attrait de révélations piquantes? Non, au milieu de nos ordinaires et monotones

violences, on eut tout à coup la jouissance paisible d'un style qui n'était paré que de sa réserve. Ce fut comme une aimable apparition de l'ancien esprit français qu'on croyait à jamais disparu. On se plut à voir cette libre allure qui ne pèse sur rien, cette justice quelquefois bien sévère, mais contenue par des souvenirs de respect ou d'amitié. La modération du style était redevenue une ravissante nouveauté. Ici on peut voir combien elle a de force. Depuis trente ans les plus vigoureux écrivains de la France s'étaient attaqués à la gloire de Napoléon P', sans trop l'entamer; on avait même abattu sa colonne triomphale, qui s'est relevée. Et maintenant par le crédit que donne la discrétion, une femme a fait ce que n'avaient pu faire les plus virils talents exaspérés par la haine. On ne peut s'empêcher ici de penser poétiquement à ce tableau de Raphaël, où une vierge passe d'*un pied léger sur un terrible dragon sans autre arme à la main qu'une palme.

Il est des livres qui n'ont dû leur popularité et leur puissance qu'à leur modération, par exemple, les Prisons, de Silvio Pellico. Plusieurs de ses compagnons d'infortune, au sortir de leur longue captivité, ont dépeint leur mar-

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tyre avec l'accent le plus indigné et les plus douloureux détails; mais leurs cris de colère et de vengeance se sont perdus dans les airs, et aujourd'hui on a même oublié leurs noms pourtant si dignes de pitié. Silvio, sans être un grand écrivain, a touché toutes les âmes en ne laissant qu'entrevoir ses souffrances; il a irrité contre TAutriche sa geôlière, en la ménageant, et par cette retenue magnanime il a gagné à luimême et à son pays toutes les sympathies de l'Europe et du monde; et quand vint l'heure de la lutte armée pour l'indépendance italienne, qui peut dire que ces sympathies furent inutiles et que ce petit livre ne fut pas de quelque poids dans la balance du destin?

Pour ne parler que d'agrément, s'est-on déjà demandé pourquoi un public lettré et friand accourt à certaines solennités académiques, qui pourtant, comme cérémonie, ne peuvent rien offrir qui ne soit assez prévu? Ne serait-ce pas pour jouir en une fois, fût-ce avec excès, de toutes les finesses dont on fait ailleurs si volontiers l'épargne? Là on a le plaisir dé beaucoup deviner; on a, de plus, l'illusion de se sentir de l'esprit en comprenant celui des autres. Contre toute attente, il se trouve que le compliment n'est pas une flatterie et que le reproche est

suave. On s'étonne de voir que les gracieux balancements de la période laissent échapper autre chose que l'encens de la louange. On cherche à saisir les mots chatoyants qui font comprendre une chose à l'assemblée, une autre au récipiendaire, sourire les auditeurs aux dépens d'une victime abusée et la victime ellemême par le plaisir d'être si bien ménagée; car l'orateur qui exerce une sorte de magistrature littéraire est un censeur d'un genre nouveau et ressemble plutôt à un directeur de conscience qui, trop bon pour gronder son pénitent, l'aide charitablement à retrouver ses péchés. Si cette tranquille éloquence a pour le public tant d'attraits, c'est qu'il est bien aise de retrouver quelque part des détours oratoires, dussent-ils être trop ingénieux. On sait bien qu'il ne faudrait pas écrire ainsi en tout temps et en tout lieu ; mais dans la vie n'est-il pas des raffinements qu'on se permet de loin en loiA. un jour de fête?

Peut-être ces observations de psychologie esthétique sur la délicatesse dans l'art ne sontelles pas hors de saison, au moment où notre littérature d'imagination paraît recourir à des procédés insolites. Elle est en train de défaire le lent et fin travail des siècles. En effet, depuis

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qu'il y a des lettres dans le inonde, les hommes de génie ont cherché, non sans effort, Tart de ne pas offenser les esprits. Ils ont imaginé sans cesse des tours imprévus pour donner à leurs pensées, à leurs sentiments la forme la plus belle et la plus innocente; ils ont établi des bienséances morales, oratoii es, théâtrales, non comme des règles gênantes, mais pour être les voluptés de l'esprit. Ils ont même, avec le temps, affiné leur langue pour qu'elle se prêtât mieux à tous leurs scrupules, pensant et disant que les lettres devaient avant tout être humaines. Les peuples sentaient tout le prix de ces délicates merveilles et en tiraient gloire; les Athéniens étaient fiers de leur réserve attique, les Romains de leur urbanité, les Français de leur politesse, et, pour eux, l'art par excellence était de ne pas exprimer rudement et crûment leurs pensées. D'autres écrivains, à la suite des premiers, rev.ieillirent en des traités toutes ces finesses, de peur qu'elles ne se perdissent ou qu'elles ne fussent pas assez remarquées. N'est-ce pas là la civilisation même dans sa fleur? N'est-ce pas l'honneur à la fois et le bonheur de l'esprit humain? Si donc un jour il devait quelque part se produire une littérature qui ne connût plus aucun de ces scrupules séculaires, qui ne sût

plus rien taire, rien atténuer, qui se mît audessus de toutes ces traditionnelles mesures d'honnêteté, qui se fît même un jeu de les braver par jactance et de briser ètourdiment ce beau luxe et ces fragiles trésors de grâce, et si, pour comble de malheur, cette littérature mettait du talent au service de ces ravages et de cette destruction littéraire ou morale, serait-ce se montrer trop dur que de l'appeler un brillant retour à la rusticité?

Heureusement, on croit voir à des signes assez évidents que le public, même celui qui n'est pas trop raffiné, commence à sentir vaguement que l'art et la littérature devraient lui donner d'autres plaisirs que ceux qui lui sont le plus souveul uiïjrts. Il est fatigué de représentations matérielles sur la toile, dans les livres, au théâtre; il est surtout rassasié de toutes ces choses connues qu'il voit tous les jours, qu'on lui montre sans fin, sans rien abréger ou sans rien pallier. Il semble dire comme Montaigne : « Celui qui dict tout, il nous saousle et nous dégouste. » En peinture, il demande des sujets, c'est-à-dire des pensées et des sentiments, il déclare avec impatience qu'au Salon il y a trop de Inbloaux qui, n'offrant rien à l'esprit, encombrent l'attention et

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Tempêchent de se porter sur ce qui mérite d'être vu. De plus, il commence à faire la différence entre le nu et le déshabillé, entre la nudité belle et la nudité sotte. Dans les romans, il saute les pages qui ne renferment que la description minutieuse des choses sans intérêt et des objets physiques, et il va même jusqu'à demander que la fiction se concentre dans une nouvelle. Au théâtre, il tient moins à ce luxe d'accessoires qui prend la place de spectacles plus ingénieux. Quand on remet à la scène une pièce dont l'inutile longueur ne le choquait pas autrefois, il ne va plus la revoir que si elle est réduite de quelques actes. Quant aux pièces nouvelles, il demande qu'elles soient plus courtes, pour être plus pleines. En un mot, le public, qui laissait faire autrefois, éprouve un sourd mécontentement et semble dire, à sa façon, comme un philosophe : « Le beau est ce qui nous donne le plus grand nombre d'idées dans le plus petit espace de temps. » Enfin il se révolte parfois contre les violences de la scène, qui sont plus choquantes que pathétiques, et il sent que dans l'art un des plus grands plaisirs est d'être respecté dans sa délicatesse morale. Par-dessus tout, il est las du style brutal dont nous ne parclerons pas ici pour n'avoir pas à le définir ave

brutalité, auquel d'ailleurs il faut beaucoup pardonner, puisque ce sont ses excès et ses audaces qui ont fini par ouvrir les yeux au public sur certains tempéraments nécessaires de l'art, et lui ont inspiré de justes réflexions qu'autrement il n'eût point faites; car, de même que dans la science il est de solides démonstrations par l'absurde, il s'en fait dans l'art par l'impudeur. Nos remarques, en apparence fort diverses, aboutissent à la même conclusion : que dans l'art la simple représentation des choses ne suffit pas, qu'elle ne peut donner que des plaisirs enfantins ou vulgaires, que l'esprit tient à jouir de sa propre activité, qu'il veut des pensées et des sentiments, qu'il aime à les deviner, à les saisir lui-même, qu'il sait gré à l'auteur de tout ce que celui-ci, par toutes sortes de raisons scrupuleuses, ne lui dit pas. Il serait facile de multiplier sur ce point les observations et les exemples; mais dans notre sujet, plus que dans tout autre, il sied de ne pas tout dire.

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