Bossuet, Letb-e au P. Ca/faro
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ornements » sans encourir le reproche de coquetterie; quant aux romans, on oserait à peine les nommer. Que reste-t-il? Les chants en l'honneur des dieux et des héros, comme le voulait Platon *, ou les poésies pieuses, comme le demandait Bossuet qui réprouvait Quinault, Lulli, Corneille, Racine, jugeait que « les comédies de Molière sont pleines d'infamies » et poussait le scrupule jusqu'à reprocher durement à Santeuil d'avoir célébré , et cela en latin, la moins dangereuse de toutes les divinités païennes, Pomone. Où en serait l'art s'il avait été sous la puissance et la prise des philosophes et des docteurs? Il est heureux que par sa nature ailée il ait échappé à leur main.
Du moins ces grands esprits, les Platon, les Bossuet et les philosophes sévères, imposaient des limites à l'art au nom d'une haute perfection; mais que deviendrait-il s'il devait se soumettre, comme on l'entend trop souvent désirer , à cette morale vulgaire , honnêtement plate, qui voudrait le réduire à n'être que l'interprète d'une sagesse préceptorale, qui exige que ses œuvres soient arrangées pour mettre en
4. « Souviens-toi qu'il ne faut admettre dans notre État que les hymnes en riionneiir des dieux et les éloges des grands hommes. » République^ 1. X.
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lumière une moralité bien connue ; exigence qui rabaisse à la fois Tart et la morale par de fastidieuses redites et qui produit tant de livres dont la prétention est d'être innocents et qui le sont en effet, plus même que ne le pensent leurs auteurs.
On a cru trop souvent dans tous les temps que, pour gagner les cœurs à la vertu, il suffit de raconter une histoire plus ou moins agréable assaisonnée de réflexions morales. De belles œuvres d'imagination qui se contentent d'éveiller en nous de nobles ou d'aimables sentiments sont suspectes encore aujourd'hui à des personnes d'un goût timoré, dont le scrupule voudrait que la fable fût toujours escortée de la morale et sous les yeux de ce sûr moniteur. C'est là une grave et naïve erreur. Cette morale trop évidente ou tristement grondeuse, ou doucement complaisanle, ne touche pas les âmes, parce qu'elle est inutile, ennuyeuse et fausse : inutile, car les enfants et les hommes connaissent les principes les plus usuels de la morale; ennuyeuse, parce que chacun aime à faire lui-même ses réflexions et ressemble en cela à Louis XIV, qui voulait bien, disait-il, prendre sa part d'un sermon, mais ne voulait pas qu'on la lui fît; elle est fausse enfin, parce
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que la vie n'est pas arrangée comme un conte de Berquin. Pendant que vous prouvez dans quelque roman bien moral que tout est pour le mieux en ce monde, que les bons sont récom^ pensés et les mauvais punis, le méchant s'amuse de votre candeur philosophique et la vertu malheureuse se plaint de votre cruel optimisme. C'est que la vie est plus compliquée et plus instructive que vos romans, que le bien et le mal 3^ sont mêlés, que la plus modeste existence contient une moralité plus profonde que ces contes vertueux; c'est que la vie nous apprend à nous contenter souvent de la vertu pour ellemême, à compter sur nous-mêmes et sur Dieu. Nous ne parlerions pas de cette façon vulgaire de juger l'art, si elle n'avait pas pénétré de tout temps même dans la haute critique. Qu''on se rappelle seulement les interminables discussions sur la moralité d'Homère, le naïf poète qui, en chantant, ne se doutait pas du problème K Dans l'antiquité, chaque école de philosophie voulut le mettre au nombre de ses sectateurs anticipés : l'un en faisait un épicurien, l'autre un stoïcien, et tous, il n'est pas besoin
1. « Croyez-vous en vostre foy qu'oncques Homère pensast es allégories lesquelles de luy onl calefrelé Plularcbe, Uéraclides, etc. » Rabelais, Prol. de Gargantua.
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de le dire, trouvaient des textes à l'appui de leurs visions systématiques. Au xvii° siècle, où Ton cherchait partout des sujets d'édification, on exigeait que l'art présentât, sous une forme ou une autre, une instruction morale. On crut même souvent qu'il n'était fait que pour cela. C'est alors qu'à propos d'Homère parut un grand traité sur les règles de l'épopée où fut démontré qu'un poème épique doit être comme une allégorie transparente. Selon le père Le Bossu, le poète doit choisir une idée morale qu'il se propose de développer, ajuster à ce précieux texte une action héroïque et introduire des personnages connus capables de donner la vie et le mouvement à cette immense moralité. En un mot, l'auteur considère Vlliade comme une vaste parabole en vingt-quatre chants, d'où sortait cette leçon que la discorde est fatale aux rois; singulière poétique et plus singulière morale! Car, si Homère a voulu prouver que la discorde est fatale aux rois, pourquoi la punition tombe-t-elle sur le peuple grec qui n'en peut mais? Pourquoi fait-elle le malheur des Troyens encore plus que des Grecs? En quoi le noble Hector qui défend sa patrie a-t-ii participé à la faute d'Achille et d'Agamemnon? Cette morale ressemble trop vraiment à celle
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de ce précepteur qui, pour punir les fautes do son royal élève, faisait donner le fouet aux innocents compagnons du prince coupable.
Cette étrange théorie sur le poème épique ne parut pas extravagante au xvii^ siècle, parce qu'elle répondait, fort mal il est vrai, à ce besoin de morale qu'on voulait satisfaire partout. Presque tout le siècle pensait à peu près comme Mme de Sévigné disant un jour avec sa vivacité familière : « Il faut toujours avoir cette morale dans les mains, comme le vinaigre au nez de peur de s'évanouir. » On doit se hâter de dire ici que les grands poètes du temps, Corneille, Racine, Molière, n'ont jamais pensé qu'à la perfection de leur art, sans se préoccuper de donner des leçons, que leurs admirateurs n'en exigeaient pas non plus ; mais autour d'eux une certaine critique, ou religieusement sévère, ou vulgairement méticuleuse, était fort portée à regarder le public comme une sorte de Télémaque qui devait être toujours gouverné par un Mentor.
Il est vrai que les grands poètes du xvif siècle, dans leurs préfaces, prétendent souvent donner des leçons morales, mais il ne faut pas trop les croire sur parole. Ils parlent en accusés qui se justifient. Gomme le théâtre est condamné par
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J'autoi'ité religieuse, ils sont intéressés à dire qu'ils ont eu le dessein d'être moralement utiles. Si Molière, dans la préface de Tartufe, considère la comédie comme une école qui « corrige les vices et par des leçons agréables reprend les défauts », c'est pour excuser l'audace de sa pièce. Sa véritable poétique est dans la Critique de l'école des femmes^ où il fait dire à Dorante que « la grande règle de toutes les règles » est de plaire, de plaire, bien entendu, aux honnêtes gens. De même Racine, dans la préface de Phèdre, assure qu'il n'a pas fait de pièce « où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci ». Il pensait qu'une pièce si passionnée avait besoin d'excuse. Ces libres poètes se piquent de moraliser pour se défendre contre les sévères détracteurs de la comédie et de la tragédie, comme, d'autre part, pour se défendre contre les pédants, ils s'évertuent à prouver qu'ils écrivent selon les règles d'Aristote; mais dans l'un et l'autre cas, ils ne sont qu'à demi sincères. L'honnête et fier Corneille, du reste moins attaqué, déclarait hardiment que « dans la poésie il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses^ mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les
bonnes et les mauvaises actions, sans proposer les dernières pour exemple *. » Voilà le principe. Dans le vrai, ces poètes vont droit leur cheaiin et ne pensent qu'à l'art.
Au xviii^ siècle, on eut encore plus peut-être la manie de prêcher dans les œuvres d'imagination, quoique en sens inverse. Les tragédies furent souvent des thèses, les comédies des sentences en cinq actes. La sculpture même et la peinture donnèrent des leçons; il y eut des maximes en marbre et des tableaux prédicants. La critique, quoique fort libre, se mit à l'unisson. Diderot, du reste si bon juge, s'extasiait souvent devant cette morale à la fois muette et parlante. Quand il vit le tableau de Greuze représentant une jeune et heureuse mère entourée, assiégée, escaladée par la foule de ses beaux petits enfants, il s'écria : « Gomme cela prêche la population! » Voilà un sermon qui serait aujourd'hui à sa place dans la bouche d'un économiste, mais qu'on ne s'attend pas à rencontrer sous un pinceau. Cette prêcherie continuelle dans la littérature et dans les arts finit par exaspérer contre la morale et les moralistes, témoin cette boutade cavalière et irré-
i. Premier discours sur le poème dramatique.
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vérente du prince de Ligne : « Les moralistes sont cette classe entre la nourrice et la bonne, qu'on appelle gardes d'enfants; elles sont souvent aussi bêtes que celui qu'elles tiennent par les lisières. » On aime à penser que le mot ne tombe pas sur tous les moralistes.
Cette manière de comprendre Fart et d'en user n'est pas repréhensible sans doute, et peut même à l'occasion produire d'assez bons effets, comme le prouve le poétique et original roman de Fénelon, mais le plus souvent elle est puérile. Elle rappelle trop le système de ces pères, de ces mères, de ces précepteurs qui s'imaginent que, dans l'éducation, les gronderies seules sont efficaces, qu'on ne forme, qu'on ne pétrit une jeune âme qu'avec des sentences. Dans cette sorte d'éducation ou plutôt de régime, si les maximes en nature ne sont pas facilement acceptées, on pense devoir recourir à une tromperie salutaire, on délaiera le remède dans un conte pour le faire passer sans que le patient s'en doute, on imitera ce médecin de l'antiquité qui, ne pouvant faire prendre à une femme une plante amère, s'avisa d'en nourrir une chèvre, dont le lait, dès lors imprégné de la vertu médicinale, rendit, dit-on, la santé à la malade abusée. On prend ainsi mille moyens insidieux
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et sournois pour infuser les préceptes de Thonnêteté. Ne dirait-on pas que l'honnêteté est une chose affreuse et dégoûtante, qu'il faut sans cesse édulcorer et sophistiquer pour la faire admettre? A supposer que cette éducation soit bonne, est-elle la seule? N'arrive-t-il pas que des enfants profitent davantage à vivre avec un honnête homme qui vit noblement, n'exprime que de justes sentiments, qui par ses discours, ses exemples répand autour de lui une influence bienfaisante, sans avoir jamais recours au langage des moralités? On peut dire que, dans les sociétés, l'art ressemble à cet honnête homme. S'il est ce qu'il doit être, s'il est grand et pur, s'il est délicat, il instruit, il épure par sa délicatesse même, il enseigne en se montrant.
La morale d'une œuvre d'imagination peut être excellente, alors que l'effet qu'elle produit est moralement déplorable. Supposez qu'un romancier se propose comme on a fait de nos jours * de mettre en lumière le vice ignoble de l'ivrognerie, que, pour nous faire horreur, il nous en montre, dans leur affreuse réalité, les hontes et les misères, qu'il traîne avec son vil héros notre imagination à travers tous les ruisseaux pour mieux la noircir, qu'après nous avoir fait assister dans le dernier détail à tous ses malaises quotidiens, sans rien oublier, il lui fasse expier sa passion par un mal terrible, que, pour rendre la morale plus éloquente encore, il place dans la bouche même du mal-
1. Dans un roman dont le titre seul promet une rude morale : V Assommoir,
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heureux sa propre condamnation et lui fasse vomir, entre autres choses, des imprécations contre lui-même, la morale du livre sera saisissante, complète et ne laissera, je pense, plus rien à désirer ; et pourtant, qui ne trouverait le roman moralement détestable? Pourquoi ? Parce que l'auteur, tout en donnant de bons conseils, a plongé et retenu notre esprit dans l'abjection. Voyez aussi, à l'autre extrémité de la littérature d'imagination, ces romans vertueux composés souvent par des mains plus pieuses qu'habiles, qui tiennent à nous mettre en garde contre les dangers de l'amour. Irréprochable est l'intention non moins que les préceptes; mais, dans son zèle honnête, l'auteur nous enseigne ce qu'il condamne; en signalant le danger, il le crée, il sollicite l'imagination à pénétrer tous ces voiles qui se croient discrets, et toute cette gaze morale dont il abuse est précisément ce qui fait que nous ne perdons rien de ce qu'elle dérobe. A force de vouloir être moral, le livre ne l'est plus. C'est que l'auteur, qui croit n'ignorer aucun danger de l'amour, en ignore un, le plus grand peut-être, qui est pour une jeune âme d'entendre parler de l'amour avec vulgarité et platitude. Dans les romans, tous les bons préceptes du monde ne
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valent pas moralement une seule page noble, un seul sentiment délicat. Il n y a d'immoral dans la fiction que ce qui est laid, ce qui est bas, ce qui est faux, ce qui est indiscret, ce qui est commun, en un mot, comme disaient les Grecs, ce qui offense les Grâces et les Muses *. Enfin il y a une raison pour laquelle il ne faut pas asservir l'art à la morale, une raison qui seule dispense de toutes les autres, c'est que cela nous ennuie. Volontiers, quand je veux lire de la morale, je m'adresse aux moralistes ; quand je veux me récréer par une fiction, je recours aux poètes. Gomme la morale et l'art sont l'une et l'autre de belles et bonnes choses, on a pensé, bien à tort, qu'en les mêlant on rendrait le plaisir plus intense et plus salutaire. Un pareil principe est une hérésie en littérature aussi bien qu'en gas^ironomie. Si vous voulez vous divertir, vous ne tenez pas à vous instruire; si vous voulez vous promener, il vous répugne d'être conduit. Les hommes ressemblent en cela aux enfants. Ordonnez-leur
1. Bien qu'en pareil sujet on ne s'attende guère à rencontrer le témoignage d'un apôtre, saint Paul a dit : « que tout ce qui est véritable et sincère, tout ce qui est pudique, tout ce qui est juste, tout ce qui est saint, tout ce qui est aimable, tout ce qui est de bonne renommée... soit l'entrelien de vos pensées. » Aux Philippiens, IV, 8.
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de jouer, ils ne joueront plus. La fantaisie a du charme parce qu'elle est la fantaisie et qu'elle est libre. Le plaisir périt au moment où commence la leçon. Il est plus facile de constater le fait que de l'expliquer. Nous recherchions un jour à quoi tient cette disposition d'esprit, sans en trouver la cause véritable, quand nous avons été mis sur la voie par un jeune philosophe de dix ans, qui résolvait ingénument ce problème d'esthétique en disant devant nous à sa mère : « Oh! je t'en prie, pour ma fête ne me donne pas un cadeau utile. » L'idée de l'utile lui gâtait d'avance son espérance. Il y a vingt ans, il s'était formé une société composée de personnes fort distinguées, se proposant de fonder sur la rive gauche de la Seine un théâtre sous le nom effrayant de Théâtre moral. Personne ne l'eût fréquenté, pas même les plus honnêtes gens, pas même les fondateurs. Vous pouvez demander aux honnêtes gens tout ce que vous voudrez, leur temps, leur argent, leur vie peut-être, mais ce que vous n'obtiendrez jamais d'eux, c'est qu'ils s'ennuient pour leur plaisir *.
1. Au XVII* siècle, en de certains collèges où l'on donnait quelquefois des représentations dramatiques, on crut avoir trouvé le vrai moyen de concilier l'art et la morale. La
Pour ne considérer que les grandes œuvres d'imagination, bien loin que la morale formelle y soit nécessaire et qu'elle les soutienne, on ose dire que le plus souvent elle les compromet, car elle en est la partie périssable. La morale, en effet, dont le fond sans doute est immuable, est néanmoins diversement comprise selon les temps, et ses éclatantes leçons, qui paraissent d'abord salutaires, peuvent se changer avec les siècles en dangereuses erreurs. S'il faut en donner un exemple, qu'on se rappelle les chefs-d'œuvre de la tragédie grecque, VOEdipe Roi de Sophocle, ou bien la trilogie d'Eschyle. Quel grand spectacle religieux et moral pour les Grecs que l'histoire de ce roi devenu, malgré lui, par la volonté des dieux, par l'ordre d'une inéluctable fatalité, le meurtrier de son père, l'époux de sa mère, le frère de ses fils! Ne devait-on pas éprouver aussi dans Athènes une sainte terreur en voyant l'histoire de la famille des Atrides où, par une succession de crimes inévitables , le chef est assassiné par sa femme, la mère par son fils,
pièce devait être en latin, les intermèdes en latin, le sujet saint et pieux; de cette façon la pièce était assez ennuyeuse pour être innocente. Voir Bossuet, Maximes sur la comé' die, 36.
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entraînés Tim et l'autre par une puissance invincible et divine? Combien ce spectacle serait aujourd'hui odieux, révoltant, immoral, si on mettait sur une de nos scènes un (Edipe ou un Oreste en habit noir, poussés au crime par une force involontaire ! Spectacle qui ne pourrait plaire qu'aux partisans du plus grossier fatalisme. Heureusement pour la gloire de ces tragédies, quand nous les lisons ou que nous les voyons sur le théâtre, la leçon morale qu'elles renferment n'est pas aperçue, elle est perdue pour nous et comme engloutie dans l'immensité de notre pitié pour ces royales infortunes, elle disparaît dans l'éclat de l'art et de la poésie; en un mot, nous ne supportons cette morale qu'en n'y pensant pas.
Nous ne prétendons pas exclure des œuvres d'imagination les idées morales, ce qui serait aussi impossible que peu sensé, car la morale, qu'on la considère soit comme le fondement des sociétés, soit comme l'expression de la conscience, la règle de la conduite, l'origine des vertus, l'objet de nos scrupules, occupe trop de place dans la vie humaine pour qu'un peintre de la vie puisse s'en désintéresser. Elle paraîtra donc souvent dans les œuvres de l'art, elle y éclatera peut-être çà et là en sentences, ou bien
elle en sera souvent l'invisible inspiratrice. D'ailleurs le poète lui-même, par cela qu'il ne peut comme homme ne pas avoir d'opinion sur la morale , laissera échapper ses sentiments à son insu. Il y sera d'autant plus entraîné que la beauté morale est de toutes la plus touchante et la plus capable d'enlever les cœurs. Mais ce dont le poète doit se garder, c'est de prêcher, de donner des leçons, soit en exprimant ses propres opinions, soit en ordonnant son œuvre de manière à morigéner. Ce n'est point là son métier, cela est contraire à l'art. Le poète ne manque pas d'être puni de son imprudence, car, si sa prédication peut avoir tout d'abord un succès d'un jour par sa nouveauté piquante, elle gâtera à jamais son œuvre. Les grands poètes de tous les âges ontils jamais pris un autre soin que de mettre dans la bouche de leurs personnages des paroles conformes à leur caractère et à leur situation? Quand par hasard Euripide se laisse aller sur le théâtre à faire le philosophe, il nous ennuie et nous fatigue; quand dans ses tragédies « le capucin Voltaire », comme il se nommait luimême, se met à prêcher pour son couvent, nous avons de la peine à lui pardonner même son esprit. Ce qui a péri dans leurs œuvres tra-
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giques, ce qui les défigure, c'est le sermon ou la thèse. Tout cela n'est que branches mortes d'un arbre encore florissant. Pour prendre un exemple plus récent, c'est par la thèse et la prédication que la gloire future de G. Sand est exposée à de fâcheux hasards. Ses beaux et nombreux romans, d'une langue exquise, d'un naturel si élégant et si svelte, allaient prendre leur volée vers la postérité, mais les lourds messages philosophiques que l'auteur leur a mis sous l'aile risquent fort de les faire tomber en chemin.
Si l'art a été suspect à la morale, ce n'est point parce qu'il ne prêche pas assez, mais pour une raison plus profonde, que voici. La mxorale et l'art ont des principes et des usages qui, sur un point fort important, sont tout à fait contraires. L'art ne vit que de passions, il n'est rien sans elles, et la morale les condamne, les opprime, ou bien se fait un devoir de les dérober aux yeux. Aussi, pour mettre en garde contre les passions dépeintes dans l'épopée ou dans la tragédie, les moralistes anciens et modernes ont composé bien des livres dont le type est celui de Plutarque, intitulé : Comment il faut lire les poètes. D'autre part, la morale se ploît à montrer la perfection des caractères et des
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mœurs, tandis que l'art ne peut s'en accommoder sous peine de languir. Il y a deux mille ans, Aristote a déjà fait remarquer qu'un héros parfait ne serait pas supportable dans un poème. Essayez donc de mettre sur la scène un philosophe impassible, un Socrate, un Épictète. C'est là précisément le grand argument du pieux Nicole contre les spectacles : « Ce serait, dit-il naïvement, un étrange personnage qu'un religieux modeste et silencieux. » Il ajoute avec non moins de candeur : « Il n'y aurait rien de plus froid qu'un mariage chrétien dégagé de passion de part et d'autre K » On n'a point de peine à le croire. Il faut à l'art non seulement des passions, mais le plus souvent des passions violentes, car les plus communes sont trop connues de tout le monde pour avoir de l'intérêt. Un des charmes de V Iliade est dans les sauvages emportements d'Achille. L'infirmité des poèmes imités d'Homère tient souvent à la perfection morale du principal héros. On ne reproche rien à VÉiiéide que son irréprochable
1. De la comédie, ch. 6. — Bossuet, en orateur, s'écrie : « Qu'un mariage de cette sorte serait froid sur nos théâtres! » Lettre au P. Caffaro. — Platon avait dit : « Un caractère sago, tranquille, toujours semblable à lui-même, serait peu propre à frapper la multitude. » Répuàl.,\. X.
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Énée. Le grave Boileau lui-même juge que la Jérusalem délivrée serait illisible
Si son sage héros, toujours en oraison, N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison, Et si Renaud, Argaut, Tancrède et sa maîtresse, N'eussent de son sujet égayé la tristesse i.
C'est sur le point des passions que le conflit a commencé jadis entre l'art et la morale, c'est sur ce point qu'il dure encore. Voilà le sérieux et éternel motif de leur éclatante ou sourde hostilité.
Si les grands genres de poésie, l'épopée, la tragédie, n'ont point paru conformes aux sévères exigences de la morale, ainsi qu'en témoignent les reproches qui leur ont été adressés par les anciens philosophes et les docteurs chrétiens, d'autres genres moins élevés n'échappent pas à une condamnation pour d'autres raisons, la fable, par exemple, et surtout la comédie, qui nous donnent les leçons de l'expérience, laquelle est tout autre chose que la morale et lui est souvent, du moins en apparence, fort contraire. Quand La Fontaine démontre que la raison du plus fort est toujours la meilleure et fait manger l'agneau parle loup, quand il prend parti pour