Des Bienfaits, 1. IV
LA MORALITÉ DANS L'aRT 179
contrent aussi dans les entretiens familiers entre des personnes d'éducation inégale. Vous montrez à un visiteur votre petit jardin qui est la joie de vos yeux, il s'étonne que vous n'en ayez pas fait un potager, car rien, dit-il, n'est plus agréable que l'utile. Un peintre s'arrête ravi devant un champ couvert de blonds épis, constellés de fleurs rouges et bleues, tandis que le paysan, son compagnon, ne voit dans ces coquelicots et ces bluets que de mauvaises herbes. Au xviii* siècle, un poète, se promenant dans les champs avec un vieux grand seigneur, s'écria pastoralement : « Voyez donc ce joli troupeau de moutons sur le vert de la colline ! — Oui, repartit l'autre; mais peut-être de tous ces gueux-là il n'y en a pas un de tendre. » Je ne sais qui a dit, en pareille occasion : « Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi. » Qui de nous admirant un beau livre n'a senti son enthousiasme se glacer sous une de ces réponses réfrigérantes? On nous a un jour demandé quelle est la moralité de Jocelyn. Il faut avoir le goût exercé et délicat pour se plaire à ce qui ne touche pas nos intérêts, ou à ce qui ne porte pas avec soi un profit. Voilà pourquoi l'art est si souvent méconnu. On croit devoir chercher dans ses œuvres une leçon, et comme
on ne l'y trouve pas, on est dépité. L'élégance mondaine, elle, si frivole qu'elle soit, ne s'y trompe pas et veut que, jusque dans les colifichets du luxe, l'art ait pour caractère d'être inutile. A quoi servent les diamants, les perles, les colliers, les bracelets, les anneaux, les coiffures qui ne couvrent pas la tête, les robes qui habillent sans vêtir? Le luxe qui n'est point inutile n^est plus le luxe, c'est le confort. Ainsi, dans sa mesure, la frivolité, par cela qu'elle est éveillée, affinée par le désir de plaire, rend hommage au vrai principe. Ce principe est que le beau n'a pas besoin d'être utile. Celui qui, en présence d'une belle œuvre , demande à quoi elle sert, n'est pas loin de ressembler au géomètre disant : Qu'est-ce qu'elle prouve '/L'artiste ne s'occupe pas de la morale, parce qu'il sent que la morale est au fond de son œuvre ; il ne connaît qu'une vertu, la vertu de la beauté *. C'est ici que se résout le problème, c'est-àdire la conciliation de Fart et de la morale. L'art, toujours indépendant et libre, sans obéir à d'autres lois que les siennes, parti d'un
1. Tandis que les philosophes discutaient sur la moralité de l'art, le peuple grec avait tout naturellement résolu la difficulté en créant un mot composé très exprcisif qui associe le bien (àyaOôv) au beau (xaXov) et disait xa)>axa)'aOa ïç>yu.
LA MORALITÉ DANS l'aRT 181
point différent, se rencontre avec la morale sans la chercher; toute la question est de savoir comment et en quel lieu se fait la rencontre. Gomme l'art se propose de plaire (il faut prendre ici le mot dans son sens le plus élevé), il en vient de lui-même à flatter en nous les sentiments qui nous sont le plus chers, à respecter ce qui est l'objet de nos respects. Or le bien à ses divers degrés, depuis le sublime jusqu'à l'aimable, est ce qui nous touche le plus, et nous touche au point que nous le vengeons quand nous le voyons ouvertement méconnu ou violé. Gela est si vrai que les choses ou les hommes non honnêtes sont obligés, pour plaire, de prendre les dehors de l'honnêteté. Le plus grand orateur, si puissant qu'il fût, perdrait toute son éloquence s'il ne s'arrangeait pour faire croire à son intégrité, et la rhétorique lui apprendrait d'ailleurs que son premier effort doit être de solliciter l'estime. Même les hommes qui ne pratiquent pas la vertu aiment à la voir chez autrui. Il ne s'agit pas de se demander pourquoi il en est ainsi, c'est la nature qui Ta voulu et qui témoigne de notre noblesse originelle *. Au
1. « Dédit enim hoc providentia hominibus munus, ut honesta magis juvarent. » Quintilien, Inst. or., l, 12, 19. —
482 LA MORALITÉ DANS l'aRT
théâtre, la foule applaudit avec transport la beauté morale des caractères et frémit d'horreur devant le crime, bien qu'il ne s'agisse que d'une fiction et d'un jeu. Il est même arrivé en Amérique qu'un acteur remplissant le rôle ingrat de traître reçut un coup de feu parti de la salle, et fut tué sur place par un trop naïf et sauvage ami de la vertu. Dans Athènes, un personnage tragique d'Euripide , déclamant une longue tirade équivoque sur l'argent , dont les charmes, disait-il, doivent être préférés à tout, la foule des spectateurs le chassa en tumulte de la scène, où le grand et indiscret poète dut aussitôt comparaître pour s'expliquer. Tout poète vraiment fidèle à son art ménage en nous ces honnêtes sentiments, sachant bien que c'est le plus sûr moyen de provoquer l'admiration. Non par un dessein moral qu'on ne lui demande pas, mais par le seul désir de charmer, il est amené à porter sur les passions qu'il peint les mêmes jugements que notre naturel instinct nous fait porter sur elles, à leur donner les couleurs qu'elles méritent, à faire admirer les bonnes et
a Illud enim honestum, etiam si in alio cernimus, tamen nos movet... omnis virtus nos ad se alJicit. » Cicéron, Des Devoirs^ I, 17.
détester les mauvaises. Ainsi sans recourir à des leçons, dont l'art ne doit pas avoir le souci, le poète fait de la bonne morale en ne croyant faire que de la belle poésie. Tous les poètes depuis Homère, et même les plus faibles, ceux qui ne connaissaient que la routine de Tart sans en avoir le génie, ont du moins essayé de revêtir la beauté morale de leurs ternes couleurs. Ces règles d'un art savant et profond ont été observées à travers les âges jusqu'à nos jours, où elles ont été pour la première fois méconnues ou abandonnées.
Jusque dans notre siècle, l'art, tout en étant parfois grondé, plus ou moins molesté par la morale, vivait en paix avec elle; mais il y a cinquante ans, il se révolta, non sans raison, contre certaines règles littéraires trop étroites; après avoir si longtemps entendu parler de ses devoirs, il parla de ses droits, et, comme il arrive dans les révolutions les plus légitimes, revendiqua plus qu'il ne lui était dû. Il ne viola pas la morale de parti pris, mais il la brava souvent par pétulance juvénile, par audace ou par vanité. L'opinion publique s'alarma et reste encore inquiète. Chacun sent confusément que le beau et le bien ne doivent pas être contraires et se demande à quoi tient le désaccord. On est en défiance de l'art contemporain, tout en l'admirant. Quand on a lu un roman,
LA MORALITÉ DANS l'aRT 185
on ne sait s'il est convenable de le prêter^ de le faire courir dans le cercle de ses amis ; quand on se propose d'aller au théâtre, on hésite à emmener sa famille. L'art, qui devrait être la noble récréation de tout le monde, est devenu le privilège de ceux qui peuvent tout voir et tout entendre. Il est même pour certaines personnes un objet de curiosité presque clandestine ou du moins un plaisir suspect que bien des femmes n'avouent pas toujours et dont elles ne parlent pas volontiers : c'est ici le point vif de la question qui nous occupe. L'art contemporain est-il donc immoral? comment l'est-il? Qu'on nous permette ici quelques réflexions très générales , sans allusions bien précises à telle ou telle œuvre, pour rester, comme nous avons fait jusqu'ici , dans les calmes régions de la pure esthétique.
Il faut remarquer tout d'abord ce fait assez étrange , c'est que du moment où l'on eut proclamé l'indépendance absolue de l'art à l'égard de la morale, qu'on eut bruyamment agité le drapeau sur lequel flamboyaient ces mots : iart pour Vart, qu'on eut déclaré surtout qu'il n'était pas tenu de prêcher, de ce moment-là on prêcha plus que jamais. Bien des romans et des œuvres dramatiques écla-
186 LA MORALITÉ DANS L'aRT
tantes ne furent que des thèses et, comme pour mieux montrer que l'auteur avait le parti pris de moraliser, furent accompagnés de longues préfaces où était mise en lumière la précieuse vérité dont on était l'apôtre. On mit sur la scène des paradoxes vivants dont la démonstration se composa, faut-il dire de cinq actes ou de cinq points? Le coup de poignard ou de fusil à la fm mettait à mort un préjugé. Il nous semble pourtant que l'art avait promis de ne penser qu'à lui-même et de ne plus faire de sermon. Prêcher ce qui est contestable et bizarre n'est pas moins prêcher, et on ne voit pas pourquoi au théâtre le sermon serait devenu permis par cela seulement qu'il est fait à rebours.
Ce serait se montrer naïf que de vouloir prouver aux auteurs de romans et de drames que leurs thèses hardies ne sont pas d'accord avec la morale; ils le savent bien, ils s'en font gloire et seraient prompts à répondre : « Nous ne nous soucions pas de votre morale, puisque notre apostolat a pour but précisément de la réformer. » Nous laissons à d'autres le soin de réfuter cette espèce de dogmatisme théâtral qui offre moins de dangers qu'on ne croit, qui étonne plus qu'il ne convertit et ne parait pas faire beaucoup de prosélytes. Ce qui nous
LA MORALITÉ DANS l'aRT 187
importe davantage en ce sujet, c'est de montrer que l'art ne remplit pas son unique devoir qui est d'être charmant, qu'il fonde son succès sur la surprise d'un paradoxe, sur la curiosité d'une polémique, et non sur la beauté de l'art lui-même. En jetant en proie aux spectateurs un sujet d'irritante dispute, le théâtre n'est plus, comme autrefois, un heureux refuge où les hommes se réunissent pour échapper, sous le charme d'une agréable fiction, aux querelleuses réalités de la vie et pour goûter ensemble un commun plaisir.
On fait toujours bien de se rappeler comment dans leur première candeur les créateurs de l'art, les poètes et particulièrement les poètes dramatiques, arrangeaient leurs fictions de manière à ne pas choquer les spectateurs, à ne leur donner que des impressions que ceux-ci pouvaient tout d'abord approuver. Leur art était clair comme leurs intentions. S'ils faisaient paraître sur la scène un héros de grand cœur, ils ne lui prêtaient qu'un noble langage et allaient même jusqu'à lui accorder la beauté physique, afin que la vertu fût encore rehaussée et flattât même les regards \ Ils
1. 0 Gratior et pulcbro veniens in corpore virtus. » Virgile, Enéide, 1. V, 344.
188 LA MORALITÉ DANS L'aRT
donnaient au vice et au crime des dehors repoussants. Ainsi fait Homère ; le brave Achille est beau, le lâche Thersite est laid. Nous n'examinons pas si ces règles de l'ancienne poétique sont d'une vérité absolue, nous constatons seulement qu'on les jugeait favorables à Tart. De plus, d'un bout à l'autre du poème ou de la tragédie, les personnages gardaient leur caractère ou sublime ou méprisable, et le public savait de quel côté porter ses sympathies et son intérêt. Cet art si lucide dans sa naïveté primitive et qui fut depuis toujours observé avait cet effet de ne jamais troubler les esprits, de leur donner toutes sortes de secrets contentements. Le spectateur, se livrant à son admiration sans scrupule et heureux d'un plaisir sans mélange, rempli qu'il était par le poète de sentiments conformes à ceux qu'il trouvait dans sa propre conscience, eût sans doute volontiers déclaré que l'œuvre était morale. Voyez aussi les scrupules littéraires des créateurs de notre théâtre, de Corneille, de Racine, de Molière, à en juger par leurs préfaces. Quelle crainte de blesser le public, d'offenser sa sensibilité légitime ! que d'excuses pour ce qui pouvait paraître téméraire! que d'explications pour dissiper tout
LA MORALITÉ DANS l'aRT 189
malentendu ! quels égards même pour les préjugés ! Ces grands poètes sentent qu'ils ont la charge, non de harceler le public, mais de faire son entier bonheur. Comment le spectateur, respecté dans sa raison, flatté dans ses plus nobles sentiments, ménagé dans ses délicatesses, de plus enlevé et charmé par une belle poésie , aurait-il été tenté de dire que l'œuvre n'est pas morale? La moralité était dans la plénitude de son plaisir.
L'art nouveau, au contraire, loin de respecter les sentiments généraux du public, se plaît à les déconcerter. Soit par le désir de sortir des voies battues, soit sous l'empire de certciines préoccupations politiques et sociales, ou bien pour se rapprocher de la réalité, le poète s'amuse à renverser les esprits par la peinture de caractères exceptionnels où se rencontrent des contrastes invraisemblables ou douteux. On placera par exemple la vertu dans un corps hideux, on mettra dans la bouche d'une courtisane des paroles pures, on prêtera aux rois le langage des laquais, aux laquais celui des rois, on ravalera ceux qui ont des ancêtres, on exaltera ceux qui n'ont pas même un père, on plaidera une cause contraire à la loi ou à l'opinion publique, et par cent moyens
ingénieux et surprenants on tâchera d'attirer les sympathies du côté où elles ne vont pas d'elles-mêmes. Ce n'est plus le poète qui se met, comme autrefois, à la portée du spectateur, qui le charme et l'enchante, c'est le spectateur qui est contraint de céder à la violence que lui fait le poète. Cet art nouveau ne ressemble pas mal à celui des rhéteurs grecs qui définissaient l'éloquence l'art de rendre les petites choses grandes et les grandes petites. De même qu'il y a en logique des fraudes qu'on appelle des sophismes, il est dans la poésie des artifices pour dérouter le sentiment et lui faire admettre ce que, livré à lui-même, il repousserait. Aussi le spectateur, d'une part entraîné par le talent du poète, de l'autre retenu par ses propres scrupules, se sent tourmenté, perplexe; il cède et il résiste, et alors même qu'il s'est vivement diverti de ces jeux à la fois agréables et pénibles, il est tenté de dire que la pièce n'est pas morale. Non, ce n'est pas à la morale peut-être que la pièce a manqué, c'est à l'art, qui doit donner des satisfactions plus pleines. Cet art nouveau date de la Nouvelle Héloïse; on n'en trouverait pas un autre exemple, ni dans l'antiquité, ni dans les temps modernes avant Rousseau, qui le premier a
LA MORALITÉ DANS L'aRT 191
séduit le public en le choquant, et quand il peignit la chute d'une jeune fille touchante, au lieu de la faire plaindre, prétendit la faire admirer. Au nom de l'art aussi bien que de la morale on peut ne pas donner son entier assentiment à ces nouveautés qui ont si souvent inquiété ou agacé l'esprit public. C'est aussi au nom de l'art qu'on peut réclamer contre une autre coutume. Dans les œuvres d'imagination, l'auteur se pique souvent de garder son sang-froid, de n'être pas touché lui-même des événements pathétiques qu'il représente. Entre le vice et la vertu, il garde une neutralité superbe, sous prétexte que l'un et l'autre sont également des faits humains. Si au xviii^ siècle on tenait à paraître sensible, aujourd'hui on fait gloire de ne l'être pas. L'auteur ne s'étonne de rien en esprit fort qui en a vu bien d'autres. Il analyse devant nous, il dissèque les caractères et les passions d'une main impassible, sans s'émouvoir des cris de douleur qu'il fait jeter à ses victimes, estimant que les tendres faiblesses de l'émotion ne sont faites que pour le public, qui souvent en effet frémit à la vue de ces vivisections humaines. Mais ce spectacle, si captivant qu'il puisse être, ne nous procure qu'un plaisir douloureux, parce que le poète, que
192 LA MORALITÉ DANS l'aRT
nous croyions homme et plus qu'homme, qui devrait avoir des passions plus fortes et plus délicates que tout le monde, au lieu d'être avec nous et de s'unir à notre compatissant intérêt, accable l'humanité et nous-mêmes de sa hautaine indifférence. Ici encore nous sommes tentés d'accuser, non la corruption de la morale qui n'est pas directement attaquée, mais la dépravation de l'art.
Il se produit même depuis quelques années dans notre littérature d'imagination un phénomène bien extraordinaire et unique dans l'histoire de l'art, c'est le mépris de la nature humaine. Tout à l'heure nous avons cru pouvoir dire que les arts avaient été créés par l'homme pour se faire honneur à lui-même, pour s'admirer dans sa multiple beauté, au point que, pour honorer les dieux, il ne croyait pouvoir mieux faire que de leur attribuer sa propre figure. Aujourd'hui il est plus modeste qu'il ne faut et emploie son génie et son art à se ravaler. Et pourtant, comme les grands poètes de tous les âges ont été tendres pour l'humanité, avec quel feu et quel plaisir ils ont célébré sa noblesse native, de quelle main délicate ils ont exploré ses plaies ! Même les grands railleurs, Molière et jusqu'à l'effronté
Juvénal, tout en flétrissant le vice, laissaient voir leur respect pour l'homme. Aujourd'hui l'homme est un être abject ou grotesque auquel on fait la guerre dans les romans, sur la scène, en prose, en vers et jusque dans les sonnets; on l'attaque, on le poursuit, non par sévérité morale, mais par goût, par fantaisie légère, par humeur brutale, pour le seul plaisir de la poursuite; on va à la chasse de ce gibier. On se pique de faire des découvertes dans sa laideur morale, on est heureux quand on y a fait une conquête; on traîne avec joie au soleil ses secrètes ignominies, on en invente même, on enrichit l'homme de turpitudes ou de vilenies. Chacun conspue ce misérable et tourmente cet ilote. Même les plus jeunes poètes, le talent et la joue en fleur, l'accablent de leur précoce misanthropie et s'amusent à taquiner, en enfants cruels, ce malheureux, livrée toutes les risées. L'art, qui était autrefois l'ami et l'admirateur de l'homme, est devenu son persécuteur; il le calomnie, le diffame et le souille *.
1. Les Grecs, les Athéniens surtout, si libre que fût leur art, n'auraient pas supporté ce perpétuel et systématique avilissement de l'homme. Il y eut pourtant une ville grecque, Thèbcs, où les artistes se plaisaient à la laideur. Ou se crut obligé de faire une loi qui « ordonnait aux peintres et aux sculpteurs de n'oQrir que des images embellies et qui menaçait d'une amende ceux qui se permettraient d'exprimer
194 LA MORALITÉ DANS l'aRT
Tout notre génie littéraire nous sert à conspirer contre nous-mêmes. Ce n'est pas en des œuvres isolées qu'on trouve cette haine de rhomme et de la femme; elle remplit toute notre littérature d'imagination. Il semble qu'il y ait un mot d'ordre. Ce que nous blâmons ici ce n'est donc pas la hardiesse pessimiste de telle ou telle œuvre puissante, car le poète a le droit de tout oser, c'est l'uniformité universelle de ce pessimisme convenu, qui finira à la longue, on peut l'espérer, par déplaire au public. Quoi, on ne pourra plus voir une pièce sans que l'adultère en soit le sujet ou, pour le moins, le point de départ? Nous avions autrefois le lieu commun de la vertu ; le lieu commun du vice est-il donc moins fade et plus tolérable?
Nous ne sommes pas de ceux qui prétendent interdire à l'art l'image de la laideur morale; mais n'y a-t-il dans le monde que des laideurs? L'unique emploi de l'art est-il de les chercher partout, de les recueillir avec amour,
le laid » (Élien, Hist. var., IV, 4). Cette loi est ridicule, car on ne décrète pas le beau. On s'en est justement moqué et on a dit que pareille loi ne pouvait être faite qu'en Béotie. Il est vrai, mais les artistes auxquels elle s'appliquait étaient (]\\ mome pays, ot un Athénien eût dit : loi et délinquant sont dignes l'un de l'autre.
LA MORALITÉ DANS l'aRT 195
d*en faire collection comme clans un indécent musée. Tandis que dans la vie nous rencontrons de braves gens, des sentiments honorables, des spectacles même pleins de grâce, au contraire dans les lieux où nous allons pour nous récréer,noussommestrop souvent invités à nous brouiller avecle genre humain. Chose bien nou- \^elle dans l'histoire de l'art, le monde fictif, idéal, est devenu plus malplaisant que le monde réel. Pourquoi donc si fort tenir à nous blesser, à nous humilier, à nous rendre désagréables à nous-mêmes? Pourquoi, de propos délibéré, exclure de l'art les nobles caractères, les honnêtes femmes, les filles pures, les passions
généreuses ou délicates, les situations non équivoques? Les sentiments honnêtes, nous l'avons vu, par la seule raison qu'ils sont honnêtes, ont paru dans tous les temps un attrayant spectacle. En y renonçant par système, les artistes et les poètes se privent d'une grande ressource et d'un grand charme. Il y a deux mille ans déjà Socrate, qui fut artiste avant d'être philosophe, causant avec le célèbre peintre Parrhasius, lui disait que l'art avait le droit de représenter toutes les passions, bonnes ou mauvaises, mais il ajoutait : « Qu'aimonsnous le plus à voir, crois-tu, ou les sentiments
beaux, honnêtes, aimables, ou les sentiments vils, méchants et haïssables? — Par Jupiter, s'écria Parrhasius, il y a bien de la différence ! » Ici encore on peut conclure que l'art contemporain manque non à la loi morale, mais à sa propre loi qui est la perfection du plaisir.
Il serait long d'analyser ici tous les procédés de cet art nouveau à la fois brillant et suspect. Chacun peut le juger en consultant l'impression générale qu'il en a reçue après une lecture ou un spectacle. Au lieu des claires et saines émotions que l'art doit donner, d'un certain élargissement de cœur qui nous rend heureux et qui est comme la délicieuse récompense d'une longue attention, nous sentons que notre conscience est trouble, que notre esprit s'est chargé de matière limoneuse, qu'il a besoin d'un peu de temps pour se clarifier et déposer sa lie. Nous nous interrogeons sur le mérite de l'œuvre et nous ne savons que nous dire. On sent en soi des mouvements alternatifs et contraires qui nous font louer et blâmer tour à tour. Le pathétique a été un tourment, le rire une aigreur. Mais ce que nous sentons de plus certain en nous, c'est que l'àme s'est rétrécie, s'est resserrée, qu'elle s'est endurcie, et on se prend à dire ce que se disait à lui-même
LA MORALITÉ DANS l'aRT 197
Sénèque au sortir d'un spectacle cruel : « Je m'en retourne chez moi plus inhumain, et cela pour avoir été parmi les hommes, redeo inhu" manior quia inter homines fui *. »
Pour être tout à fait juste envers le drame contemporain, il faut reconnaître que, quoi qu'il fasse, si moral qu'il voulût être, il risquerait toujours d'encourir le reproche d'immoralité pour une cause doQt les auteurs ne sont pas seuls responsables. Le malheur du drame est d'être en prose. Autrefois, quand les fictions dramatiques étaient en vers, les plus grandes témérités ne choquaient pas. La poésie transportait le spectateur dans un monde qui n'était pas le nôtre; les personnages tragiques, soit par la grandeur de leur condition royale, soit par leur lointaine apparition dans la perspective des siècles, n'avaient de commun avec nous que la vérité des sentiments humains. Le langage insolite du vers les tenait encore éloignés de nous, et cette distance faisait que leurs plus affreuses passions, leurs plus abominables forfaits ne blessaient ni nos sentiments, ni nos yeux. Alors on osait faire paraître sur la scène, par exemple, une reine incestueuse, tout en-