Horace Ai t poétique, v
ils en ont montré le prix, la dignité, la grâce, le charme suprême; ils en ont fait les délices du genre humain. C'est ainsi que des frénésies qui primitivement étaient brutales, sont devenues entre les douces mains de l'art des passions délicates, et quoi qu'on puisse dire contre les raffinements, variables selon les temps , de la galanterie moderne, tout le monde conviendra que ces raffinements sont plus nobles que les simplicités de la galanterie préhistorique.
II est vrai que les moralistes outrés reprochent précisément à l'art en général et surtout au théâtre de présenter les passions sous de trop séduisantes couleurs et d'exalter ainsi les noires. Mais cette exaltation peut être irréprochable. Qu'y a-t-il de plus salutaire à un homme ou à une foule que d'éprouver de l'admiration pour l'héroïsme, de la pitié pour l'infortune, du mépris pour la bassesse, de la haine pour la méchanceté, de l'amour pour ce qui est aimable? Sur ce point, croyons-nous, il est superflu de défendre la moralité de l'art. Mais, dit-on, les personnages fictifs, en exprimant leurs violentes passions avec une éloquence contagieuse, peuvent nous les faire partager; là est le vrai péril du spectacle. Pour nous, nous pensons que c'est le contraire qui est la vérité. La vue
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des passions d'autrui nous éclaire sur les nôtres. La plupart des hommes ont besoin de ces lumières qui leur viennent du dehors, car ils sont souvent en proie à une passion qu'ils ne peuvent démêler, ils en sont les jouets, faute de la connaître. Les plus violents sont emportés et roulés comme cailloux inertes parce torrent; les plus calmes en apparence se consument dans un obscur tumulte intérieur, dans des ténèbres agitées dont ils ne savent rien, qui ne leur apprennent rien. Quand on dit que les passions sont aveugles , on entend par là qu'elles ne se voient pas elles-mêmes. Il est bon qu'elles se voient sur la scène. L'homme, en les contemplant en dehors de lui, les juge, les admire, les réprouve, et apprend à se connaître ou du moins à se regarder. Sans doute, la vue des sentiments fictifs peut enflammer nos propres sentiments, mais le plus souvent, en provoquant la réflexion, elle les rectifie, les calme ou les adoucit; et c'est peut-être dans ce sens qu'il faut entendre le mot si célèbre et si controversé d'Aristote disant que les passions sont purifiées par la tragédie.
On accuse encore les romans. Est-ce un genre de littérature qu'on puisFc approuver? Oui, si le livre respecte le lecteur et s'il ne
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peint que ce qui mérite une peinture. D'ailleurs tous tant que nous sommes, nous aimons fort les fictions, et, s'il n'en était pas de toutes faites, nous en ferions nous-mêmes, et chacun serait son propre romancier. Outre le plaisir légitime que nous pouvons trouver dans un monde imaginaire qui nous enlève aux vulgarités de la vie, nous avons tous un désir infini de pénétrer dans la science de l'âme, dont les romanciers se piquent de découvrir les replis, et parfois non sans raison. Le grave Turgot allait jusqu'à dire que « les auteurs de romans ont répandu dans le monde plus de grandes vérités que toutes les autres classes réunies ». Ce qui nous paraît moins contestable, c'est que tout événement notable, fût-il fictif, s'il est vrai, moralise. Il y a dans la passion une sorte de logique qui, de déduction en déduction, en fait sortir les dernières conséquences et présente par cela même, sans moralité postiche, un spectacle moral. Le roman en cela ressemble à l'histoire. Le règne de Louis XIV, pour ne pas chercher trop près de nous, nous en offrirait un exemple. Quoi de plus naturel que l'orgueil dans ce jeune roi, beau, noble, élégant, maître du plus magnifique royaume et capable d'humilier l'Europe! Quels superbes épisodes que
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ses victoires! quel aliment pour cet orgueil royal que cet éclat des lettres qui fleurissent à l'ombre de sa protection! Mais peu à peu Tesprit de vertige et d'erreur amène les chagrins et l'humiliation. L'histoire, mieux que le plus moral des poètes épiques, se charge de la catastrophe. Dans les romans aussi bien que dans l'histoire, chez les petits comme chez les grands, les passions amènent leurs péripéties et leur dénouement fatal. Il suffit de les peindre avec justesse pour qu'elles donnent leur moralité. Mais ici on nous rappellera peut-être certains romans célèbres, René ^ Werther, dont les tristes héros ont si fort touché les lecteurs que quelques-uns en ont perdu la raison et ont pris des résolutions funestes. Les plus nobles choses, les plus légitimes, peuvent produire de ces malheurs. Tout le monde connaît cet homme, dont parle Horace, qui chaque jour s'asseyait au théâtre , spectateur unique , devant une scène vide, applaudissait des acteurs absents, pleurait sur des héros qu'il croyait voir. La tragédie l'avait rendu fou, accident qui, soit dit en passant, n'est plus à craindre de nos jours. L'histoire de la morale et des plus sévères doctrines présente de pareils égarements. Quand Platon proclama avec éloquence l'im-
mortalité de l'àme, un de ses disciples se donna la mort pour aller plus tôt au-devant de la félicité promise. Après avoir entendu le philosophe Hégésias qui peignait avec force les misères de la vie, de nombreux auditeurs se firent mourir de faim *. Bien plus, la plus pure religion peut bouleverser l'esprit, et nos asiles ouverts à la démence nous offrent bien des exemples d'une raison égarée par l'ardeur de la piété. Tout ce qui est beau exalte, tout ce qui est grand accable et peut rompre les fibres d'une âme débile. Certains malheurs exceptionnels ne doivent donc pas faire condamner le roman, à moins qu'on ne veuille imiter ce roi barbare qui, pour avoir vu quelques-uns de ses sujets livrés aux transports du vin, ordonna d'arracher les vignes de son royaume.
Non seulement l'art exalte le cœur, il épure l'esprit et le forme à son image ; il le règle, il y fait régner l'ordre et, par le spectacle de la perfection, met dans nos facultés la mesure et l'harmonie. En contemplant sans cesse et en détail les chefs-d'œuvre de la pensée humaine, nous nous rendons à la longue plus ou moins capables de bien penser à notre tour. Sans
1. Cicéron, Tusculanes, 1, 1,34. — Valère Maxime, 1. VIII, 9.
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doute aujourd'hui, en un temps sans loisirs, on ne peut plus guère se livrer à cette délectation littéraire et à ces lents plaisirs si fort goûtés de nos aïeux. Mais, s'il est encore de ces fortunés mortels qui peuvent se les donner, ils savent que rien n'est plus doux et plus nourrissant que de lire avec une attention longue et répétée un beau livre ou seulement une belle page, de voir les idées se dérouler selon une naturelle et invisible logique, le sentiment éclater là où il faut, de saisir les nuances indescriptibles de la pensée, la convenance des couleurs, la justesse du ton, de remarquer même les élans ou les arrêts de la phrase qui s'allonge ou s'accourcit pour ainsi dire selon la respiration de l'intelligence, de se laisser ravir à Tharmonie du style, qui n'est pas, comme on dit, une caresse pour l'oreille, mais une conformité nouvelle de l'expression avec le sentiment, de se remplir enfin de tout ce bel ordre vivant. Sans doute c'est une grande jouissance de voir une statue vivre dans la rigide immobilité du marbre; mais, quand nous lisons une page parfaite, nous voyons la beauté de l'esprit humain en mouvement, marchant devant nous dans sa force ou sa grâce. Gomment un si attentif lecteur n'aurait-il pas l'ambition, dans la
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mesure de son faible génie, de régler son esprit sur cette séduisante ordonnance? comment, à son insu , quelque chose de cette perfection n'arriverait-il pas jusqu'à lui? Je ne sais quel ancien , ayant des espérances de paternité, plaça dans la chambre de sa femme des tableaux et des statues qui représentaient les dieux les plus beaux et les plus belles déesses, espérant que, grâce à cette contemplation même involontaire, la vertu de cette beauté descendrait par les yeux jusqu'au sein maternel et formerait le futur enfant sur le modèle de ces figures exquises.
Il est moins chimérique de croire que l'étude assidue des chefs-d'œuvre de l'art façonne en nous les enfants de notre esprit. Dans cet espoir, on fait lire et relire à la jeunesse les grands écrivains. Ce n'est pas seulement sur tel ou tel homme qu'agit et opère le mystérieux pouvoir de la beauté littéraire; il forme et discipline invisiblement tout le peuple qui ne lit pas. Rien qu'en parlant sa langue, le peuple est un disciple de l'art. Sa langue en effet est en grande partie l'œuvre des grands artistes qui l'ont épurée à travers les siècles, qui l'ont enrichie, qui y ont déposé des tours ingénieux, des expressions charmantes, lesquelles de proche
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en proche se répandent et sont mises à la portée de tout le monde. Nous ne pouvons penser sans jeter nos idées dans ces moules tout faits ; s'ils sont nobles, nous pensons noblement; s'ils sont fins, nous pensons finement. Une langue est un trésor de délicatesses accumulées par le temps ; si elle se gâte, l'esprit public se gâtera avec elle; si elle perd sa précision et sa justesse, les idées seront moins justes et moins précises; si elle s'épaissit, les sentiments seront plus grossiers. Heureux le peuple français, qui possède la plus claire et par conséquent la plus honnête, la plus sincère des langues, et qui n'a plus qu'une peine, c'est de la garder. Ainsi Tart, considéré même dans ses effets les plus lointains, maintient à une certaine hauteur les mœurs et les esprits. Il établit les bienséances, qui ne sont pas des vertus, mais qui en sont l'image, il forme le goût, cette faculté indéfinissable qui nous fait distinguer dans toutes leurs nuances le bien et le mal, nous fait aimer l'un et détester l'autre, et devient comme un supplément de la moralité; car là où souvent notre conscience s'aveugle et trébuche , le goût nous avertit et nous redresse , au point qu'on peut l'appeler une seconde conscience.
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Sî morale a paru de tout temps l'émotion produite par le beau que des philosophes, parmi lesquels on doit ranger Platon peut-être, mais à coup sûr Jacobi, Wieland et d'autres, ont fondé leur morale sur l'esthétique, pensant que l'homme, épris du beau, ne manquerait pas de s'éprendre du bien, que les vertus paraîtraient plus séduisantes si elles se présentaient à nous comme des grâces; système charmant, auquel il ne manque qu'une base plus solide, système plus suivi qu'on ne pense, qui a bien des sectateurs inconscients ; par exemple, ces honnêtes gens sans principes religieux ou philosophiques, qui ne connaissent que ce qu'ils appellent la religion de l'honneur, lesquels repoussent le vice, parce qu'il est sordide et laid, et s'attachent à la vertu, parce qu'elle est de belle figure; ou bien ces nobles esprits qui craignent d'offenser l'idéal qu'ils se sont proposé et se gardent de toute mauvaise action, non par peur de la mésestime publique, mais pour n'avoir point à porter en eux toute leur vie. même àl'insu des hommes, le sentiment secret de leur propre dégradation.
L'art a donc son langage à lui, sa beauté propre, ses ravissements, et n'a pas d'autre devoir que d'être beau et ravissant. Il n'est pas
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tenu d'être utile et ne songe pas à l'être. Parler ainsi ce n'est point accorder , comme on pourrait croire, un privilège extraordinaire au beau, car ce privilège est aussi celui du bien. Le bien reste le bien alors même qu'il n'est pas utile. Un acte héroïque n'en est pas moins héroïque pour ne servir à rien. Le beau, quoiqu'il entraîne avec soi des avantages, ne doit être admiré que pour lui-même. Ce serait un tiède amant de la nature celui qui, contemplant la splendeur du soleil ou la majesté d'une nuit étoilée, penserait à l'influence bienfaisante de ces astres. On peut appliquer ici au beau ce que Sénèque dit du bien : « Non, ce n'est pas le comprendre que de l'envisager du côté des avantages qu'il procure, non satis ah eo intelligitur a quo inter utilianiimeratur^. » L'amour du beau, comme tout amour, est gratuit et ne demande d'autre récompense que de pouvoir admirer. Ce qui fait que sur ce point on a peine à s'entendre, c'est que la plupart des hommes, manquant de fine culture, ne comprennent bien que l'utilité des choses et sont insensibles à leur beauté. De là souvent dans la critique des jugements divers pareils à ceux qui se ren-