‹ La délicatesse dans l'artChapitre 25 sur 28 · Lucrèce, 1 V · texte numérisé non relu

Lucrèce, 1 V

donc pas tarie; elle s'est un peu troublée à travers les âges, mais elle coule toujours, avec une telle abondance, qu'elle ne se contient pas dans ses rives et qu'elle s'est aujourd'hui répandue partout, là même où souvent on voudrait ne pas la rencontrer.

Mais si nous comprenons aussi bien que les anciens les grands spectacles de la nature, si même il est juste de dire que nous en sommes plus émus, il faut convenir que dans la simple peinture de la vie rustique, non seulement nous ne les avons pas égalés, mais que nous n'avons rien à leur opposer, du moins en vers. Ce n'est pas que l'agriculture soit méprisée, comme dans les derniers siècles ; on la vante dans les livres d'économie politique, on l'encourage par des discours, on lui décerne des couronnes administratives. Il ne lui manque qu'une chose que les anciens ne lui refusaient pas et qu'elle obtiendra difficilement dans notre pays, les honneurs de la poésie.

Plus on remonte dans l'histoire, plus on voit que l'agriculture est honorée, plus les poètes sont à Taise pour la chanter. Le premier des arts, le plus nécessaire à la vie humaine est d'abord placé sous la garde de la religion, il est Tobjet d'un culte. Ce sont des dieux qui

ont appris aux hommes à cultiver la terre et qui président à la moisson, à la vendange, à tous les détails de la vie rurale. Des fêtes charmantes ou sévères rappelaient à la Grèce que le travail des champs est une œuvre sacrée. Tout est sanctifié par la présence d'une divinité, la terre, les eaux, les bois, si bien que chanter ce qui est utile à l'homme, ce qui contribue à sa richesse, c'est rendre l'hommage à un dieu. Ce respect religieux pour l'agriculture est entretenu par la simplicité des mœurs primitives. On voit dans Homère que les rois, le sceptre à la main, assistent dans le silence de la majesté au travail de leurs moissonneurs. Le maître debout à la limite du sillon encourage par sa présence ses serviteurs et leur verse lui-même le vin qui ranimera leurs forces. L'agriculture n'était indigne ni de la protection divine, ni de la majesté royale. Aussi les poètes des premiers âges, qui eux-mêmes souvent n'étaient que des hommes simples que l'esprit de la muse avait visités, qui n'avait pas grandi dans les villes, mais au milieu de la libre nature, qui connaissaient, pour les avoir vues sans cesse et partagées quelquefois, les occupations rustiques , n'étaient pas embarrassés de les peindre avec noblesse et grandeur. A

leurs yeux rien n'était vil, rien n'était mesquin de ce qui nourrit Thommeet lui donne le bienêtre et la joie. Ils ne songeaient pas à dissimuler certains détails, sous prétexte qu'ils sont trop vulgaires, et ne se mettaient pas en peine de jeter le voile décent de la périphrase sur des objets qui paraissent aujourd'hui indignes de la poésie. Leur langue poétique était toute trouvée, c'était la langue rustique même, avec ses hardiesses pittoresques, sa vérité expressive, sa lumineuse exactitude; ils n'avaient que la peine de la plier, sans l'altérer, aux règles du mètre et aux lois de l'harmonie. Dans ces temps heureux où l'on ne connaissait pas encore les fausses délicatesses, où Ton n'avait pas fait de distinction entre ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire, ni attaché de mépris au libre travail de l'homme, la rusticité même était de la poésie ^ Le charme impérissable des plus vieux poètes de la Grèce consiste précisément dans cette candeur, dans ce naturel courage, dans cette liberté hardie avec laquelle ils nous mettent sous les yeux tout ce qui les intéressait eux-mêmes, sans soupçonner qu'il puisse venir un temps où l'on trouvera gros-

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