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Divini gloria ruris. Géorgigues, l. I, 1G

sier ce qui leur paraît si beau. Nulle part celte naïveté virile n'est plus touchante que chez Homère, qui ne craint pas, dans les plus sublimes tableaux de son épopée guerrière, de peindre les humbles scènes de la vie des champs. Avec nos idées modernes sur l'art, nous sommes tentés de croire que ce sont là des artifices de poète se ménageant des contrastes et cherchant dans l'opposition de la fureur guerrière et des occupations paisibles une variété saisissante. Non, le vieux et simple poète peignait tout uniment la vie humaine, les hommes de son temps partagés entre les travaux de la guerre et ceux de l'agriculture. Et de même qu'il connaît et décrit avec une science émue les héros et les batailles, les armes, les vaisseaux, la tactique et tout l'appareil des combats, ainsi il nous fait voir la vie des champs avec une science non moins solide, une vérité qui n'est pas altérée par des scrupules, et avec une sorte de précision technique. On peut dire, sans faire de paradoxe, qu'Homère était, pour son temps, un agronome.

n suffit de parcourir V Iliade et V Odyssée pour voir aussitôt combien Homère s'intéresse à ragriculturc. On dirait un homme des

champs qui, racontant les batailles, est sans cesse ramené par les habitudes de son esprit au langage des laboureurs. Ses expressions, ses comparaisons sont souvent empruntées à la vie rustique et révèlent une connaissance familière de la science agricole. S'il parle d'un pays, d'une ville, il ne manque pas de les désigner par des caractères particuliers qui se rapportent à l'exploitation de la terre. Sa géographie est comme fondée sur l'agriculture, et les épi- .thètes qu'il donne aux différentes contrées sont de véritables renseignements agronomiques. Il nous dira que la Phthie, patrie d'Achille, produit des génisses, des fruits, du froment; Ithaque est un pays âpre, ingrat, montueux; Trézène, célèbre vignoble ; Argos est propre à l'éducation des chevaux; la Thrace nourrit les plus beaux coursiers blancs; Sélée les plus beaux alezans; Gygès abonde en poissons, Thisbe en colombes, Trinacrie est remplie de bœufs et de bêtes à laine. On rencontre ainsi dans les récits les plus épiques une foule de désignations agricoles renfermées dans des épithètes brillantes et sonores que l'on considère trop souvent comme d'inutiles et pompeux ornements. Si nous faisions une étude sur la science agronomique d'Homère, nous aime-

rions à citer ces longues comparaisons si poétiques et si fréquentes empruntées au domaine champêtre. On y trouve non-seulement de gracieux tableaux qui reposent l'esprit, mais des connaissances positives sur le labourage^ sur l'élève du bétail, sur le caractère des animaux domestiques ou sauvages, sur l'économie rurale, sur le jardinage, et tout cela sans détour de langage, sans que le poète se croie obligé de relever par des artifices l'humilité de ses descriptions. Rien n'avait besoin d'être ennobli, parce que tout était noble. De là vient que dans Y Iliade les plantes les plus communes, les animaux les moins héroïques, participent aux honneurs de l'épopée. Si un guerrier lance coup sur coup des traits impuissants qui ne font qu'un vain bruit sur le bouclier de l'adversaire, Homère dira sans scrupule : « Ainsi retentissent des fèves noires que lance sur l'aire le vanneur. » Dans un des plus beaux passages, Ajax seul tenant tête aux Troyens, accablé de traits, reculant pas à pas, Ajax, l'opiniâtre héros, est comparé à un âne entré dans un champ de blé, que des enfants veulent chasser à coups de pierres et de bâton, et qui continue à brouter tranquillement sans s'inquiéter de tout ce tapage enfantin. Le domaine de la

nature était ouvert tout entier à ces candides génies de la première antiquité, qui puisaient partout leurs images et leurs similitudes sans être inquiétés par ce que nous appelons le bon goût. Heureusement le bon goût n'était pas encore inventé, c'est-à-dire cette exclusion injuste, déraisonnable, arbitraire, qui tient aux caprices des temps, qui décide que tel objet de la nature est noble, tel autre immonde, qui transporte dans la nature même les distinctions sociales, donne un brevet de poésie à certains êtres, condamne les autres au mépris et supprime les trois qaarLs d3 la création.

Un poème chnmpêtre devient une œuvre impossible aux époques raffinées où la nature est mise en interdit, où Ton n'ose rien nommer en vers, ni les occupations rustiques, ni les instruments du travail humain, ni les plantes, ni les animaux serviteurs de l'homme. Si Ton veut voir par un contraste frappant jusqu'où peut aller ce goût timoré et dédaigneux, qu'on ouvre les traductions françaises d'Homère au xvii** et au xvni^ siècle. Gomme ces traducteurs beaux esprits sont déconcertés par la simplicité hardie du vieux poète ! Qu'ils se donnent de peine pour éliminer, pour ennoblir, pour travestir cette bonne et saine rusticité! Avec quelle délicatesse ils esquivent tous les détails familiers qui rendent cette grande poésie si vivante! Lamotte, qui avait le cou-

rage de ses convictions littéraires, n'eut pas de peine à prendre son parti, et dans sa traduction en vers se mit à ravager consciencieusement V Iliade, retranchant tout ce qui lui paraissait contraire à la civilité, à la dignité épique, et particulièrement les belles comparaisons rustiques. Les traducteurs en' prose eux-mêmes, bien que leur langue fût plus libre et qu'ils fussent plus astreints à suivre pas à pas le poète, se laissèrent effrayer par la simplicité d'Homère et s'ingénièrent à trouver des mots pompeux pour rehausser tant de choses communes, pour les faire tolérer. Au détriment de la vérité, de la justesse, ils s'avisèrent de substituer à une plante vulgaire une autre plus poétique, de changer les noms des animaux, d'envelopper toutes les opérations agricoles de vagues périphrases dont l'habileté évasive consistait à désigner le moins clairement possible les objets. Ainsi les fèves noires, dont nous parlions tout à l'heure, se transformèrent en blé. La comparaison n'était plus juste, mais la noblesse du langage était sauve; l'instrument du vanneur était appelé, avec autant d'obscurité que de pompe, un mobile inslrumcnt inventé par Bacchns; Fane qu'Homère nommait sans façon s'appela Vani-

mal utile qu'outragent nos dédains; la vache changea de sexe et devint taureau, sous l'impertinent prétexte que le genre masculin est plus noble que le féminin; le porc, puisqu'il faut rappeler par son nom, auquel on fait honneur dans Xlliade, qui joue un rôle dans l'épopée, un rôle modeste dans la cuisine du temps, et qu'Homère ne nomme jamais sans lui donner une épithète digne de ses mérites, sans parler de ses dents blanches ou de son embonpoint florissant, le porc se transforma en sanglier, et les héros grecs, qui n'avaient pas moins d'appétit que de vaillance, sont condamnés par les beaux esprits modernes à ne manger que de la venaison. L'histoire naturelle d'Homère, l'économie domestique ou agricole est ainsi volontairement troublée par la délicate barbarie de nos traducteurs.

Rien ne montre mieux combien le goût français répugnait à la peinture des occupatiens rurales que ces circonlocutions embarrassées et ces omissions puériles. Si les tra^ ducteurs, qui peuvent avoir du courage puisqu'ils sont irresponsables, qui ont le droit et le devoir d'être fidèles, ont superbement reculé, si leur prose n'a pas pu condescendre à cette simplicité, comment notre langue poé-

tique, si dédaigneuse, si altière, aurait-elle abordé de pareils sujets? Il n'y fallait pas penser, et c'était chose convenue et souvent répétée que notre poésie ne devait pas même tenter l'aventure. D'où vient donc cette impuissance de la langue et cette aversion notoire? Elle tient à bien des causes, et d'abord au mépris qu'on avait autrefois en France pour l'agriculture. Le système féodal et les privilèges de la noblesse, en maintenant l'homme des champs dans le servage, le mettaient naturellement en dehors de la poésie. C'eût été froisser tous les préjugés de la cour et de la ville que de faire des personnages de ces gens taillables et corvéables à merci. Et d'ailleurs, quel beau sujet de tableau que la vie de ces malheureux, défigurés par l'excès du travail et de la misère et dont les haillons offensaient les yeux : « L'on voit certains animaux farouches, dit la Bruyère, des mâles et des femelles : répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil... Ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. » Gomment l'idée serai t^elle venue de chanter ces mâles et ces femelles? Gomaient en parler avec

agrément et dignité? La pitié même, qui donne ici tant d'accent à la Bruyère, la pitié qui aurait pu devenir une source d'inspiration, était le plus souvent refusée à cette abjection séculaire. Au temps de Louis XIV, non-seulement on méprisa l'agriculture, mais on finit par l'ignorer, par ne plus la voir, lorsque la

. grande et la petite noblesse, abandonnant ses domaines, vint à la cour se disputer les faveurs du roi, les grades de l'armée, les dignités de l'Église et de la magistrature. La cour était le champ qui promettait les plus belles moissons et le soleil était à Versailles.

Cette société élégante, du reste sans pareille pour les grâces sérieuses de la pensée et du

■ langage, mais formée dans les salons, les écoles, les académies et les cloîtres, ne connaissait de la nature que ce qu'elle en voyait en traversant quelques jardins somptueux, et ne l'admirait que corrigée par l'art et façonnée par le Nôtre. Le beau monde d'alors pensait comme madame de Rambouillet qui disait naïvement : « Les esprits doux et amateurs des belles-lettres ne trouvent jamais leur compte à la campagne. » C'est au milieu de cette urbanité, de ces passions sans cesse éveillée?, de celte noble étiquette et aussi dans les graves

délices de la pensée intérieure que notre langue littéraire s'est formée ou du moins qu'elle s'est affinée et polie. C'est ainsi qu'elle est devenue si habile à exprimer tout ce qui est de l'homme, toutes les nuances les plus fugitives des idées et des sentiments. Aussi presque tous les grands écrivains du temps se renferment dans la science de l'àme, admirables dans l'expression des vérités morales, sachant prendre tous les tons, depuis le ton de la galanterie jusqu'à celui de la mysticité, mais ne portant pas leurs regards au delà de la nature humaine. Les poètes eux-mêmes, dont l'imagination est plus aventureuse, ne sortent pas de ce cercle où ils ont été comme enfermés par les exigences littéraires du jour, et où ils sont retenus par leur propre goût et leur génie. Corneille, Molière, Boileau, Racine, ne montrent que l'homme sous ses aspects divers. Il faut excepter la Fontaine que l'aimable sauvagerie de son caractère a préservé de cette intluence dominante et qui, dans le plus humble des genres, dut à cette humilité même de pouvoir décrire la nature et converser avec ses bêtes. La simplicité du bonhomme, qui le rendait impropre aux relations du monde, le retint dans la solitude et les molles rêve-

ries, et lui fit retrouver la campagne et la nature oubliées de ses contemporains. Mais cette poésie modeste et naïve est comme un filet égaré de l'ancien esprit français qui se fait jour par hasard dans cette brillante société si bien réglée, comme il peut arriver qu'une petite source vive, venue de loin, jaillisse spontanément dans le jardin d'un palais. Les poètes les plus admirés, ceux qui forment le goût public, qui exercent une influence décisive, sont alors les poètes tragiques qui peignent avec grandeur les passions humaines. C'est au théâtre que notre langue poétique a été fixée, dans les entretiens des héros et des rois, où elle dut prendre ces airs de dignité soutenue qui devint depuis son principal caractère. Corneille lui imposa une sorte d'austérité fière, de brièveté stoïcienne, de nudité athlétique qui. convenait bien aux luttes de la passion et du devoir; Racine, tout en cachant la force sous l'élégance, tout en assouplissant le vers, ne put cependant lui donner, en de si grands sujets, que cette espèce de flexibilité qui est compatible avec la dignité tragique. Ce furent là les plus beaux modèles de tous nos poètes, de ceux-là même qui cultivaient un genre de poésie moins élevé. Le vers français, dans les

moindres sujets, garda volontiers son allure théâtrale ; il ne put descendre de son cothurne où il avait si grand air, et dans les descriptions familières il eut toujours quelque chose d'héroïque et de royal , comme un acteur accoutumé à remplir les grands rôles marche encore à pas comptés dans la rue.

La langue perdit la liberté et la franchise qui permettent de tout aborder et de tout dire, et se plaignit souvent d'être emprisonnée dans sa grandeur. Voltaire, dans son discours à l'Académie françaisej constatait et regrettait cette impuissance : « Pourrions-nous aujourd'hui, dit-il, imiter l'auteur des Géorgiques qui nomme sans détour tous les instruments d'agriculture? A peine les connaissons-nous, et notre mollesse orgueilleuse, dans le sein du repos et du luxe des villes, attache malheureusement une idée basse au détail de ces

arts utiles que les maîtres et les législateurs de la terre cultivaient de leurs mains victorieuses. » Voltaire, qui parle si bien, a été forcé lui-même de se soumettre à la tyrannie de cette haute étiquette littéraire, et dans sa Henriade , par exemple , il a dû renoncer à toutes les descriptions rustiques qui auraient jeté une agréable variété dans la trop impo-

santé monotonie de son épopée. Pourtant le SLijel de son poème lui offrait bien des occasions de décrire des scènes cliampêtres. Son héros avait été élevé à la campagne à peu près comme un petit pâtre du Béarn. Son enfance et sa jeunesse pouvaient fournir au poète plus d'une peinture agreste, et le caractère du Béarnais demandait assurément plus d'originale simplicité. Voltaire n'osa pas, ou plutôt il ne pensa point à faire entrer dans les pompes épiques de ces détails empruntés à la vie des champs; il évita même de peindre la nature et l'aspect véritable des campagnes de la France, et Ton a pu dire avec une exagération plaisante que dans la Henriade il n'y a pas assez d'herbe pour nourrir les chevaux. Un poète du xviii^ siècle, de l'école de Voltaire, tenant à mettre en vers le fameux mot de Henri IV sur la poule au pot ^ disait magnifiquement, n'osant parler ni de dimanche, ni de poule, ni de paysans :

Je veux que, dans ces jours consacrés au repos,

. {le dimanche) L'hôte laborieux des modestes hameaux,

{le paysan) Sur sa table moins humble, ait, par ma bienfaisance, Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance.

{I2 poule)

Dans son poème les Ages français, Népomucène Lemercier voulant, comme il dit luimême, « relever la pensée par Texpression »^ met noblement dans le pot du paysan « répous.j du chantre du jour » .

Voilà comment il était permis de parler en vers des choses familières et rustiques.

Cependant, dans la seconde moitié du siècle, il se fit un mouvement général dans les esprits, assez favorable à l'agriculture. L'impulsion était venue de l'étranger. Des publications anglaises sur l'économie rurale attiraient l'attention des académies et du public. L'école philosophique prit l'homme des champs sous sa protection, elle le plaignit, le vanta et en fit le sujet de ses doléances agressives et quelquefois de ses déclamations. Le gouvernement même et des ministres populaires se rappelaient le mot de Sully : « Le labourage et le pâturage sont les deux mamelles de l'État. » Les gens du monde, comme il arrive, se crurent dès lors le goût de la campagne. On fît des idylles en vers, en prose, en peinture, en tapisserie, sur les portes des salons. Vous rappelez-vous le

bourgeois gentilhomme de Molière voulant apprendre la poésie et la musique et disant : « On m'a appris un air tout à fait joli il y a quelque temps. Attendez là il y a du mouton dedans. » Eh bien! cet air cherché par M. Jourdain fut celui du xviif siècle. Deux poètes étrangers nouvellement traduits, l'un allemand, l'autre anglais, Gessner et Thompson, piquèrent d'émulation les poètes français. L'honnête Gessner mit l'innocence à la mode, et le brillant Thompson les descriptions de la nature. Celui-ci surtout exerça une grande influence sur toute notre poésie ; il fut l'inventeur et le modèle du genre descriptif que l'on ne cessa de cultiver jusqu'au temps de l'empire et de la restauration. Le poème anglais des Saiso7is fut comme une révélation poétique pour la société française, jusqu'alors si peu curieuse des choses de la nature, et lui donna subitement le goût des tableaux champêtres. Ce goût nouveau n'était pas spontané, comme on voit; il était une importation étrangère et il n'est pas étonnant qu'il soit resté superficiel. Dans Tespace de vingt ans seulement, il parut en France un grand nombre de poèmes descriptifs, prétendus didactiques sur la nature, sur les travaux et les plaisirs de la campagne,

les Saùo?is de Saint-Lambert, la traduction des GéorgiqueSy par Deliile, plus tard, V Homme des champs, les Jardins, V Agriculture de Rossât, les Mois de Roucher, et d'autres poèmes restés longtemps célèbres, aujourd'hui plus ou moins oubliés \ C'était sans aucun doute une entreprise hardie de célébrer en vers français la vie rustique et de donner des préceptes sur l'agriculture. Jusqu'alors on avait laissé aux poètes latins modernes, à Vanière, à Rapin, de pareils sujets qu'on ne pouvait traiter, disaiton, que dans la langue de Virgile :

Le latin dans les mots brave l'honnêteté, Mais le lecteur français veut être respecté.

Aussi quand Deliile parla de traduire en vers les Géorgiques, on se récria sur son audace et son imprudence. Racine le fils, homme de goût et poète, connaissant les faibles ressources de la langue, déclarait d'abord que l'entreprise était imposssible. L'abbé Desfontaines, un des aristarques du siècle, lui-même traducteur en prose de Virgile , proclamait

1. Bufîon disait spirituellement à propos des Saisons de Salut-Lambert, des Mois de Roucher, (\cs. Jardins de Deliile : « Ces poètes qui n'ont jamais vu ni des saisons, ni des mois, ni des jardins. »

également que la langue française était trop ingrate et trop stérile pour exprimer des choses communes et grossières comme les travaux de la campagne et les arts de cette espèce, et disait tout crûment que la lecture des Géorgiques, en vers français, serait dégoûtante. Il s'agissait en effet de faire dans la langue poétique de difficiles conquêtes et de donner un air de noblesse à une foule de mots roturiers et vilains, sans lesquels on ne pouvait parler ni des laboureurs, ni de leurs instruments, ni des plantes, ni des animaux. Delille eut le courage et la gloire d'introduire dans les vers beaucoup de ces mots autrefois exclus du beau langage ; il les a si bien habillés et entourés, il leur a donné si bonne façon, qu'ils ont eu partout leurs entrées. Avec une liberté qu'autorisaient les exigences de la traduction , il a forcé les portes de la langue si bien gardées par le dédain aristocratique de ses contemporains, et il a fait admettre dans le domaine de la poésie bien des noms nécessaires qu'on a été d'abord bien étonné d'y voir. On ne sait plus aujourd'hui que Delille a été un grand novateur et qu'il a été dans les lettres le promoteur d'une espèce de révolution populaire. De nos jours, il parait plutôt timide, et parce que nous avons

poussé plus loin l'audace, nous oublions tout ce qu'il a osé.

Mais tous ces efforts ingénieux des poètes ne purent donner à la France quelque chose qui ressemblât, même de loin, à la poésie rustique de l'antiquité. Le public français n'aurait pas supporté une description réelle des mœurs de la campagne; là-dessus tout le monde était d'accord. On répétait partout que nos paysans sont trop grossiers et trop stiipides^ pour figurer dans un poème. On consentait bien à décrire les spectacles de la nature, mais le plus difficile était de trouver des personnages pour animer le paysage et le remplir. Chacun proposait un moyen de tourner cette grave difficulté. Fontenelle était d'avis de donner aux bergers les manières délicates du beau monde. Gela parut contraire à la vraisemblance et peu satisfaisant. Un critique fort estimé, l'abbé Dubos, pour concilier la vraisemblance avec la noblesse du langage, conseillait de représenter, par exemple, « un jeune prince qui s'égare à la chasse et qui, seul, ou bien avec un confident, parle de sa passion, et qui emprunte ses images et ses comparaisons des beautés rustiques. » De cette manière on pouvait prêter à son personnage des sentiments

délicats, et l'on avait en même temps de la poésie champêtre. Malheureusement, dans ce système il ne fallait rien moins qu'un prince pour paraître dans la pastorale. Saint-Lambert, un peu moins exigeant, regrettait dans sa préface que Fontenelle n'eût pas choisi les acteurs de ses églogues parmi la noblesse. Il disait : « Il n'y faut pas placer de malheureux paysans... Ils n'ont pas plus de sentiments que d'idées; leurs mœurs ne sont pas pures... ils ont cette fourberie que la nature donne aux animaux faibles; parlez d'eux, mais ne les mettez que rarement en action. » Voilà une singulière façon de faire honneur à ceux dont on va chanter la vie et les travaux. Nous sommes donc bien prévenus : dans ces poèmes de la nature nous aurons, autant que possible, une campagne sans paysans. Malgré cela, l'entreprise était encore téméraire et il n'était pas facile d'imiter Thompson. En Angleterre, le goût public ne rejetait pas ces descriptions naturelles qui choquaient en France toutes les habitudes littéraires. Saint- Lambert sentait bien que les salons auraient de la peine à s'intéresser à des peintures encore nouvelles, quand il disait dans le style maniéré du temps : « Le poète anglais parle

à des amonts rie leur maîtresse., je veux inspirer de l'amour pour une belle femme qu'on n'a pas vue et je montre son portrait. » Il ne l'avait pas vue lui-même, et c'est chose assez curieuse de voir comment il la peignait.

A ces beaux esprits, hommes d'un vrai talent quelquefois, il manquait trois choses également nécessaires, l'amour sincère de la campagne, la connaissance de la nature et une langue pour la célébrer. Bien qu'ils répètent sans cesse qu'un homme éclairé et sensible se plaît dans les champs, ils n'étaient que des hommes de salon qui, par imitation, s'évertuaient à faire aimer aux autres ce qu'ils n'aimaient pas eux-mêmes. On le voit bien à la composition de leurs poèmes froidement méthodiques. Rien de plus monotone, de plus élémentaire que l'invention de ces ouvrages où tout est rectiligne, et dont Tordonnance prévue n'est jamais traversée ni dérangée par un mouvement poétique. On procède comme dans un traité par 1% 2°.

FAUSSE DELICATESSE DANS LA POÉSIE RUSTlyUE 297

Quelques-uns de ces poèmes suivent tout uniment Talmanach. Dans les Saisons de Saint- Lambert, VOUS passez du printemps à l'été, de l'automne à l'hiver; dans les Mois de Roucher vous avez à parcourir douze chapitres de janvier à décembre ; dans les Jardins, dans V Homme des champs, dans les Trois règnes de Delille, ce sont des descriptions détachées, reliées par une transition tout artificielle, des peintures d'animaux, de plantes, d'occupations, de plaisirs. Dans l'ensemble comme dans les détails il n'y a qu'un procédé, l'énumération et l'inventaire. Un homme d'esprit, du goût le plus fm, Joubert, disait : « Delille a l'air de tenir boutique de poésie : Voulezvous un cheval? un coq? une autruche? un colibri? » Dans cette poésie si bien alignée, les morceaux se succèdent comme les platesbandes d'un potager ou les cages d'une ménagerie. Tout est juxtaposé, rien ne se tient; les choses ne sont pas unies entre elles par une idée dominante ou par un sentiment. Chaque description peut être agréable, mais elle ne doit rien ni à celle qui précède ni à celle qui suit. Un ancien dirait que si les Grâces ne sont pas absentes de ces poèmes, du moins elles ne se tiennent pas par la main.

298 LA FaUSSe délicatesse

Et comment ces poètes n'auraient-ils pas laissé voir leur indifférence dans la description des choses rustiques, quand ils les connaissaient si peu ! La plupart n'avaient interrogé la nature que dans les livres et en courant, persuadés sans doute que dans les vers on n'exige pas de science réelle et que le plus léger canevas suffirait à la broderie poétique. D'autres quittant pour un jour les salons n'avaient aperçu la campagne qu'au vol, en chaise de poste, en se rendant à quelque château où les devoirs du monde ne leur permettaient d'observer que les distractions de l'oisiveté élégante. Aussi dans le poème de VEomme des champs, qu'on a eu le courage d'appeler les Géorgiques françaises, on décrit longuement des occupations rustiques qui sont : le billard, le trictrac, les échecs, les quilles, la balançoire, la lecture des gazettes et des madrigaux. Quand, par hasard, ces esprits trop aimables regardent par delà les murs du parc, ils ne peuvent peindre la nature qu'avec des souvenirs classiques. Un certain nombre d'images, toujours les mêmes, défrayent cette poésie commode. Ils ont l'air de composer à l'aide d'un dictionnaire où ils puisent leurs

épithètes. Tous les ruisseaux sont clairs et murmurants, tous les vergers fertiles, tous les troupeaux bondissent. On veut que la campagne soit toujours riante^ c'est le mot consacré et qui revient sans cesse sous la forme d'un verbe, d'un adjectif, d'un participe. Les jours sont riants, la pelouse rit, le laboureur sourit aux prés, les prés rendent la pareille au laboureur, et un de ces poètes s'est cru obligé de faire rire même les déserts. Chacun tourne de son mieux le même compliment à la nature dont rélernel sourire vous agace et vous exaspère.

Un autre caractère de ce style poétique fait voir que ces hommes du monde, transportés à la campagne, gardent toujours leurs préoccupations et le langage de la ville. L'herbe, les fleurs, les eaux, n'ont de prix à leurs yeux que si l'on peut les comparer à des produits de l'art, à des colifichets du luxe. Les fleurs sont de velours, les bluets sont des saphirs, les pavots des rubis, les gouttes de rosée des perles, les prés sont émaillés, le gazon est un tapis d'émeraude, certains fruits sont des globes d'or, d'autres sont de Tambre, le lait est un nectar d'argent. Même en présence de la nature, leur imagination retourne à la

ville et court chercher ses métaphores chez le bijoutier.

Mais où Ton reconnaît surtout ces poètes citadins, c'est à leur langage toujours galant emprunté aux boudoirs. Ils ne peuvent s'en défaire, même dans les plus magnifiques descriptions de la nature. La campagne leur paraîtrait insipide si elle n'était habitée par de jolies bei'gcres, et si l'on n'avait pas la chance d'y rencontrer plus qu'ailleurs de légères aventures ; Saint-Lambert s'écriait :

Amour, charmant Amour, la campagne est ton temple!

Au moment de commencer son poème, il invoque le Créateur, l'esprit universel, arbitre des destins, maître des éléments^ mais dans un post-scriptum fort important de cet hymne mensonger, il se hâte d'invoquer Doris, aimable et tendre amie. Il se gardera bien de s'égarer tout seul dans les champs pour les admirer et les peindre, il veut partager ses poétiques impressions,

Et, ravi des beautés qu'il voit dans la campagie, Du plaisir qu'il éprouve avertir sa compagiu.

On prévoit déjà quel ton régnera dans ces descriptions faites à deux. La nature, la vraie,

la sérieuse nature, risquera fort d'être oubliée ou méconnue. On tâchera de la rendre capable de plaire aux oisifs occupes d'amourettes et surtout aux dames de la ville, des mœurs et des plaisirs arbitres éclairées. Le grand art consiste à rappeler de près ou de loin la galanterie, à inquiéter la pudeur sans la blesser, à flatter enfin l'aimable corruption du jour. Les bois ne sont que des berceaux discrets, on aime

Les bosquets détournés, les vallons ténébreux, Tout devient un asile où l'amour est heureux.

Un amour à la fois raffiné et vulgaire préside à la composition de tous ces tableaux timidement corrupteurs dont on ne peut supporter la finesse suspecte; on dirait que la nature n'a été destinée qu'à favoriser la galanterie et que le Créateur invoqué par Saint-Lambert n'est qu'un Watteau céleste. L'abbé Delille qui, dans VHomme des champs, a rédigé l'art poétique du genre, s'est cru obligé d'ériger en précepte ce gentil libertinage de l'esprit :

Peuplez donc ces coteaux de jeunes vendangeuses, Ces vallons de bergers et ces eaux de baigneuses.

Le poème ressemble à la cour de Gypris. Tous les êtres, grands et petits, les quadru-

pèdes, les oiseaux, les insectes, ne marchent que deux à deux et imitent le poète lui-même qui se promène en douce compagnie. Sans doute les anciens, Lucrèce, Virgile, ont célébré, eux aussi, la loi universelle qui propage les êtres et les espèces; mais que nous sommes loin ici de leur gravité chaste, de leur philosophie gracieuse et de leur sévère poésie. Au xvni^ siècle, toutes ces peintures respirent tantôt une légèreté toute mondaine, tantôt une affectation de vertu poussée jusqu'à la niaiserie. Non-seulement l'homme des champs a des sentiments trop raffinés, mais les animaux eux-mêmes connaissent le code du savoirvivre. Qui ne sait avec quel art, quelle mesure, quelle exquise discrétion, Virgile prêtait du sentiment aux animaux, aux plantes? Ses imitateurs leur donnèrent avec la sensibilité les belles manières du monde. Dans leurs vers, les animaux ne sont pas amoureux, ils sont galants, ils ont de la politesse et des petites attentions. S'agit-il de tourterelles? On nous dira : se voir est leur bonfieur; — du rossignol? il a chanté pour plaire; — en voyant un ménage d'oiseaux on s'écrie :

Admirez deux époux pkius d'é;îards et de soins.

Le formidable taureau n'est pas ce que vous pensez, il n'a jamais ruminé que de sentimentales élégies,

Et révèle aux échos les tourments qu'il endure.

Le poisson auquel on ne supposerai^pas des grâces si délicates, le poisson est le modèle de l'amour platonique.

Il aime avec respect ; jamais de sa maîtresse Il n'exige, discret, un gage de tendresse.

Mais quel est ce pauvre héros emplumé qui n'est pas convié à cette fête universelle de l'amour et qui se promène tristement dans la basse-cour rêvant à une Héloïse ! Est-ce un coq? Hélas ! il ne l'est plus, il le fut :

Étranger à l'amour, au bonheur d'être époux, Et qui, sans passions, n'a pius de la nature Que l'instinct de chercher sa triste nourriture.

Comment ne pas plaindre, comme dit un autre poète.

Ce froid célibataire étranger au plaisir, Du luxe de la table infortuné martyr!

Les plantes même dont Vamour et Vhymënéc allument les flambeaux, nous donnent des leçons de vertu conjugale :

La plante la plus humble a son fidèle époux.

Toujours de bons époux et d'honnêtes épouses, même dans le règne végétal ; ces poètes si moraux tiennent à ne célébrer que des unions exemplaires. On appelait cela chanter les vertus en même temps que la campagne. Si la nature est le temple de l'amour, il est aussi celui de l'innocence. Quelle innocence! On sent bien que, sous ce masque grimaçant de la morale, la frivolité sourit.

La nature n'apparaît dans ces vers que comme un immense madrigal. Ces admirateurs des grandes lois du monde physique portent toujours avec eux leur petite morale équivoque, leur sensiblerie de boudoir. Qu'est devenue la grandeur et la touchante majesté de cette nature que Lucrèce appelait reriim natura creatrix^ dont la vue et l'étude lui inspiraient une sorte de respect religieux et comme une sainte horreur? Elle a bien changé de caractère et d'aspect; elle n'est faite que pour plaire, elle n'éveille que des sentiments prétentieusement communs et de mesquines pensées. Dans ses pompes fleuries, comme dans ses austères tristesses, on lui suppose toujours un artifice ingénieux pour enlever les suffrages des amateurs. Si elle se pare de fleurs au printemps, c'est pour nous sourire; si en autonme

elle a perdu sa fraîcheur, elle sait encore faire valoir ses charmes flétris, la vieille coquette! Un de ces poètes nous l'affirme :

Ainsi l'adroite Églé, prolongeant son empire, Au déclin des beaux ans sait encor nous séduire.

Il ne serait pas juste d'attribuer uniquement au faux goût des poètes ces fadaises élégantes dans les descriptions de la nature. La faute en est au siècle dont la futilité et la délicatesse dédaigneuse n'auraient pas toléré des peintures réelles de la vie rustique. On aimait les champs, mais vus de loin, et l'on ne se souciait pas de les voir de plus près. On connaît le mot de Mme de Staël : « J'aimerais assez la campagne, si cela ne sentait pas le fumier *. » Les poètes firent donc tous leurs efforts pour arranger à ces lecteurs trop dégoûtés une nature qui ne les offensât point. Ils se proposèrent d'orner de fleurs le soc de Triptolème. Le temps n'était pas encore venu où il fût permis de parler en

1. Mme DudefTand écrivait à Voltaire (1<"" mars neP^i à propos de Saint-Lambert : o Je n'ai pas beaucoup de goût pour les descriptions; j'aime qu'on me peigne les passions mais les êtres inanimés je ne les aime qu'en dessus de porte. « Le poète Lemierre en 1782 faisait cette épigrarame :

Ennuyeux singes de Virgile Qui nous excédez constamment, De grâce, messieurs, un moment Laissez la nature tranquille.

observateur exact ailleurs que dans la science. Aussi ces poèmes sont ils vides de choses, et au xviii^ siècle on avait fini par en sentir l'inanité, témoin ce mot de Parny : « Quelques poètes des villes ont écrit des espèces de géorgiques; elles sont pour l'agriculture ce que la rhétorique des demoiselles est pour Térudition. »

Que de fois, en parcourant ces géorgiques françaises, je me suis rappelé cette jolie image gravée sur une cornaline antique par un artiste grec, il y a peut-être plus de deux mille ans. On y voit un papillon qui conduit à la charrue deux laborieuses fourmis. N'est-ce point là une petite caricature symbolique que la malicieuse antiquité semble avoir faite d'avance à l'adresse de nos gentils rimeurs, qui prétendent donner à nos laboureurs des leçons d'agriculture?

On pourrait faire un recueil piquant de toutes les erreurs de fait et des ignorances qui égayent un peu pour nous la lecture aujourd'hui si fastidieuse de ces poèmes. Travail des champs, mœurs des animaux, caractère des plantes, tout cela est souvent de pure fantaisie. Le Franc de Pompignan, dans ses Géorgiques, a l'air de croire que la herse se manie comme une bêche :

La herse arme ses mains nerveuses»

Saint- Lambert, Delille et bien d'autres, chaque fois qu'ils décrivent le labour ne manquent jamais de dire que le bœuf gémit sous r aiguillon^ qu'il fume sous Vaiguillon^ comme si le laboureur était assez stupide et ennemi de son propre intérêt pour assassiner ainsi Futile compagnon de ses travaux.

Voulez-vous connaître les coutumes des paysans? Saint-Lambert, après avoir décrit le travail de la fenaison et montré les ouvriers fatigués^ harassés, inondés de sueur, affamés, songe à leur préparer le repas qu'ils ont si bien mérité. On n'en devinerait jamais le menu. Homère, en pareil cas, faisait immoler un bœuf et composer avec de la farine des mets solides. Voici ce que notre délicat poète offre à leur robuste appétit, il s'écrie :

Ciel! avec quelle ardeur leur troupe impatiente Dévorait tour à tour la framboise odorante, La fraise.

Des fraises et des framboises pour des faneurs qui dévorent! et le poète a le courage d'ajouter qu'ils étaient fort contents :

Le plaisir d'un repas n'est senti quau village.

Après le chapitre des ignorances nous voudrions faire aussi celui des vérités trop vraies.

Il en est un grand nombre qui mériteraient d'être relevées, tant elles ont d'agrément. Nous n'en citerons qu'une qui fera certainement plaisir. Il y a de ces choses connues, dont on est sûr, bien sûr, qu'on aime pourtant à s'entendre redire. Gastel, dans son poème sur les Plantes, nous affirme que

Jamais près de la Seine une bergère assise Du crocodile affreux ne craignit la surprise.

Cette vérité rassurante vous rafraîchit le sang quand on habite Paris.

Nous ne parlerons pas des épisodes de ces poèmes, où l'on voit encore mieux la nécessité pour les auteurs d'accommoder leurs fictions au goût du jour. Ce sont de petites historiettes galantes, qui ont en même temps la prétention d'être morales, où paraissent de jeunes seigneurs qui marient de vertueuses bergères, qui réparent une faute par un acte de bienfaisance; ou bien encore ce sont des descriptions de l'opéra et des divertissements fort peu rustiques. Rosset, dans son poème sur V Agriculture, a pris pour épisode... devinez : le carnaval de Venise ^

1. Delille donna la règle du genre : « L'art de traiter un sujet n'est que l'art d'en sortir, sans s'en éloigner. » Les trois règnes^ dise, prélitn.

Tous ces prétendus imitateurs de Virgile, il faut le reconnaître, étaient bien empêchés par la pauvreté hautaine de la langue française, si peu propre à exprimer les petites choses « de cette gueuse fière, disait Voltaire, à qui il faut faire l'aumône malgré elle ». Ils étaient obligés d'esquiver certains détails, de farder la nature au gré de mille bienséances impérieuses. Il faut vraiment les plaindre, ces poètes de bonne volonté et d'esprit, et compatir à la peine qu'ils se sont donnée inutilement. Ils voulaient chanter la campagne et la langue ne leur fournissait pas un nom convenable pour en désigner les habitants. En latin cela ne fait point difficulté; les mots usuels sont poétiques, agricola, arator , rusticus , vinilor. En français on ne pouvait employer

les mots de paysan, de villageois. On en était réduit à dire Yhabitant des campagnes, des hameaux, le citoyen des champs, ou plus longuement encore avec Voltaire :

L'heureux cultivateur des présents de Pomone, Des filles du printemps, des présents de l'automne.

A plus forte raison avait-on de la peine à désigner les produits de la terre et les animaux sans lesquels on ne peut parler des occupations champêtres. Si sur ce point les traducteurs des anciens étaient gênés , les poètes devaient l'être davantage. On pouvait bien donner un signalement vague, mais il n'était pas permis de nommer. C'eût été un crime de lèse-majesté contre la langue, et il ne manquait pas au xviii^ siècle, dans la critique, de justiciers pour signaler et punir Tattentat. Le célèbre Clément, qu'on appelait VInclément, et Rivarol ont plus d'une fois exécuté les coupables. Que dans les vers on fit paraître un coursier, il n'y avait rien à redire, mais nommer l'étalon ou la cavale, c'était faire jeter les hauts cris. Pourtant à force de soins, de précautions, de courage, Delille est parvenu, malgré les protestations de la critique, à faire tolérer ces mots autre-

DANS LA POÉSIE RUSTIQUE 31 l

fois si malsonnanls. Une vache était invariablement une génisse, ou bien une épouse, une Hélène; un veau, un folâtre enfant. Delille a encore eu la gloire de les nommer sans périphrase, et il a constaté lui-même son triomphe avec une légitime satisfaction :

Ne rougissez doDC point, quoique l'orgueil en gronde, D'ouvrir vos parcs au bœuf, à la vache féconde. Qui ne dégrade plus ni vos parcs ni mes vers.

Les poèmes du courageux novateur sont de véritables jardins d'acclimatation poétique; il aurait mérité une médaille d'honneur pour sa persévérance utile. On n'imagine pas ce qu'il a fallu de force d'âme, d'adresse, d'intrépide confiance dans le succès pour oser parler de l'âne, qui avait déjà causé tant de soucis aux traducteurs. Rosset voulut tenter l'aventure, mais sentant défaillir son courage, il se contentade dire avec hauteur :

Que ce nom méprisé dégraderait ses vers.

Il craignait d'ailleurs de faire de la peine au mulet superbe

Dont l'orgueil rougirait si je nommais son père.

Vint un autre poète un peu jîI'i?; liurdi, Gampenon, qui se risqua jusqu'à demander la

permission de le nommer dans une énumération d'animaux, disant avec une humilité suppliante :

... Et même enfin si l'âne osait paraître.

Delille, plus brave, avait lâché le mot sans précaution oratoire. On rit, on le railla, et Joseph Ghénier, interprète de Tétonnement public, disait en vers spirituels :

Un âne sous les yeux de ce rimeur maudit Ne peut passer tranquille et sans être décrit.

Nous pourrions faire ainsi, au point de vue de la langue, Thistoire de plus d'un animal domestique que d'abord on évita d'offrir aux yeux , qu'ensuite on enguirlanda de périphrases et d'épithètes pour en rendre la vue supportable. On a beaucoup ri de ces périphrases; on n'a pas vu que, si elles sont souvent plaisantes, elles n'ont pas été inutiles. Elles ont permis d'aborder une foule de sujets autrefois interdits ; elles ont familiarisé le goût public avec des choses qui paraissaient trop viles et qui ne laissaient pas d'être poétiques. Avant de les nommer on les désigna de loin, pour ainsi dire, on s'accoutuma à les voir à distance, à s'y intéresser, et bientôt il

ne fut plus nécessaire de prendre de ces précautions dont la timidité nous étonne. De détours en détours la langue jusque-là si facile à effaroucher se rapprocha des objets et peu à peu ne les craignit plus. Les poètes français ont dompté la langue poétique comme on dresse une monture trop susceptible et trop timide. Ils lui ont fait voir de loin d'abord la chose qui causait son effroi, ils s'en sont rapprochés en resserrant de plus en plus le cercle des circonlocutions, et, à force d'art et de patience, ils ont fini par faire une douce violence aux instincts ombrageux de notre poésie. Aujourd'hui nous sommes bien plus à l'aise pour exprimer à la fois ce qui se rapporte à la nature et ce qui intéresse la vie rustique. Nous avons un sentiment plus juste et plus profond des beautés naturelles, nous les comprenons mieux et nous les aimons davantage. Chose remarquable et peut-être unique dans l'histoire des littératures! Ce ne sont pas les poètes qui ont éveillé chez nous le sentiment de la nature, ce sont les prosateurs, Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand. Comme des circonstances diverses les avaient éloignés de la société et leur avaient fait oublier les exigences de la mode,

il leur fut donné de contempler la nature et de la peindre hardiment, sans tous ces fins scrupules qui retenaient les poètes mondains. C'est en pays étranger, loin de cette sociabilité énervante, qu'ils rencontrèrent leur génie, Rousseau dans son exil au pied des Alpes, Bernardin de Saint- Pierre à l'île de France, Chateaubriand dans les solitudes de TAmérique. Les Français, jusque-là fort peu sensibles à la nature qui les entourait, ouvrirent les yeux devant ces descriptions nouvelles des contrées lointaines , et s'avisant alors de regarder autour d'eux, ils finirent par trouver que leur propre pays offrait aussi quelque matière à des peintures poétiques. De même, la description des occupations rurales est devenue plus facile. La langue aujourd'hui ne fait plus obstacle; elle est moins superbe qu'autrefois, plus roturière, et s'accommode plus volontiers de la simplicité. La révolution française, en emportant les restes de la féodalité, a effacé aussi quelques-uns des préjugés qui s'opposaient autrefois à la peinture un peu précise de la vie champêtre. Une foule de mots qui tiennent à l'agriculture ont été relevés, ennoblis et émancipés; ils ont conquis leurs droits, ils sont réhabilités comme les choses et les

êtres qu'ils représentent. Ce n'est pas trop de dire que les animaux mêmes et les plantes ont eu leur 89. Plusieurs grands poètes de noire temps ont pu faire honneur à des mots rustiques jadis dédaignés, sans être obligés, pour leur donner de la noblesse, de les marier à une épilhète de haut parage.

Notre poésie est donc aujourd'hui bien plus libre de peindre ce qui lui a été si longtemps interdit, la nature et les réalités champêtres; et, comme nous le disions en commençant, c'est peut-être de ce côté qu'elle pourra trouver un nouvel avenir. Déjà on peut citer dans les poésies contemporaines bien des pages éparses, charmantes et vraies, d'une simplicité presque antique. Nous craignons seulement qu'un faux goût nouveau ne permette pas d'employer heureusement les ressources accordées à notre langue. Nous pourrions bien, nous aussi, avoir nos affectations déplaisantes. Si les poètes du dernier siècle rendaient la nature trop aimable et trop riante, nous risquons fort, à notre tour, de l'assombrir plus qu'il ne faut. Nous forçons toutes

choses en sens inverse. Chez eux tout devait plaire, chez nous tout doit attrister. Autrefois Teau murmurait, aujourd'hui elle sanglote. Nous faisons trop uniformément pieu rer et gémir tous les objets de la nature, les ruisseaux, les arbres, les fleurs. Les animaux, de même, tournent à la mélancolie et paraissent avoir flairé Werther et René. Depuis peu d'années une nouvelle école, qu'on appelle, je ne sais pourquoi, réaliste, a prétendu corriger cet abus qui avait du moins quelque grandeur. L'eau ne murmure plus, sanglote encore moins, elle jacasse avec les cailloux, le ciel ricane, les arbres chantent ou dansent, les animaux sont facétieux et l'insecte fait du scandale parmi les fleurs. La nature, l'innocente nature a pris des airs de mauvais sujet.

Virgile demeure le vrai modèle, non pas seulement, comme on disait jadis, pour l'adresse avec laquelle il a su exprimer les petites choses et les détails techniques de l'agriculture, mais pour l'exacte vérité de ses descriptions, sa sensibilité contenue et cette naïveté d'impressions qui peut s'allier à l'art le plus savant. Il y a sans doute quelque ridicule à répéter après tant d'autres : Imitez les anciens.

Nous savons aussi qu'un pareil conseil est d'ordinaire plus dangereux qu'utile. Car enfin les mœurs des Grecs et des Romains ne sont pas les nôtres, leurs pensées, leurs sentiments, leur art, doivent différer, et plus d'un moderne s'est fourvoyé pour avoir transporté chez nous le langage de l'antiquité. Mais ici le péril n'est plus le même. La nature est invariable et une des choses qui nous touchent le plus c'est précisément sa permanence et son écrasante immutabilité. Il passait déjà sur la tête d'Homère et de Virgile ce soleil qui nous éclaire; les flots de la mer qu'ils ont décrits avec une si simple grandeur sont les mêmes qui battent nos rivages et qui, durant tant de siècles, se retiraient sans qu'un beau vers eût salué leur passage. La vie rustique elle-même participe en quelque sorte à cette immutabilité de la nature et n'a point sensiblement changé depuis les premiers temps du monde. Ce sont toujours les mêmes labeurs, le même courage infatigable et muet des durs laboureurs, la même terre qu'on ne peut entamer qu'avec effort, rude nourrice des hommes, qui ne donne que ce qu'on lui arrache. En présence de cet éternel tableau dont les anciens senlnicnt si bien la mâle beauté, le ecns pro-

fond et le charme paisible, devant la créature humaine courbée depuis des siècles sur sa charrue, devant ces mains actives ennoblies par le travail, devant la patience mystérieuse des animaux mêmes qui suivent, eux aussi, avec un courage si placide, leur obscure destinée, les poêles français n'ont trouvé presque toujours que des paroles de bel esprit, des gentilles?es de salon, de dédaigneuses sympathies ou des lamentations convenues et fastidieuses. Si , comme on le prétendait au xviiie siècle, comme on se plaît à le redire aujourd'hui, la nature est Tunique divinité, qu'elle a dû être humiliée de n'avoir inspiré si longtemps à nos poètes que de feintes ou profanes amours qui l'offensent! Un de ses plus grands adorateurs, Lucrèce, dans une admirable fiction, osait un jour la faire parler et lui prêter une voix courroucée pour gourmander les hommes :

... Si vocem rerum naiura repente Mittat et hoc alkui noslvuni sic increpet ipsa.

Dans le sujet tout littéraire qui nous occupe elle serait en droit de nous gronder encore, même de nos jours, et de nous demander pourquoi nous la faisons la complice de nos

passions légères, pourquoi nous lui prêtons nos ridicules et nos petites manies, pourquoi nous imposons à son éternité nos modes fugitives et nos éphémères fantaisies, pourquoi enfm nous ne gardons pas notre langage enfantin pour nous peindre les uns les autres. Qu'aurions-nous à répondre, sinon que la nature nous fait justement notre procès et qu'elle a bien plaidé sa cause :

Qiiid respondeamus nisi justam intendere litem Naturam et veram ver bis exponere causam?

Heureusement, depuis le commencement de ce siècle, on comprend mieux le prix de la vérité dans les descriptions naturelles et les peintures rustiques, et bien que le goût public toujours flottant et livré à tant d'incertitudes littéraires ait tour à tour applaudi à tous les travestissements classiques, romantiques, réalistes de la nature, nous croyons qu'un poète familier avec la vie des champs, possédant une science abondante et facile, simple avec art, trouverait dans notre langue émancipée des ressources inconnues pour peindre avec une poétique candeur les grands spectacles du monde physique et les fortes simplicités de la vie rurale. Nous ne voyons pas pourquoi on ne

tenterait pas en vers ce qu'on a déjà plus d'u:»e fois tenté en prose avec succès, ni pourquoi, même au sein de notre société si raffinée, il ne s'élèverait pas un poète disant à la France ce que Virgile, vivant dans une société non moins élégante, disait à sa chère Italie avec une si patriotique effusion : « Salut, mère féconde des moissons, terre aimée des dieux, féconde aussi en hommes vaillants; c'est pour toi que je chante un art autrefois en honneur et cultivé par nos aïeux et que j'ouvre le premier dans mon pays une source de poésie nouvelle et sacrée :

Salve magna parens frugum, Saturnia telluSj Magna virum, tibi res antique taudis et artis Ingredior, sanctos ausus recludere fontes.

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