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CHAPITRE PREMIER

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Autrefois il y avait des lois d'esthétique qui paraissaient avoir été fixées pour jamais par ce qu'on appelait la savante antiquité. Ces lois ont régné à travers les siècles, et nul ne songeait à se révolter contre elles ; si on leur désobéissait, ce n'était guère que par impuissance. Elles formaient comme un code sacré, « la législation du Parnasse, » et la critique n'était qu'une sorte de jurisprudence qui confirmait ou expliquait ces lois. Il en était à peu près de l'art comme de la morale, qui était renfermée en de précises règles théologiques. Mais, de même que les nécessités nouvelles de la vie

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et certains progrès de la science rompirent les cadres trop fixes de la théologie, ainsi des sentiments nouveaux, des idées plus étendues, se trouvant de plus en plus à l'étroit entre les barrières du goût traditionnel, finirent par les renverser. Aujourd'hui, il n'y a plus dans fart de lois universellement reconnues. Il n'est plus de critique fondée sur des principes, ou du moins les principes hasardés par les uns sont dédaigneusement rejetés par les autres. Les lecteurs et les spectateurs, dans un théâtre ou dans un musée, peuvent bien dire qu'une chose leur plaît ou leur déplaît (encore ne le savent-ils pas toujours), mais chacun juge selon sa fantaisie du moment et n'essaie même pas de se rendre compte de cette fantaisie, faute de pouvoir recourir à un principe quelconque. On a le plus souvent peur de se prononcer. De là tous ces jugements évasifs qui courent le monde, tels que ceux-ci : « C'est assez joli, cela n'est pas mal, » jugements qui n'affirment rien, qui ne nient rien, qui n'engagent pas et qui permettent de reculer décemment, de se replier devant une opinion contraire. Dans cette incertitude et ce scepticisme, on en arrive à une indifférence qui décide au hasard qu'une chose est belle ou

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qu'elle ne Test pas. Puisqu'il n'est plus de loi imposée et reconnue comme jadis, ne serait-il pas possible , ainsi qu'on a fait souvent en morale, de se faire soi-même une loi et, en s'interrogeant, en observant ce qui nous surprend et nous charme dans tous les arts, de découvrir nous-mêmes un certain nombre de règles ou de conditions nécessaires? Au lieu de fonder l'esthétique sur des spéculations abstraites et de la rattacher à une métaphysique obscure et sans crédit, comme on Ta qien souvent tenté, ne pourrait-on pas l'établir sur des observations personnelles en les généralisant? Chacun ne sent-il pas en soi que l'esprit critique et le goût ne sont que le résultat acquis à la longue d'un examen délicat des effets, agréables ou désagréables, que les œuvres de l'art produisent sur notre âme? Pour nous, nous pensons qu'il est des lois fondamentales de l'esprit humain que nulle imagination, si originale qu'elle soit, ne doit méconnaître, qu'il est des qualités si nécessaires qu'elles s'imposent également aux arts plastiques et à la poésie, qu'il est une qualité, entre autres, sans laquelle aucun ouvrage ne peut produire un plaisir profond et durable, que cette qualité indispensable

doit dominer la composition et le style, l'idée et la forme. Telle œuvre d'art a-t-elle ce mérite, elle est bonne; ne l'a-t-elle qu'à demi, elle est médiocre; si elle en manque tout à fait, elle est mauvaise. Nous aurions donc une règle de jugement. Ce mérite est la précision qu'aujourd'hui tout le monde se pique d'avoir, qui est plus rare qu'on ne pense, du moins dans les arts, et dont l'absence est la cause souvent inaperçue de presque tous les déplaisirs qu'on éprouve au Salon et ailleurs. Qu'est-ce que la précision dans l'art? Nous voudrions la définir surtout par des exemples; mais, avant de montrer ce qu'elle est, il convient de dire ce qu'elle n'est pas.

Gomme il est bon quelquefois, pour mettre en lumière une vérité, de signaler l'erreur contraire et de l'exposer dans tout son excès et son absurde extravagance, il y avait un peuple grec, les Rhodiens, qui, au ii« siècle de notre ère, ont singulièrement manqué de précision dans la statuaire. C'était moins, il est vrai, par défaut d'esprit que par la faute des circonstances. Ce peuple ami des arts, très prodigue de statues, assez riche pour se permettre ce beau luxe, avait pris l'habitude d'honorer d'un marbre ou d'un bronze ses héros et ses magistrats. Mais, comme, sous la domination romaine, les magistrats se succédaient bien vite et que, dans la servitude universelle, il y avait d'autant plus de héros qu'il y avait moins d'occasions de déployer

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un véritable héroïsme, les statues se multipliaient d'une manière accablante pour les finances de la cité. Que firent les Rhodiens? Ce peuple commerçant, par économie, établit l'usage d'effacer le nom d'une ancienne statue pour la consacrer à un nouveau personnage. La même image pouvait ainsi servir à glorifier toute une suite de magistrats. Il pouvait même arriver, par la plus ridicule rencontre, que la statue d'un vieillard devînt la prétendue image d'un jeune homme. Un jour, un sévère philosophe prêcheur, passant par Rhodes, Dion Ghrysostome, s'éleva avec éloquence, dans un discours que nous possédons \ contre cet usage trompeur, qui privait les anciens héros de leur gloire, leur faisait banqueroute et qui honorait d'ailleurs fort peu les services nouveaux rendus à l'État. Il fit voir, en philosophe, tout ce qu'il y avait de peu moral dans cette indécente et parcimonieuse coutume; il aurait pu ajouter, s'il s'était occupé de l'art, que ces statues, devenues si peu précises, ne devaient pas être bien intéressantes pour les amateurs de la sculpture.

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