‹ La délinquance juvénileChapitre 21 sur 32 · DEUXIEME OBSERVATION · texte numérisé non relu

DEUXIEME OBSERVATION

Paul S.., 18 ans, inculpé de vols multiples, le dernier portant sur des pièces d’or. Dans ses antécédents, on trouve une ère hyperémotive et faible de caractère. Du point de vue personnel petite enfance sans incidents avec toutefois un retard ct de la parole. C’est un enfant mince, au petit appétit, assez turbulent. Vers 5-6 ans, il présente des troubles du sommeil avec agitation motrice, cauchemars, rêveries fréquentes et méme somnanbulisme qui se prolonge plusieurs années. Mais on ne trouve pas d’énurésie nocturne, d’épilepsie infantile ou de crises convulsives. Vers 7 ans surviennent des troubles du caractère et de l'humeur: l'enfant devient taquin, turbulent et même violent, méchant envers sa sœur plus jeune, la frapgant et lui cassant ses jouets au cours de crises impulsives. Son indocilité et son arrogance s’exercent aussi envers ses parents. Tous ces troubles s'aggravent jusque vers l’âge de 12 ans. Entre temps du point de vue scolaire il est nettement en retard: il ne lit que vers 9 ans, son attention est instable et il ne fait pas d'effort soutenu.

Devant cet état de choses, ses parents le présentent à l’âge de 12 ans, à un médecin psychiâtre qui, en face des troubles du caractère que nous avons énoncés et de son arriération scolaire conseille de le placer en maison de redressement d'’enfants. Il passe alors un an à la maison de Guénange (Meurthe-et-Moselle), où il fait de nets progrès d'ordre scolaire et de caractère. Il fait sa première communion puis est repris par ses parents et est placé comme interne dans un Collège cù il redevient l'enfant difficile qu'il avait été auparavant. Cependant il passe un examen de passage en sixième satisfaisant. A sa sortie de l’école, il est placé en apprentissage dans piusieurs places d'où il est renvoyé successivement à cause de sa nonchalance et de son instabilité. Il n’a de goût que pour une vie mondaine active et variée, mais seul; il vit alors aux dépens de ses parents.

Resté seul avec son père au début de la guerre, il tyrannise celui-ci dont il obtient ce qu’il veut; il le méprise même. Le retour de sa mère rétablira une vie familiale supportable. Vers 16 ans il dit qu’il « approfondit tout et trop ». Il éprouve une

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inpression d’inanité de la vie qui ne lui à apporté aucune satisfaction. Il ne recherche qu’une chose: le calme et le repos; aussi vit-il caché seul dans sa chambre, à lire, mais sans grand intérêt, ne sortant que peu avec ses camarades. Le monde extérieur ne lui offre qu'un faible attrait, ‘l dit éprouver ‘impression vague qu'il s’agit pour lui d'un monde factice, sans aucune nécessité, dont les divers personnages qu'il côtoie sont sinon malveillants, du moins désagréables par leur contact même et par le trouble qu'ils apportent du fait des relations sociales auxquelles ils obligent sa vie intériorisée. 11 rêve d’être un personnage diplomatique mais retiré de la société.

En l'absence de ses parents qui l'ont toujours entretenu, 11 se contentera de moindres ressources: il n’est pas exigeant. En 1943 il est arrêté par les Allemands, transféré dans plusieurs camps d’où il s’évade. Jusqu'à la Libération il va rayonner seul, ne se mêlant pas au « Maquis » pour ménager sa santé. Il mène une vie monotone, sans besoin d'activité; parfois, cependant, il a envie de réaliser « quelque chose d’extraordinaire », tout seul, pour colorer l'existence (déraillement de trains, destruction de ponts par exemple). Les distractions des jeunes gens de son âge ne l’intéressent pas; du côté affectif il présente de l'indifférence pour sa famiile et même une répulsion envers son père « parce qu'il est juif » dit-il. Aussi désiret-il changer de nom et porter un nom aryen. Il est jaloux de sa sœur.

Donc il apparait atteint de déséquilibre psychique constitutionnel manifesté dès l'enfance et portant surtout sur la sphère affective: impulsivité, égoïsme, insociabilité, paresse scolaire et professionnelle. Depuis l’âge de 16 ans il a évolué vers une forme plus fréquente chez les jeunes gens, à la faveur d'une intériorisation à laquelle prédisposait sa nonchalance, la désinsertion du réel avec un minimum degré de « compensation idéo-affectif » selon le mot de Morel et Montassut. Il y était d'autant plus porté qu'aucun sentiment vraiment développé ne s'oppose à sa nature égoïste et légèrement hypocondriaque; au contraire toute tentative d'efflorescence émotive ou sentimentale a été inhibée chez ce sujet présentant les stigmates classiques du déséquilibre psychique constitutionnel de Régis: inaffectivité, impulsivité, insociabilité. En réalité son inémotivité est plus apparente que réelle; il est plutôt dressé centre tout ce qui le gêne ou contrecarre son désir d'isolement. Il est affecté de ne pouvoir goûter les divers plaisirs des jeunes

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mais il tire cependant vanité de cette particularité. Les vols multiples stéréotypés ne sont commis que dans un but de distraction et non de possession. Il ne tient pas à la vie et même il avait pensé se suicider mais sans souffrir.

Nous sommes là en présence d’un complexe encore en évolution, de déséquilibre constitutionnel accentué, apparu dès l'enfance, modifié dans le sens d’une désinsertion du réel a la faveur de l'adolescence et d’un état schizoïde avec éléments hypocondriaques et paranoïaques plus manifestes depuis sa captivité. Nous avons les réactions familiales et seciales impulsives de l’enfance, mais le raisonnement autiste de la schizoïdie; elles revêtent de ce fait des caractères de logique, de préparation et d'exécution pouvant leur donner le masque de réactions réfléchies mais en réalité elles sont l'expression d’un trouble profond de l’affectivité.

L'irresponsabilité de Paul S.…. étant démontrée par l'état de démence dans lequel il se trouvait au moment de l'acte délictueux (art. 64 du Code Pénal), on demande son internement dans un établissement de cure pour malades mentaux. D'ailleurs il est dans l'impossibilité de pourvoir à sa propre existence de façon régulière.

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