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AU CITOYEN CH. DUGASI-M-ATIPEUX
DE MOI^TAIGU.
Détester, condamner tontes les tyrannies, et particalièremenl la plus oppressive, la plus inintelligente et la plus sanguinaire de tontes, la tyrannie populaire, c'est pour les véritables amis de la liberté un besoin auquel ils doivent obéir, et c*est en même temps leur gage auprès des amis de l'ordre.^
Mon cher ami,
L'inscription de votre nom sur la première page d'un livre consacré au tableau de la démagogie à Paris en 1793 va vous surprendre peut-être ; et pourquoi? Je connais, je partage votre enthousiasme pour la Révolution. Bien que je n'appartienne pas à cette école qui voit dans Robes* pierre l'expression la plus haute de l'idée révolutionnaire « je respecte la conviction sincère de ceux qui se disent ou se croient robespierristes ; je ne leur prête pas des projets diaboliques , et je suis persuadé , par exemple , sans avoir procédé chez notre bon ami E... à une visite domiciliaire, qu'il ne tient pas en réserve, pour une prochaine occasion, de petites guillotines, ainsi qu'il en était accusé, en 1848, par quelques-uns des trembleurs, aujourd'hui si braves, de son village. Loin de craindre en lui un guillotineur, je trouve un paladin , une âme éprise de vertu , qui porte dans l'histoire les rêveries généreuses et l'ardeur d'un redresseur de torts. Et vous-même, convenez-en, mon
ami, vous aimez moins Robespierre que vous ne hatssez Tinfamie et la lâcheté des thermidoriens victorieux. Cette probité âpre , cette mort horrible d'un homme qui , après tout , se croyait la République vivante ; l'acharnement avec lequel, depuis soixante-treize ans, toutes les générations , vieillards , femmes et petits-enfants ont piétiné sur la mémoire de ce bouc émissaire des crimes de la Révolution , vous ont gagné à la cause perdue le 9 therinèdor. Ah ! de toutes les séductions que peuvent exercer le génie )f l'audace, l'orgueil, il faut que la plus irrésistible soit le malheur. Le souffle divin qui se retrouve au fond de l'argile dont Dieu a fait l'homme , est cette disposition innée à mettre en suspicion le triomphe de la force ; il s'agite au fond des âmes profondes , et il éclate parfois au dehors en révoltes éloquentes, en paradoxes passionnés. Puis , ici , l'émotion du cœur a pour complice la vanité, flattée de voir autrement, par conséquent mieux que le vulgaire, et de pouvoir redresser l'erreur de nos pères. Mais je vous connais assez pour savoir que ce n'est point un orgueil de cette sorte , après tout assez ridicule et misérable, qui a été subjugué en vous. Je n'examinerai pas si votre générosité eût pu s'émouvoir plus à propos ; toute passion se dérobe par sa nature à la discussion ; et il n'est pas d'ailleurs plus extraordinaire de voir Robespierre glorifié , réhabilité , justifié avec chaleur, avec éloquence, avec émotion, lui, le poUtique du monde le moins sentimental, puisqu'il a fait successivement égorger, au nom des principes, ceux dont il avait été l'ami, que de voir de purs feux s'allumer aux pieds des filles de marbre. J'ajouterai qu'entre les partisans de Robe^ierre comme vous et ses adversaires comme moi , il y a beaucoup moins de divergence d'opinion qu'il ne le parait au premier abord. Sans doute le dissentiment serait irré-
médiable si , prenant à la charge du chef de la Montagne tous les faits qui lui sont reproches , vous aviez la prétention de les justifier. Loin de là » vous le déclarez innocent de la plupart des mesures qu'on hii attribue , mettant les unes sur le compte de la fatalité des circonstances, rejetant les autres sur la méchanceté d'odieux calomniateurs. Vous voyez en lui un homme guidé en tout par l'impérieux désir du bien , poussé aux résolutions extrêmes par l'aveuglement, la trahison ou la haine de ses adversaires, mais porté par sa nature à la modération, un véritable et bienfaisant ami de l'humanité. En un mot, pour exposer toutes vos idées sur votre héros , vous conciliez l'admiration qu'il vous inspire avec la haine de la démagogie , de cette tyrannie qui s'exerce jusque sur les consciences , de ces supplices qui punissent comme des crimes les distinctions sorties du hasard de la naissance et les sentiments intimes et naturels du cœur humain. On dit que plusieurs négations valent une affirmation. Votre haine de toutes les tyrannies affirme votre amour pour toutes les libertés sincères. C'est sur ce point , sur ces principes que nous. sommes d'accord; qu'importe que nous différions d'opinion dans l'appréciation d'un caractère historique , du rôle politique et social d'un homme ! Le vrai lien est la communauté des doctrines , des aspirations et des croyances, lorsqu'elles prennent le passé pour point d'appui de l'avenir.
Pas plus que vous , mon cher ami , je ne suis partisan du fatalisme en histoire, et je n'admets qu'il n'y avait de possible que ce qui a été. Pour chacun des événements dont l'histoire déroule sous nos yeux le tableau , elle ne nous offre qu'une solution. Prétendre que celle-ci a été nécessairement la meilleure , ce serait rester sourd à tous les enseignements. Sans doute nous ne voyons pas , par la
démonstration du fait , la conséquence de ce qui aurait pu être, mais il nous suffit de connaître le résultat, c'est-àdire Tinconvénient ou l'avantage de ce qui a été, pour conclure qu'une solution différente aurait eu un résultat opposé. L'histoire, par exemple, ne nous montre pas ce qui serait advenu dans le cas où le sang n'aurait point été versé au 2 septembre , où la vie de Louis XY I aurait été épargnée, où la représentation nationale n'aurait pas été décimée par l'attentat, suivi de tant d'autres que son succès a encouragés , du 2 juin , et dans le cas où la Terreur n'eût pas substitué une vie contre nature à la vie normale d'un grand peuple; — mais à la suite de tant d'expédients que les gouvernants d'alors ont déclarés nécessaires, nous voyons : la confiance anéantie, la disette succédant à la prospérité, les classes armées contre les classes, tous les défenseurs de la liberté, depuis Barnave jusqu'à Marat , tombant sous le couteau , l'inertie s'emparant d'un corps dont le mouvement vital ne se manifeste plus que sur un point, comme le battement du pouls sous le doigt du médecin , et la haine de cet état de choses pénétrant les couches campagnardes, par infiltrations rapides, jusque dans les dernières profondeurs. Voilà, vous ne le contesterez pas , l'état matériel et moral du pays à la fin du siècle dernier; voilà les fruits qu'a laissés ce summum de la politique, ce dernier mot d'une science digne des Borgia , la doctrine du salut pubug , le perfas et nef as appliqué au prétendu salut du peuple.
Implacable doctrine ! vieille comme le monde, sur lequel on reconnaît sa trace. à une traînée de sang. Elle a dicté des résolutions extrêmes, qui ne les ont pas empêchées de tomber, à toutes les tyrannies menacées, car toutes ont cru le salut public lié à leur propre salut. On ne citera pas une atrocité colossale , une sanglante violation des règles
de la justice y du bon sens et de rhumanité qui ne l'ait invoquée pour se justifier, depuis les exterminations commandées par MoYse, jusqu'au massacre des Innocents et aux persécutions contre les chrétiens. Quels efforts sur euxmêmes n'avait-il pas fallu aux inquisiteurs, instruments d'une religion d'amour et de charité, pour exercer leur terrible ministère; aux croisés , pour massacrer les femmes et les enfants des hérétiques; à un roi doux et timide, pour ordonner la tuerie des huguenots à la Saint-Barthélémy? Cependant tous croyaient, en étouffant la voix de la nature, obéir à quelque impérieux devoir; ils prétendaient servir la religion, l'humanité, et parfois sauver les âmes en perdant les corps.
Dieu a donné à l'homme une conscience et un cœur, c'est-à-dire une clarté et une chaleur; le cœur lui inspire des affections, la conscience lui révèle des devoirs. Voilà ses guides, qu'il soit vêtu d'une peau de bête ou coiffé du majestueux chapeau conique des civilisés. Le degré de sa valeur morale peut se mesurer à l'influence qu'ils exercent sur lui. Plus il est élevé dans l'échelle des êtres, plus il sera disposé à obéir à ces mobiles; plus il est grossier et brutal, moins il en sentira l'ascendant. Or, le premier effet de la doctrine du salut public est d'étouffer ces voix intérieures, d'éteindre cette clarté et cette chaleur. Gloire au père qui immole son fils , au frère qui abandonne son frère , à l'ami qui dénonce l'ami , à la femme qui se sépare de son mari proscrit : cette femme obéit à la loi sur les émigrés, ce père imite Brutus, ce frère suit l'exemple de Marie-Joseph Ghénier condamnant publiquement l'aristocratie d'André , cet ami est Robespierre envoyant à l'échafaud Camille, son camarade d'enfance. Une société où l'héroïsme consisterait à refouler tous les sentiments tendres et affectueux du cœur serait une ménagerie de
bétes féroces soumise à la voix du dompteur, et polluée et fianatisée par lui.
Et comme cette doctrine contrarie la raison autant que la nature, par qui peut-elle se fisiire accepter? Où trouvera-t-elle ses séides? Dans les bas fonds où la misère enfante la haine, où l'ignorance, la paresse, la corruption enfantent la misère. La foule stupide, la soldatesque forieuse, voilà son armée toujours prête. Nous la trouvons derrière le farouche abbé de Giteaux lorsqu'il criait dans les rues de Béziers de tuer tous les habitants : Tuez^les tous, Dieu saura reconnaître les siens; dans la nuit du 24 août 1572, elle faisait main basse sur les protestants désarmés; elle massacrait à l'Abbaye au 2 septembre, ou bien elle assistait, curieuse et satisfeite, à cet abatage de têtes, de mains et de bras; foule immonde! sortie des cirques de Néron , des gradins de l'amphithéâtre Flavien , insatiable de spectacles , et à laquelle il suffira qu'on montre du sang pour qu'elle applaudisse, si on lui dit qu'il coule pour elle! Je ne sache rien qui la fasse mieux connaître que la période qui s'étend du 2 septembre 1792 au 9 thermidor 1794. Il faut la voir dans ces rapports de police adressés au Comité de salut public , qui notent ses moindres impressions, exposent ses souffrances et ses délires. Après chacune des grandes exécutions qui marquent comme les étapes de la fureur populaire : supplice de Louis XVI , supplice des Girondins, supplice d'Hébert, supplice de Danton, supplice de Robespierre, on entend invariablement le même langage : Le peuple a applaudi avec transport au juste châtiment des scélérats que le glaive des lois vient de frapper. Ce peuple fait aujourd'hui cortège au triomphateur montant au Gapitole , demain il fera cortège au même homme conduit au supplice , et il montrera le même emportement dans l'outrage que dans l'en-
thousiasme. L'ignorance le dispose à une crëdulité fëroce, ia misère à une défiance sans mesure. Plus les supplices se multiplient, plus il les croit nécessaires, et il arrive yite à attribuer toutes ses souffrances aux trahisons de ses amis. Une guillotine ne lui suffit plus, il demande deux guillotines, quatre guillotines en permanence \ C'est de la démence sans doute , et Robespierre lui-^méme en eût été épouvanté, mais voilà à quoi on arrive quand on met l'homme hors de l'humanité !
J'aime et j'admire cette grande époque, de la Révolu* tion. Les caractères y apparaissent plus fortement trem-pés, les âmes plus hautes que dans là nôtre. On ne met pas la recherche du bien-être et de la fortune avant le soin de sa dignité et de son honneur. Le désintéressement est une vertu conunune. On sait sacrifier même sa vie à ses convictions. Si j'avais à juger les fautes des hommes au milieu de circonstances terribles , je plaiderais les circonstances atténuantes en leur faveur; quant à accepter l'héritage qu'ils nous ont légué, tout trempé de leurs sueurs et de leur sang, je ne le puis que sous bénéfice d'inventaire. Il y a deux parts dans leur oeuvre; l'une,' qu'ils jugeaient immortelle et qui le sera , car le temps en fera de plus en plus une vérité ; elle constitue ce qu'on appelle les principes dé 1789; l'autre, qu'ils jugeaient éphémère, transitoire, et qui est en partie restée : elle se compose d'expédients au moyen desquels l'application de ces principes a été fieiussée; esquivée ou ajournée. Au nom du salut public, ils n'ont pas seu- l lement inondé de sang les échafiiuds, ils ont garrotté le ' corps social, ils ont rendu le jeu des articulations diffi* cile, ils ont si étroitement asservi les membres à la
' Ce yœu e^t exprimé dans des rapporU de police que reproduira notre volume sur I79i^.
volonté qui doit les diriger, que le mouvement de la vie s'est trouvé gêné , paralysé ; ils ont broyé l'individu sous une meule, la centralisation. Nous avons d'immenses obligations à nos pères de la Révolution, mais nous subissons les inconvénients du régime qu'ils se sont imposé, obligés qu'ils étaient de faire avant tout un pouvoir fort contre les factions intérieures, une France forte contre les armées étrangères. Nous sommes comme ces enfants des vieux soldats, qui souffrent des cicatrices et des rhumatismes de leurs pères ; et si nous n'avons ni leur vigueur ni leurs vertus , ce n'est pas seulement [notre faute , c'est aussi la leur. La Révolution n'a pas posé les assises d'une république durable, elle n'a pas agrandi l'âme de la nation jusqu'à faire d'elle la phalange immortelle , gardienne et protectrice des principes sacrés au milieu des peuples; et si je compare la France d'avant 1789 à la France de 1868 , je ne vois pas que tout soit à l'avantage de cette dernière. J'ignore ce que la nôtre produira, mais je sais que celle-là a fait les hommes de 1789. Inclinonsnous devant une mère dont les entrailles ont porté de tels enfants.
Tenez , mon ami , il y a un témoignage matériel du passé qui m'a toujours frappé quand je visite nos anciennes villes de province. C'est l'aspect élégant, noble et parfois grandiose des constructions antérieures à la Révolution. Par exemple, vous avez dans votre ville de Nantes des édifices qui font honneur à vos architectes du dix-huitième siècle, tels que l'ancienne cour des comptes, le théâtre, la bourse, et quantité de maisons de l'île Feydeau et de la Fosse peuvent servir de spécimens de l'art du dix-huitième siècle. Paris n'en offre pas de meilleurs. Mais à partir du dix-neuvième siècle, tout tombe dans la banalité ou le mauvais goût. Si Geinerai et Grucy eus-
sent vécu de nos jours, au lieu de rester à Nantes, d'embellir leur ville natale, ils auraient fait comme les autres, ils seraient allés à Paris, car la province ne garde que les artistes auxquels manquent ou les moyens ou les talents pour aller briller sur un plus vaste théâtre. Paris décime, Paris dévore la province. L'éclat de ce foyer est devenu tel que tous les autres s'éteignent ou pâlissent comme les étoiles dans la clarté du soleil.
On se plaint de cette situation; mais à qui la faute? Quel en est le point de départ?; Le régime du bon plaisir, que nos pères ont bien fait de détruire, nous laisse voir dans les dernières années du règne de Louis XVI un corps qui n'est rien moins qu'inerte et passif. Partout la pensée, la passion , le sang circulent. La presque unanimité des vœux des cahiers atteste la force de cohésion de l'opinion et la puissance de l'esprit public; l'Assemblée constituante, appelée à régler les destinées de la nation, tirée de toutes les provinces et de toutes les classes , est la plus riche en hommes supérieurs par le talent, le patriotisme, le désintéressement, les vertus civiques qui se soit jamais rencontrée. Paris n'a pas plus de part à l'esprit qui l'anime que Marseille, Bordeaux et les autres parties de la France. Dans les trois années qui suivent, quel élan! quelle ardeur! quelle vitalité dans la province! Il y a des divergences d'opinion , des discussions violentes, mais où est le mal? La lutte, les combats de la presse et de la tribune ne sont-ils pas l'essence , le caractère de la liberté? Le beau triomphe que celui qui fait autour de lui la solitude et le silence! Le bel argument que de tuer au lieu de convaincre! Cependant, armé de la doctrine du salut public, le Jacobinisme parisien frappe la province à la tête , en décimant, au 2 juin, la représentation nationale, et dans le même temps il envahit et subjugue son territoire au
moyen de ce vaste ensemble de mesures tyranniques qu'on appelle la Terreur; affiliation des sociétés populaires à la société mère des Jacobins de Paris, comités de surveillance, tribunaux révolutionnaires, clubs, commissaires conventionnels investis d'un pouvoir sans limites, réquisition, loi contre les suspects, loi sur le maxi" mum, impositions de toutes sortes, sans parler des niitraillades, des fusillades, des noyades, des villes saccag[ées ou détruites. Sous l'action de la Terreur, il est certain que la province s'est tue , que la résistance départementale, comme celle qui avait éclaté dans le Calvados, est devenue impossible. Mais y a-t-il lieu de s'en féliciter? Si la Révolution de 1 793 n'avait pas étouflfe les fruits de la Révolution de 1789, la puissance de la vie provinciale serait devenue la force de la nation. Il y avait alors une constitution vraiment libérale, celle de 1791. Suppo* sons que les départements qui se l'étaient donnée eussent su la défendre contre le coup de main d'une minorité. Quelle leçon pour ceux qui auraient été disposés à le renouveler ! Quelle influence un tel événement aurait eue sur notre histoire ! car toute la question du prog^rès politique est là. Aussi longtemps que la réussite d'une révolution dépendra de la prise de possession d'une ville , la lice restera ouverte; le succès d'une surprise, toujours possible, tentera les conspirateurs, qui sont habitués à voir le fait accompli entraîner l'obéissance nationale. Mais que l'occupation de la capitale ne soit qu'un avantage partiel au lieu d'être un résultat définitif, que derrière cette ville prise on trouve un peuple avec lequel il faudra compter, qui a la conscience de ses droits et de sa dignité, aussi bien que les moyens matériels de les défendre, un peuple viril comme le peuple américain , auquel il suffit d'un mouvement pour se trouver debout; — alors,
soyez-en sûr, la barrière tant de fois enlevée par l'audace lieureuse sera respectée et inviolée.
Enfin , si au lieu d'étouffer la nation on Favait forte«ment constituée dans la province, l'activité intellectuelle se serait développée, au lieu de diminuer; on aurait eu ' des académies florissantes à la place des facultés éteintes ou désertes, et qui sait? la population augmenterait peutêtre, tandis qu'on la voit rester stationnaire, carie marasme énerve et le mouvement vivifie.
Cette centralisation qui tend à supprimer ou à asservir i'âction locale sous prétexte que celle-ci peut contrarier ou gêner l'intérêt général a eu pour père le Comité de salut public. Il a maté la province, et comme il est admis que le peuple français est le plus ingouvernable des peuples , bien qu'il soit peut-être le plus endurant et le plus crédule, l'Empire, la Restauration, les autres gouvernements qui lui ont succédé se sont bien gardés de la démater; de là la facilité avec laquelle ils sont tombés. Des édifices dont toute l'ordonnance et le poids reposent sur un seul pilier sont moins solides que ceux qui s'étendent, comme le Parthénon , sur quatre murs et une forte colonnade. Et puis la province est une honnête fille qui ne soit plus résister. Elle a eu peur!... Â quel point, à quel degré, c'est ce dont il est difficile de se faire une juste idée. L'impression a été terrible; elle dure encore; notre ami M. Vatel m'en donnait tout à l'heure la preuve. Vous connaissez la conscience , Tactivité entreprenante de ce chercheur infetigable. Il est allé à Saint -Émilion se rendre compte par lui-même des circonstances de la mort des trois Girondins Buzot, Pétion, Barbaroux, voir le souterrain où ils ont vécu , le grenier où Salles et Guadet ont été pris. A peine arrivé, il procède à une enquête minutieuse ; il se met en relation avec les témoins de ces événements déjà si loin
de nous. Il en trouve plusieurs, il les interroge, il les conduit sur les lieux, il fait appel à leurs souvenirs , qui répondent avec une netteté, une précision extraordinaires à toutes ses questions. Mais le pays est en émoi. On ne comprend pas que la pure recherche de la vérité, l'amour désintéressé de l'exactitude historique, soient le stimulant d'une curiosité si ardente et si exigeante. On interroge à son tour M. Vatel : « Esi-^e qu'on va rétablir ça? Est-<e que nous allons revenir au temps du mauvais papier et de la grande épouvante? » lui disaient les vieillards avec inquiétude. — C'est là tout ce qu'ils ont retenu delà Révolution : la guillo* tine et le mauvais papier. Allez donc faire de ces gens-là des républicains! Ils racontent qu'ils ont vu Barbaroux blessé, le visage en sang, porté par des hommes qui allaient de maison eu maison sans qu'aucune voulût s'ouvrir devant lui. On se sauvait à son approche; on refusait le linge et l'eau pour panser sa blessure, pour humecter sa bouche en feu. 11 est resté trqis heures ainsi sous une chaleur tropicale, jusqu'à ce que le maire arrivât, l'interrogeât et l'expédiât à Bordeaux, où le bourreau daigna enfin le délivrer de tortures qui duraient depuis quatre jours. Le martyre de Barbaroux n'avait pas trouvé les paysans insensibles , mais ils connaissaient les peines portées contre les suspects et ceux qui leur donnaient asile, ils savaient Barbaroux hors la loi et à quoi s'exposait quiconque se serait montré charitable ou humain. Ils ont donc gardé souvenir d'un pareil régime, car vous qui vivez au milieu des paysans, vous n'ignorez pas que toute leur science du passé consiste en quelques souvenirs personnels. Les événements ordinaires glissent au-dessus d'eux sans les effleurer. Ils ne connaissent de l'histoire que celle qui a été faite chez eux ou par eux; c'est pourquoi ils ne connaissent que la Révolution et l'Empire; l'Empire, par les vanteries des
soldats, enfants de la charrue, revenus vainqueurs de toutes les capitales de TEurope; la Révolution, par la ' disette, les réquisitions, les mises hors la loi , la g^uillotine et le mauvais papier. Étranger à tout raisonnement , leur ; esprit est resté frappé de la terrible opposition entre les mots et les faits qui a été le malheur de la République ; la liberté ne leur rappelle que l'oppression des classes et des croyances ; la fraternité veut dire ruine et persécution ; l'égalité ne leur offre que ce qu'ils possèdent, sans leur / promettre ce qu'ils n'ont pas; et ainsi la sublime formule . de la Révolution , liberté , égalité , fraternité , résonne encore à leurs oreilles comme le tocsin de la guerre civile. ^ Ajoutez à cela un vague effroi du pouvoir qui a si dure* ment pesé sur eux. Ils en connaissent mal la nature, la limite et le droit, ils en ignorent absolument la hiérarchie. Ils le subissent passivement dans la personne de son plus humble dépositaire, et il n'y a peut-être pas de fonctionnaire qui ait commis impunément plus d'abus dans sa sphère, à leurs dépens, que le garde champêtre. Plus la commune est chétive, plus le garde champêtre est puissant ; or comptez combien il y a de communes riches dans les quarante mille communes de France ! Je connais un petit pays où de temps à autre, tous les trois ou quatre ans, les plaintes forcent à changer le garde champêtre , et chaque changement de personne n'est qu'un changement de tyrannie. Je conviens qu'elle ne s'exerce pas sur de grandes choses , qu'elle ne met en péril ni l'existence ni la fortune des citoyens, mais elle habitue l'homme à subir l'arbitraire, la fantaisie, l'exigence de l'intérêt personnel qui commande au nom d'une loi qu'il ne connaît pas, et à trouver naturel qu'on entoure d'égards les volailles de monsieur le maire , tandis qu'on poursuit les siennes d'un procès-verbal.
ZIV
Mon Dieu! soyons justes, nous pouvons en vouloir à ceux qui ont investi prématurément T homme des champs de l'omnipotence politique, mais il ne faut pas lui reprocher l'absence d'esprit public , l'inintelligence des matières qui se rapportent au gouvernement et aux intérêts généraux de la nation ; il ne faut pas même lui reprocher son indif* férence profonde pour la liberté, la facilité avec laquelle il cède à une injonction d'un dépositaire de l'autorité , au risque de faire bon marché de ses droits et des nôtres, aussi peu fier qu'il est peu raisonneur. Gomment en seraitrir autrement? Qui lui a fait connaître ces droits? Qui Ta initié aux affaires publiques? Qui a cherché à lui donner l'intelligence des intérêts généraux? Qu'on commence donc par lui permettre de s'occuper à sa guise des affaires de sa commune , de les examiner, de les discuter, de les régler, et de choisir son maire. Quand il se sera détaché de son intérêt personnel au point de prendre un sérieux intérêt au bien de sa commune, il aura fait un pas vers cette préoccupation abstraite et désintéressée des affaires de la nation qui s'appelle l'esprit public, et qui rayonne de l'âme des citoyens. Il ne sait pas faire respecter toujours sa dignité d'homme libre. Libre, où l'estril? quand l'a-t-il été? C'est au lendemain du jour où son émancipation était proclamée que la liberté lui a été retirée, que se sont produits le maximum, la levée en masse, la loi contre les suspects, les réquisitions, les comi-tés révolutionnaires; agir, parler, penser, a pu être un crime capital aussi bien que ne pas agir, ne pas parler, ne pas penser. Pour le paysan, il n'est qu'une liberté dont il puisse faire usage utilement, la liberté de réunion, le droit de s'assembler en vue de s'entendre et de s'éclatrer en commun sur les affaires publiques; car de la liberté de la tribune, de la liberté de la presse, il ne profitera guère.
lui qui ne lit pas. Eb bien , s'il en a joui, c'est dans une période bien courte de notre histoire, de 1789 à 1792, . ^période glorieuse et féconde entre toutes.
De 1789 à 1792, la France a été en possession de la liberté. Sans doute les pages de cette partie de ses annales ne sont pas pures de toute souillure, de toute iniquité, de tout excès, mais enfin quel imposant spectacle elle oflre au monde ! quelle intelligence, quelle activité, quelle force dans sa grandeur! Si des dissentiments se sont produits entre les fondateurs de la liberté et en ont écarté plusieurs de la scène, la plupart restent unis jusqu'au 10 août. Les prin* cipes n'ont pas encore été odieusement violés, les faits n'ont pas transformé les formules en éclatants mensonges , les républicains ne se sont point armés les uns contre les aiutres pour s'envoyer à la guillotine, le poison démagogique n'a point infecté le corps social de ses violences et de ses impuretés. C'est là qu'il faudrait s'arrêter, c'est là qu'il faudrait revenir dans notre admiration pour le passé. Oui , si on veut savoir ce que voulaient les républicains , il faut les prendre avant la bataille, à l'époque où ils marchent d'accord. C'est là qu'on retrouvera leurs doctrines et leurs principes , que les passions , les colères de la lutte ont faussés, comme les cuirasses sont faussées dans le combat. Tous les conventionnels qui ont survécu se sont accordés à déplorer comme la plus lamentable période de notre histoire le temps de ces infanticides de la liberté : vous avez entendu Levasseur, Baudot , Billaud-Varennes lui-même.
 vrai dire, notre nation n'a guère eu le temps de ftdre l'apprentissage de la liberté, d'en comprendre les devoirs , d'en supporter la responsabilité. Dès ses premiers pas dans cette voie, on Va brusquement placée sous le joug de la tutelle la plus oppressive ; on a cru la consoler
en lui donnant sur le papier une Constitution démocratique jusqu'à la folie, et en lui reconnaissant tous les droits, on lui a enlevé l'exercice des plus élémentaires et des plus essentiels; enfin, on l'a livrée au loup dévgrant de la démagogie. Sous l'empire de la démagogie, les vertus sont un titre à la proscription*, les services rendus deviennent des crimes ; le dévouement , le patriotisme , lé génie sont offerts en holocauste à l'ingratitude ; la modération est traitée de lâcheté et de trahison ; nul n'est assuré de vivre pendant vingt-quatre heures , même ceux qui ont surpassé les autres en machiavélisme, en barbarie et en iniquité; sur le sol ensanglanté qu'elle habite, il n'y a place que pour la disette et la mort errant au milieu des ruines. Et elle ne frappe pas seulement les vivants, elle atteint les générations futures aux sources de la vie; elles naissent atrophiées, sceptiques, avec la défiance, quelquefois avec l'horreur de la liberté, dont ce monstre a pris le masque.
Voilà ce qu'il faut redire sans cesse , surtout en présence de ce ï'edoutable inconnu, de ce maître impénétrable et mystérieux qu'on appelle le suffrage universel. Que l'erreur de nos pères ne soit pas perdue pour les enfants, que leur pénible expérience nous serve à quelque chose ! Ils ont cru à deux morales, la morale des relations ordinaires de la vie et la morale du salut public; il n'y en a qu'une, celle qui condamne le machiavélisme des moyens et le mensonge des mots, celle qui commande l'accord des principes avec les faits.
Dans le tableau des égarements de la démagogie auquel ce volume est consacré, j'ai été bien servi par un homme dont vous m'avez mainte fois , mon cher ami , vanté la sagacité et la connaissance des choses et des hommes de ce temps-là. Beaulieu est l'auteur d'une histoire de l'an-
née 1793, racontée jour par jour, et publiée sous ce titre bizarre : Les Souvenirs de l'Histoire on le Diurnal de la révolution de France pour l'an de grâce 1797. MM. Barrière et Berville en ont cité plusieurs passages dans les notes des Mémoires relatifs à la Révolution française qu'ils ont édités. J'ai reprpduit, en le rectifiant, un récit écrit par un homme intelligent qui a été le témoin de beaucoup des événements qu'il raconte , et qui s'est trouvé en relations intimes avec les personnages qu'il juge * . Je ne prétends pas qu'il soit impartial; il ne faut pas demander l'impartialité aux contemporains. Mais rien ne peut tenir lieu de leurs impressions et rien n'y peut suppléer. Des divers ouvrages que Beaulieu a laissés sur la Révolution , c'est celui qui a été écrit à l'époque la plus rapprochée des événements, car c'est, je crois , la plus ancienne histoire de 1 793. Voici , au surplus, en quels termes V éditeur du Diurnal s'exprime dans un Avis(\w\ suit VÉpitre de Fauteur au lecteur *, au sujet de Beaulieu qu'il ne nomme pas : « La personne qui s'est chargée de la rédaction de ces extraits a suivi la Révolution dans tous ses développements, et a soigneusement observé les hommes et les choses ; elle a vu la France extérieure et la France intérieure, s'il est permis de s'exprimer ainsi ; car elle a vécu dans les plus redoutables prisons de Paris , depuis la création de la loi des suspects jusqu'après la révolution du 9 thermidor; elle a passé une année entière dans ces horribles tombeaux , avec les plus illustres personnages de la France; elle les a vus successivement massacrés autour d'elle, restant solitaire au fond de ces antres de Polyphème , dont leur courage et leurs vertus pouvaient seuls lui faire supporter l'horreur ; elle y
* Entre autres Barère, Barnave, Duporl-Dutertre, etc. 3 ?Jous reproduisons Tépitre à la suite de cette lettre.
a vu même leurs bourreaux, et peut tracer la contrepartie. »
Beaulieu a trop souffert poui; être toujours juste envers / les hommes; on peut donc le tenir comme suspect dans la condamnation qu'il prononce contre ceux qu'il qualifie de ces expressions si usitées de son temps, barbare, atroce, scélérat; mais il s'est heureusement moins occupé des h&mmes que des choses. En énuméraht les mesures prises, il s'est trouvé avoir exposé un système , système improvisé au milieu des circonstances les plus terribles et dont nous pouvons, bien mieux que les contemporains, juger la valeur, car nous avons pu voir non-seulement ses eflèts immédiats, mais ses dernières conséquences.
Vous, mon cher ami, aux yeux de qui l'Évangile est le livre des principes , le code de l'amour et de la charité , vous qui voyez dans la Révolution française l'instrument qui a fait passer ces principes chrétiens dans la constitution sociale et politique des nations , vous, ami de la paix, ennemi du sang versé , qui n'estimez les hommes qu'autant qu'ils sont sincères, honnêtes et humains, je suis certain que si vous différez avec moi d'opinion sur le degré de responsabilité de tel ou tel individu dans les événements accomplis et dans les expédients adoptés, vous n'aimez pas plus que moi le régime que ces expédients ont créé. Vous pensez qu'une cause doit triompher par les éléments inémes qu'elle renferme, les vérités qu'elle proclame, les droits qu'elle invoque : avec la tyrannie, l'oppression , avec la liberté , toutes les libertés dans la mesure où elles feront vivre leur principe, et non dans la mesure où elles le feraient disparaître; c'est la seule restriction qu'il soit permis d'apporter à leur plein exercice. Vous pensez aussi qu'une bonne cause ne doit pas mettre en oeuvre de mauvais moyens, qu'elle ne peut être que compro-
mise et perdue par eux. Vous repoussez, quel que soit le prétexte qu'ils iavoquent, le mensonge et la force brutale ; vous prétendez enfin que la vérité soit servie honnêtement par des gens et des moyens honnêtes comme elle ; aussi la démagogie n'est-elle à vos yeux qu'une forme, la plus basse et la plus stupide de toutes , du despotisme.. Donc , puisque nous avons les mêmes désirs et les mêmes répugnances, ne nous disputons pas sur le plus ou moins de torts que les Girondins, les Dantonistes, les Montagnards, eurent dans ces querelles qui les ont décimés ; plaignons ceux auxquels la démagogie a donné la famine et le mauvais papier (qu'il faut tâcher de ne plus rencontrer sur notre route), et prenons pour point de départ de l'ère de la régénération, non pas 1793, la date des divisions et des massacres, mais 1789, l'aube toute pleine de rayons et de promesses, sous laquelle un monde sorti des ténèbres s'est épanoui au soleil : rien n'annonce alors que la vapeur qui en tempère légèrement l'éclat recèle l'ouragan dans son sein; c'est plutôt la nuée féconde dont s'enveloppait, pour se soustraire aux regards jaloux de Junon, le dieu du ciel et de la terre.
Et puis, quelle différence entre les deux assemblées dont le souvenir se lie étroitement à ces deux dates, 1 789, 1 793 ! Les législateurs de l'Assemblée constituante sont des hommes de bonne volonté, cherchant le bien avec simplicité; les politiques de la Convention sont des orgueilleux ue doutant jamais d'eux-mêmes, et pourtant se démentant sans cesse.
Gomme si les dangers n'étaient pas assez nombreux , la Convention semble les multiplier à plaisir; elle grandit l'obstacle, afin de rendre l'effort gigantesque; elle jette une tête de roi en défi à l'Europe, elle prend l'initiative d'une déclaration de guerre adressée aux gouvernements qu'in-
quiète Tesprit nouveau , elle ordonne une levëe en masse impossible, elle exige des prêtres un serment inutile, contraire à leur foi , elle fait monter la prostituée à la place où la Divinité était adorée, insultant du même coup à Dieu et à la raison ; en un mot, elle pousse tout à outrance , et à tous les intérêts anciens elle jette hardiment sa provocation, comme Gondé jetait son bâton de commandement au milieu de l'ennemi en criant à ses bataillons de le suivre. Cette conduite était-elle la meilleure? et quand on précipite une nation dans les derniers périls, ne s'expose-t-on pas à surexciter son exaltation jusqu'au délire? —
Vous avez pu lire comme moi, dans les journaux, qu'au lendemain d'une nuit de carnaval les passants, matineux avaient été témoins d'un étrange spectacle.
On jeune homme ivre , mais de cette ivresse qui peut transformer l'individu le plus doux en une bête furieuse, et qui double , décuple la force musculaire , s'était élancé sur le mur d'une de nos plus belles et plus anciennes églises gothiques , en jurant de monter jusqu'au clocher. Les passants virent alors une chose inouïe. Avec une promptitude, une adresse, une sûreté de mouvements, une vigueur incroyables , l'homme escalada le mur à pic , sautant d'une moulure sur une corniche , d'une corniche sur une autre saillie , se faisant des points d'appui des moindres détails de cette dentelle de pierre dont le génie des vieux maîtres a enveloppé la maison de la prière. L'homme était à cinquante pieds en l'air, lorsqu'il s'arrêta. Il regarda; il entendit les cris d'épouvante de ceux qui s'attendaient à chaque seconde à le voir tomber et se briser; l'intelligence alors lui revint tout à coup, — et il eut peur. Gomment était-il arrivé là? Quel chemin avait-il pris? Il ne le savait pas. Devant, derrière, il lui eût été impossible de recon-
naître la place où sa main, où son pied s'étaient poses, car ni son pied ni sa main n'avaient laissé une égratig^nure sur la face noire du géant. Toujours est-il que cet homme avait peur. Ses dents claquaient, ses genoux fléchissaient ; on parvint à faire arriver jusqu'à lui un de ces bâtons des montagnes', armés d'une pointe et d'un crampon de fer, alors il descendit ; mais la force impétueuse qui l'avait porté là, du même élan et presque d'un seul bond, ne le soutenant plus, U accomplit péniblement cette évolution dont il sentait le péril. Les corniches furent écorchées, divers ornements arrachés, des culs-de-lampe brisés, une statue de pierre perdit un bras, en un mot, la foudre tombant sur l'édifice n'aurait pas causé plus de dégradations que le bâton ferré dans la partie où s'était opérée la descente. L'homme fut sauvé, mais le monument gardera au front d'ineffaçables cicatrices.
Et moi , en lisant cette anecdote ,' je pensais , mon cher ami, à notre Révolution française. Qu'allait faire cet homme à cette hauteur, et quel orgueil porta nos pères à ces fureurs et à ces bravades? Certes , jamais l'audace d'un peuple ne l'avait jeté plus avant dans une lutte plus périlleuse ; mais l'effort ayant épuisé l'ardeur et dissipé l'exaltation , on dut songer à revenir aux conditions de la vie normale; — et dans ce retour, que de difficultés! que de dangers ! que de souffrances ! que de ruines publiques et privées ! . . . La France a été sauvée , mais la Répubirque a été perdue , et la Liberté est restée mutilée.
DAUBAK.