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I. Féré. Sensation et mouvement, ch. xv

éveiller des réactions motrices conscientes. C'est qu'une étroite relation existe entre l'inhibition motrice et l'obnubilation sensorielle ; tout obstacle au fonctionnement de l'une de ces sphères retentit proportionnellement et fatalement sur l'autre. Aussi, ces malades, privés de leur sensibilité viscérale et musculaire, se disent-ils en même temps entourés d'un voile, d'un nuage, qui les retranche du monde extérieur et les rend insensibles.

A un degré plus avancé de chronicité, le malade perçoit avec terreur les mouvements de ses propres viscères ; mais, ne les percevant plus comme avant et ne les reconnaissant plus siens, il leur attribue une existence propre ; c'est^ alors qu'il se plaint de sentir des diables, par exemple, dans son corps ou simplement des animaux, comme les malades de Calmeil (l'un entendait chanter un coq dans ses entrailles, tandis que l'autre croyait que la chienne du curé de Saint-Germain avait mis bas dans ses intestins et sentait la meute aboyer).

C'est alors qu'on observe la dissociation de la personnalité, son dédoublement. Le démonophobe s'est finalement transformé d'une façon insensible, mais le plus souvent définitive, en démonomane. L'ancien damné est maintenant possédé jusqu'à ce que les séries d'impulsions réitérées et multipliées submergent tout vestige de l'ancienne personnalité et triomphent de ses dernières résistances.

L'automatisme s'élève alors graduellement aux mouvements les plus complexes, et en particulier à ceux de l'expression par la parole, la voix du démon finissant par se faire entendre seule pour blasphémer

victorieusement. Sans insister autrement ici sur la genèse de ces phénomènes automatiques divers que nous avons mis en lumière ailleurs, il suffit de les signaler pour montrer que tous ces états chroniques s'acheminent en réalité vers un certain degré de démence au sens où nous l'avons pris au début : En ce sens, en effet, on peut considérer ces automatismes divers et ces altérations de perceptions externes, internes et volitionnelles comme monnaie d'altérations dendritiques ou fibrillaires, c'est-à-dire comme expression de rupture des connexions normales reliant les divers territoires corticaux entre eux et avec ces organes périphériphiques (téguments ou viscères) dont ils doivent corroborer et centraliser les perceptions en vue de la synthèse psychique complète et physiologique.

La mélancolie peut ainsi faire place à un délire systématisé avec hallucinations variées, idées de persécution et idées mystiques, qui se comporte comme le font les divers délires systématisés. Ces folies systématisées secondaires (paranoïa secondaire des auteurs étrangers) réclament de nouvelles recherches tant au point de vue du mode de transformation qui les relie à la mélancolie, que de la place exacte qu'il convient de leur assigner en nosologie * .

Mais il y a une forme spéciale de délire, dont les caractères cliniques et la signification pronostique ont été particulièrement bien étudiés en France dans ces dernières années et qui peut être l'aboutissant Je

I. D. A.NGLADE. Délires systématisés secondaires. Rappnrt au Congrès de Marseille in Comptes rendus^ iSgô.

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certaines formes de mélancolie, spécialement de la forme anxieuse ; il s'agit du délire des négations.

A côté, dit Séglas, des cas, dans lesquels les idées de négation se présentent à Tétat de simples épisodes délirants, il en est d'autres où elles prennent une importance plus grande et s'organisent en un véritable système.

Ces cas de délire systématisé post-mélancolique forment la transition avec les délires systématisés dits primitifs, plus ou moins proches pour certains auteurs des types décrits sous les noms de délire chronique (Magnais) et de persécution (Lasègue). Un caractère général commun à tous ces délires systématisés chroniques primitifs ou secondaires consiste dans une tendance aux altérations, scissions et dissociations de la synthèse mentale primitive. De là naissent des automatismes inconscients ou semi-conscients, des transformations delà personnalité par atrophies (négation ou hypertrophie mégalomaniaque vraie ou fausse). Mais tous ces phénomènes décèlent une rupture lente et progressive des connexions habituelles de la mentalité normale où l'on peut retrouver l'expression d'une certaine atrophie des neurones et de leurs prolongements commissuraux divers.

Nous retombons ainsi dans la conception générale des démences par atrophie neuro-dendritique.

La maladie dans laquelle, dit Séglas, se rencontrent dans tout leur développement les idées de négation, c'est la mélancolie, et alors les idées de négation sont parfois généralisées, tellement prédominantes, tellement systématisées, qu'elles donnent à l'affection vésa-

nique un caractère spécial et bien tranché. Le plus ordinairement, elles ne se montrent qu^au bout d'un certain temps de maladie, parfois dès le premier accès, en général après un ou plusieurs accès de mélancolie délirante ordinaire.

Elles font alors partie d'un complexus symptomatique, dit syndrome de Cotard, dont les éléments sont les suivants : i® idées de négation ; 2° idées d'immortalité, délire d'énormité ; 3° délire mélancolique, idées de damnation et de possession ; 4° troubles de la sensibilité ; 5** anxiété mélancolique ; 6*^ folie d'opposition ; tendance au suicide et aux mutilations volontaires.

Ce syndrome évolue toujours sur un fonds mélancolique qui lui a donné naissance ; aussi retrouve-t-on dans le délire de négation les caractères généraux déjà signalés des délires mélancoliques, dont il n'est en résumé, ainsi que l'a bien démontré Cotard, que l'expression dernière, la plus développée.

Sous quelque forme qu'elles se présentent, ces idées diverses ne sont toutes que l'expression d'altérations intéressant les éléments divers de la personnalité.

Par son développement sur un fonds mélancolique primitif, par ses caractères intrinsèques, ce délire de négation se présente ainsi comme un véritable délire systématisé secondaire. Aussi sa signification pronostique est-elle généralement grave, marquant le passage à la chronicité prédémentielle. Pour certains auteurs il constituerait même d'emblée un symptôme de régression psychique démentiel, souvent en rapport avec le début de l'involution sénile (Obici).

Nous avons recueilli l'observation d'un délirant

chronique intéressant tant par la marche rapide de son délire vers Taffaiblissement démentiel, que par certains détails de son évolution. Ce qui dominait dans son délire, c'étaient les idées de négation. Elles avaient une place importante dans la phase de persécution, elles firent ensuite le fond d'un délire mégalomaniaque vrai de teintç mystique.

Elles paraissent s'être installées d'emblée, et n'avoir pas provoqué chez le malade les troubles du caractère et les réactions propres aux hypochondriaques, et, par là, elles diffèrent de la description classique.

« Le délire des négations systématisé, dit encore Séglas, peut se rencontrer dans la folie systématique primitive.

« Tantôt il fait partie d'un délire polymorphe ; il se présente alors sous une apparence peu systématisée, réalisant ainsi comme une transition entre les idées de négation asystématiques et celles qui sont systérhatisées.

« D'autres fois il se présente avec tous les caractères d'une véritable systématisation. En pareil cas, il peut se rattacher à d'autres idées délirantes, en particulier des idées de persécution. Ces idées de persécution ont alors une teinte assez spéciale, qui les rapproche des idées de possession, et reposent sur des troubles psycho-moteurs. En dehors de ces cas, les idées de négation sont rares chez les persécutés ordinaires.

« D'autres fois, les idées de négation constituent à elles seules tout le délire. Elles ont alors presque exclusivement le caractère hypochondriaque et constituent ainsi une variété de la folie hypochondriaque systématique.

« Dans ces difTérentes circonstances, les- idées de négation participent des caractères généraux habituels aux délires de la folie systématique. »

Il en est de même dans certains cas, comme le nôtre, constituant une modalité intermédiaire à la mélancolie et à la folie systématique. Là les idées de négation systématisées surviennent après un délire également systématisé, d'origine primitive. L'évolution insolite de l'affection paraît en rapport avec un état démentiel surajouté par lésion localisée consécutivement; en eftet, l'euphorie mégalomaniaque négative s'établit définitivement.

Le malade que nous avons eu l'occasion d'observer à Villejuif à ce point de vue présentait un délire mystique avec idées de négation et mégalomanie religieuse. Ce malade présenta des hallucinations de la vue et de Touïe en rapport avec son délire : Apparitions divines »et diaboliques, injures, insultes, puis écho de la pensée (discussions théologiques et dogmatiques) sont vus des deux yeux et les personnages entendus des deux oreilles. Mais ces visions sont toujours apparues à droite, de même les paroles entendues paraissaient prononcées à droite. Ces hallucinations ne cessèrent pas depuis 1896.

En octobre 1901, B... eut des maux de tête violents qui le forcèrent à s*aliter. 11 eut alors un ictus très léger à la suite duquel il présenta une hémiparésie droite surtout marquée à la face : ptosis de la paupière supérieure droite, abaissement de la commissure labiale à droite, déviation de la langue dans le même sens, le malade ne peut plus siffler (parole embarrassée). Il éprouvait une certaine pesanteur douloureuse dans Tépaule et

dans le genoa droit. Il parait bien que Tun ait eu affaire à ce moment à un trouble vasculaire quelconque limité à r hémisphère gauche.

Concurremment à ces troubles moteurs et sensitifs, il y eut redoublement des hallucinations auditives, tant au point de vue de leur fréquence que du mode comminatoire de la conversation. Par contre les hallucinations de la vue (hallucinations consolantes. Dieu, le miroir du ciel, la Sainte Vierge) disparurent pour un temps : ce ne furent que lorsque les troublés moteurs s'atténuèrent que ces hallucinations reparurent.

Des troubles qu'il a présenté, le malade conserve encore une déviation légère de la langue à droite, avec diminution de la force musculaire du même côté.

Depuis son dernier ictus il affecte une démarche bizarre, il est devenu trop léger pour se tenir sans lest, il ne quitte pas le contact du sol et marche en traînant les pieds et en s'appuyant des deux mains aux murs et objets voisins (perte d'équilibre réel probable par impotence musculaire).

La nuit, comme les sorciers du Sabbat, il croit faire des fugues par la pensée seule ; il a ainsi visité l'Espagne et a vu la terre de loin. C'est la lévitation imaginaire, en attendant la lévitation réelle. Il se fait un serre-tête pour empêcher le trop rapide gonflement de sa tête, car il annonce que l'heure approche où le vide complet étant réalisé dans son intérieur, il s'envolera par les fehêtres au ciel, comme un ballon plus léger que l'air.

(Cœur gros, légèrement hypertrophié, i®"* bruit exagéré. — Légère déviation de la langue à droite. — Pas d'anesthésie cutanée. — Réflexes patellaires exagérés et égaux. — Pupilles réagissant sans inégalité.)

Un tel cas de psychose systémative chronique est difficilement assimilable aux états de stéréotypies des

DÉMENCES PRECOCES

démences précoces; Fénormité euphorique fiuale fait pressentir urî affaiblissement démentiel progressif, et la formule délirante monotone tourne dans un cerclé de plus en plus restreint ; les attitudes bizarres sont-elles ici imposées par certaines convictions fausses

FiG. 17. — Cellules pyramidales altérées de l'écorce temporale d'une ancienne mélancolique (d'après Klippel).

ou par des désordres cérébraux préalables ? Il semble bien, dans notre cas, que l'espèce de reptation et de démarche insolite du malade tienne moins à des convictions délirantes anciennes, qu'à une lésion circonscrite. Cette lésion serait elle-même en rapport avec le foyer prédominant des troubles mentaux antérieurs.

3/iO LA DÉMENCE

mais elle est interposée entre eux et l'impotence relative qui semble désormais motiver l'attitude du sujet.

Nous croyons pouvoir conclure que nous avons eu à faire à un délirant chez qui la note dominante a consisté en idées initiales mélancoliques de négation, et chez qui l'évolution a été néanmoins rapide vers la phase de mégalomanie démentielle. Après une période de délire mélancolique et hypochondriaque il aboutit aux idées d'immortalité et d'énormité euphoriques. C'est donc un délirant appartenant aux forces mixtes intermédiaires entre la négation universelle et désolante des mélancoliques, et la négation purement égocentrique des délirants chroniques hypochondriaques. Nous pensons que l'élément démence interposé peut expliquer ici l'évolution atypique.

Ce cas peut servir de transition avec les suivants.

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