‹ La démenceChapitre 78 sur 92 · I. La France Médicale ^ p · texte numérisé non relu

I. La France Médicale ^ p

de l'espèce humaine ; car cette augmentation progresive semble être le triste lot de tous les pays. Lunier, sans être un optimiste de parti pris, ne voit pas la situation sous des couleurs aussi sombres. Si le nombre des cas de folie est considérablement augmenté, on le prouve surtout par l'accroissement du chiffre des entrées de ces malades dans les établissements qui leur sont destinés. Cet accroissement du chiffre des entrées n'est-il pas dû à la facilité des placements? Les asiles, destinés à l'origine aux seuls aliénés, ont fini par devenir de véritables pandémoniums des maux les plus divers. Comme le dit Lunier, « on y interne, comme aliénés, des imbéciles inoffensifs, des déments hémiplégiques, des vieillards en enfance, des infirmes de l* intelligence, en un mot dont la véritable place était autrefois et n'aurait pas dû cesser d'être dans les hospices d'incurables » . Mais il y a plus — et ceci peut paraître consolant — « c'est que l'accroissement du nombre des admissions qui était il y a quarante ans de 1 2,5 par an, n'est plus aujourd'hui que de 1,70 pour 100 ». — « Le chiffre des admissions, ajoute Lunier, tend donc à rester stationnaire et il l'est déjà dans la plupart des départements qui ont des asiles bien organisés et où le service fonctionne régulièrement depuis un certain nombre d'années. Est-il de meilleure preuve que l'augmentation du nombre des cas de folie, en admettant qu'elle soit réelle, est, dans tous les cas, beaucoup moins considérable qu'on ne le pense généralement?» Décroissance du nombre des sorties par guérison :

En- 1864 27» 97 pour 100

En 1874 24,08 —

Mais si l'on opère la défalcation des déments et imbéciles incurables dès l'entrée, le chiffre des guérisons se relève à 4o pour loo.

« Les termes de la loi de i838, disait M. Th. Roussel en 1884, ont exercé sur l'encombrement des asiles une influence non douteuse..., ils ont permis d'ouvrir les portes non seulement aux aliénés proprement dits, mais à tous ceux que leur état mental rend plus ou moins impropres à la vie sociale.

« Dans l'asile exclusivement consacré au traitement de l'aliénation mentale, ces malades devront donc être éUminés ainsi que les individus tels que les malheureux en démence sénile, dont l'état n'est pas susceptible de traitement. »

Ce n'est pas à dire qu'il y ait lieu de provoquer la sortie pure et simple des malades de ces différentes catégories et d'en suspendre l'assistance dorénavant.

Ce serait bien mal interpréter les paroles de l'éminent philanthrope que nous venons de citer, lequel ne saurait à aucun titre être considéré comme partisan des mesures restrictives en ce qui concerne l'assistance publique.

Il la comprend au contraire et la veut aussi large et aussi étendue que possible, mais à la condition qu'elle soit répartie avec intelligence et équité.

Mais ouvrir largement les portes à tous les infirmes de l'intelligence n'implique pas qu'ils soient ensuite maintenus dans une promiscuité préjudiciable à tous points de vue avec les aliénés ordinaires.

Aussi les derniers textes de loi proposés (A. I. Prop. Reinach, Lafond et Dubief) établissent-ils les

asiles pour le traitement des aliénés aigus et la garde des chroniques et incurables.

A ce double but correspondrait une dualité de services qui existe dans le régime hollandais, mais qui reste à réaliser chez nous.

Cette nécessité d'établissements consacrés au traitement des aliénés aigus à côté des hospices et colonies de chroniques s'imposait tellement que le texte primitif projeté la posait en principe (A. I. Texte adopté par le Sénat). Mais la question s'est trouvée posée d'une façon malheureuse. Il a paru que ce serait exclure l'assistance des incurables que de déclarer l'asile exclusivement consacré au traitement des aliénés curables.

Ce ne sont cependant pas les garderies qui nous manquent, mais bien l'asile de traitement vrai, de i5o lits, préconisé par Esquirol. Or on ne peut le réaliser qu'en désencombrant et réorganisant d'une façon plus médicale les services d'aigus actuels trop compacts et écrasants pour un seul médecin.

Tous les malades curables ou incurables doivent, comme en Ecosse, passer par l'asile de traitement; mais la une sélection doit être faite et aux catégories classées doivent correspondre des traitements différents, les curables seuls devant concentrer sur eux l'action thérapeutique curative.

De la progression constante et rapide du chiffre des aliénés traités dans les asiles, il résulte deux faits :

D'une part l'encombrement des établissements spéciaux pour les sujets incurables et déments inoffensifs, pour lesquels le traitement est nul et, d'autre

CONCLUSIONS GÉNÉRALES ^Sg

part, raccroissement des charges départementales (p. 3i, Lafond).

«... L'encombrement des asiles par des incurables se produit au grand dommage de cette catégorie d'aliénés qu'une intervention prompte des moyens curatifs et de l'isolement pourrait guérir, s'il était possible de les admettre dans les Asiles dès la première apparition des symptômes de leur maladie.

« L'internement n'est pas en lui-même et par luimême un moyen curatif, et Vinternement sans distinction de catégories doit être condamné. Il importe donc de concilier dans l'internement le besoin de la protection sociale avec les prescriptions de la thérapeutique. »

« On ne saurait, dit M. Marandon de Montyel, trop approuver le projet de loi, de permettre les colonies familiales, pour les déments séniles et les idiots qui y seront envoyés après un séjour d'observation dans les asiles ; colonies familiales confiées aux soins de médecins et de gardes spéciaux et soumises au contrôle d'inspecteurs choisis par le Conseil supérieur et nommés par le ministre de l'Intérieur. J'ai la conviction en effet que l'avenir de l'hospitalisation de la folie est dans l'abandon de la méthode de l'isolement et des asiles fermés pour la méthode de liberté, et rOpen-Door. Aussi reprocherai-je à la commission de la Chambre de s'être arrêtée en si beau chemin, pourquoi ne se montrer généreux qu'envers les déments et les idiots? Pourquoi n'avoir pas étendu le bénéfice des colonies familiales aux aliénés calmes et inoffensifs ? Nombreux sont les malades auxquels

Ixko LA DÉMENCE

sans doute un changement de milieu est indispensable pour guérir, mais qui n'ont nullement besoin d'une surveillance spéciale parce qu'ils sont tranquilles et que leur mal ne les rend pas méchants. Plus nombreux encore sont les déments non séniles relativement jeunes, mais déjà vieux dans la folie, rendus paisibles et inoflensifs par la chronicité de la maladie et qu'on est obligé de recueillir, parce que incapables de gagner leur vie et d'être livrés complètement à eux-mêmes, ils n'ont pas de famille, ou parce que les leurs, ouvriers travaillant hors de chez eux, seraient forcés de les laisser seuls à la maison, et n'ont les moyens ni de les surveiller ni de subvenir à leurs besoins. Tous ces malades sont d'excellents sujets pour les colonies familiales, les y placer serait améliorer leur sort et en même temps réaliser une grosse économie, je souhaite vivement que cette lacune soit comblée. »

Au Congrès d'Assistance publique de 1889, P^™ les conclusions adoptées nous relevons les suivantes : « L'Asile doit être considéré comme un instrument de guérison et de traitement; et comme corollaire « à côté de l'Asile j les colonies de l'Assistance familiale doivent être développées le plus largement possible pour obvier à l'encombrement des Asiles ; le médecin de traitement indiquera les catégories de malades qui sont en état de jouir de l'assistance familiale et surveillera les colonies.

« Les avantages économiques du système familial adapté aux aliénés pauvres ne peuvent être maintenus qu'à la condition que ce système soit appliqué à des aliénés incurables et inoffensifs pouvant vivre de la

vie commune et n'ayant aucun bénéfice à tirer de soins plus éclairés.

« Cette catégorie de malades est assez nombreuse dans les Asiles pour que l'application du système permette de réaliser des économies sérieuses, non seulement en diminuant les frais d'entretien des malades, mais encore en permettant d'éviter la nécessité de la construction de nouveaux asiles.

« L'éloignemerit de ces malades qui ne tirent aucun profit de leur séjour dans les asiles permettrait un emploi plus utile du temps du personnel médical et administratif des asiles de traitement. »

A mesure que l'hospitalisation devient plus large, dit M. Toulouse, les établissements destinés au traitement de la folie s'emplissent de personnes qui n'y sont nullement à leur place.

Des déments chroniques, des incurables inoffensifs, des imbéciles, des paralytiques, de simples vicieux même envahissent les asiles qu'ils transforment peu à peu en de vastes lieux de refuge où la discipline rendue nécessaire par leur nombre finit par tenir plus de place que la médecine.

En faisant un calcul fort simple, on remarque qu'au commencement du siècle les malades affectés de démence constituaient les i8 pour loo des entrants : actuellement ils en représentent les 29 pour 100 (^Gazette des Hôpitaux, n^ 20, iSgS).

M. Toulouse conclut d'ailleurs à l'élimination des chroniques par le régime familial.

A l'étranger, en particulier en Amérique, où le système familial est employé concurremment avec les Chronics-Blocks et colonies agricoles, le principe du

désencombrement des asiles de traitement par Télimination des chroniques semble donner les meilleurs résultats.

Dans un Asile où aigus et chroniques sont mélangés le pourcentage des cures n'est pas si grand que la moyenne combinée de l'Asile d'aigus distinct calculée avec celle d'un asile de chroniques bien conduit.

L'idée directrice devrait être la cure des aliénés à la période aiguë, et les hôpitaux spécialement dans ce but devraient être petits et avant tout organisés, construits et administrés suivant les principes les plus récents de la thérapeutique...

Nous devons énergiquement nous opposer à la tendance actuellement irrésistible à construire des asiles communs énormes, faisant dégénérer en casernes monstrueuses des hôpitaux de traitement conçus dans le principe sur un modèle restreint. (William P. Letchworth, Président du Conseil supérieur d'assistance de New- York. — Congrès de Denwer, 1892.)

Passé 55 ans, les admissions décroissent dans les deux sexes, quoiqu'elles soient un peu plus nombreuses chez les femmes.

Ces résultats sont vrais, quant au nombre absolu des admissions, mais en comparant les admissions avec la population générale de chaque âge, on acquiert la preuve qu'avec les progrès de l'âge, qu'en vieillissant, le cerveau s'use et les facultés intellectuelles s'affaiblissent et s'éteignent.

Ainsi que l'a fait observer Esquirol, pour déduire des conséquences rigoureuses du nombre absolu des aliénés relativement aux âges, il ne suffit pas de

constater qu'il existe numériquement plus de fous âgés de 3o à 4o ans ; il importe de rechercher et de connaître le nombre des fous comparé à celui de la population de chaque âge.

Pour cela on a constaté l'âge de 1286g aliénés, observés à Bicêtre, à la Salpêtrière et à Charenton.

On a classé ces 1 2 869 individus d'après leur âge, et on les a rapportés h une échelle d'où il est résulté des quantités géométriques qui permettent de saisir d'un coup d'œil le nombre et la diflerence des aliénés dans chaque âge, de comparer ce nombre et ces différences, et de les soumettre même à des proportions mathématiques. Cette même opération a été faite sur dix millions d'individus classés d'après leur âge, afin de constater la population propre à chaque âge de la vie. L'annuaire du bureau des longitudes a servi de base à ce travail, qui a été fait par Leuret.

La population absolue diminue d'âge en âge ; cette diminution est graduelle et s'opère dans des proportions à peu près égales de 20 à 35 ans. Elle est plus forte de 35 à 45 : elle est plus tranchée de 45 à 60, très rapide depuis 60 et surtout depuis 65.

A cette dernière époque, jusqu'à la décrépitude, cette diminution s'opère régulièrement et dans une progression presque géométrique.

La fréquence de la folie, comparée au3t âges, ne suit pas la même loi que la population générale; elle offre des anomalies bien singulières, quoiqu'elle aille toujours en augmentant. Ainsi, plus rhomme avance dans la vie, plus il est exposé à la perte de la raison, mais avec des chances différentes, relativement aux âges,

Il y a moins de fous de 20 à 3o ans, comparativement à la population de cette époque de la vie : il y en a plus de trente à quarante ans, quoique la population ait déjà diminué, et néanmoins le nombre des fous est moins élevé, comparativement à la population dans les âges suivants : de 4o à 4^ ^ns, la population est diminuée et le nombre relatif des fous augmente à raison de cette même diminution : il en est de même de 45 à 5o ans.

L'augmentation relative du nombre des fous est plus marquée encore de 50 à 55 ans. De 70 à 75 et de 75 à 80, le nombre des aliénés relatif à la population est énorme. C'est l'âge de la démence sénile.

Ainsi, quoique numériquement et d'une manière absolue, il soit vrai de dire qu'il y a plus d'aliénés de l'âge de 3o à 4o ans qu'avant et après cette époque de la vie, on se tromperait si l'on en tirait la conclusion qu'à cet âgé l'homme est plus exposé à perdre la raison, puisque relativement à la population générale, il y a moins de fous âgés de 3o à 4o ans que dans les âges suivants.

CONCLUSIONS GIÉNÉRÀLES

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