‹ La démence précoceChapitre 5 sur 20 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

tante que la paralysie générale dans le cadre des maladies mentales.

Quoi qu'il en soit, en dehors du point de vue doctrinal et des controverses suscitées par Tapparilion de cette nouvelle forme morbide, il nous a paru qu'il y avait un véritable intérêt à \ulgariser dès aujourd'hui cette notion de la démence précoce, que volontairement nous avons faite aussi simple et claire que possible, afin de la rendre accessible à tous.

10 juin 1902.

L'histoire complète de la démence précoce ne pouvant trouver place ici, nous nous bornerons à passer brièvement en revue les principaux travaux qui ont permis d'isoler cette affection des autres psychoses de l'adolescence et de lui constituer, pour ainsi dire, un état civil.

Première période : rhébéphrénie Kahlbaum-Hecker (1863-1871). — En 1863, le professeur Kahlbaum (1) signala l'existence d'une maladie mentale à laquelle il donna le nom à'héhéphrénie^ parce qu'il la considérait comme étroitement liée au développement de la puberté. Huit ans après, en 1871, Hecker (2), élève de Kahlbaum, décrivit sous le même nom « un processus morbide qui survient à la On de la puberté, met obstacle au développement ultérieur de l'intelligence et détermine une forme spéciale de démence. L'époque de l'éclosion, la succession ou l'alternance des différentes phases (manie, mélancolie, confusion), l'extraordinaire rapidité de l'évolution avec faiblesse psychique terminale, la forme particulière de celle-ci induite, dès l'origine, de certains signes observés, sont autant de phénomènes qui justifient la conception d'une maladie particulière à insérer dans le cadre des vieilles classifications... »

Ainsi que le fait remarquer Christian, c'était là une doctrine nouvelle : la démence des jeunes gens, qui

(1) KahlbaUiM. — Gruppirung der psi/chischen Krankheîlen,

(2) Hecker. — Die Hebephrenie {Virchow's Archiv, t. LU, S.

jusqu'alors n'avait été pour tout le inonde qu'un accident, soit fortuit, soit lié à un état de dégénérescence congénital, devenait un symptôme constitutif, essentiel, d'une maladie bien définie, ne se montrant qu'à une période déterminée de la vie.

Deuxième période : Vhéhéphrénie est rejetée dans la dégénérescence. — Les idées nouvelles éveillant toujours quelque défiance, on ne s'élonnera pas que la conception de Kahlbaum et de Hecker n'ait pas été accueillie avec beaucoup de faveur.

En Allemagne, où pourtant elle était née, la plupart des auteurs lui refusèrent l'accès de leurs classifications et soutinrent que l'hébéphrénie n'était qu'une forme de la dégénérescence mentale, au développement de laquelle les modifications apportées à l'organisme au moment de la puberté ne prenaient aucune part. Cette opinion, soutenue par KrafTt-Ebing (I), Schûle (^), Sterz (3), Finck (4), etc., est également celle qui a prévalu dans les autres pays et notamment en France, où, sous l'influence de Morel et surtout de Magnan, lé rôle pathogénique de la dégénérescence dans la production des psychopathies a été singulièrement exagéré.

Troisième période : la notion d'bébépbrénie est reprise et élargie sous le nom de démence précoce (Kraopelin, 1893-1899). — Ce n'est guère que depuis une dizaine d'années qu'une réaction contre

(1) Krafft-Ebino. — Traite clinique et pratique des Maladies mentales, 4* édit. Trad. Laurent.

(2) ScHULE. — Traité des maladies mentales, Trad. Dagonet et Duhamel.

(3) Sterz. — Jahrb. f. Psychiatrie, 1879, I, p. 79.

(4) Finck. — Beitraf/ zur Kenntniss der Jurjendirresein [Allf/emeine Zeitsch. fiir Psychiatrie, 1880, S. 490).

TllSTORIQUE. — DÉFINITION. 9

celte doctrine a commencé à se manifester : en 1891, un auteur américain, Trowbridge(l), tout en admettant l'origine héréditaire de la folie de la puberté, soutient qu'elle constitue une psychose spéciale, périodique ou récurrente, qui s'accompagne de perversion morale, rend l'homme agressif et donne à la femme un caractère erotique.

La même année, Pick (2), en Allemagne, considère l'hébéphrénie comme une forme atténuée de la démence chronique primaire de la jeunesse [denientia prœcox), affection dont il relate trois cas et dans Téliologie de laquelle il fait intervenir les maladies fébriles et infectieuses.

En i892, Daraskiewicz (3) établit que Thébéphrénie est une démence incurable, idiopathique, qui offre des caractères spéciaux et ne s'observe que chez des jeunes gens.

En 1893, le professeur Krœpelin, d'Heidelberg (4) r,ange dans le même groupe : la démence précoce, la catatonie, la démence paranoïde, affections qui auraient toutes les trois pour principal fondement d'être caractérisées par le développement rapide d'un état durable de faiblesse mentale, sans système délirant cohérent.

En 1894, Maïchline (de Moscou), de lanalyse de trente-deux observations, conclut à l'existence d'une démence juvénile précoce chez certains héréditaires

(1) Trowbridge. — The insanily of puhescence [AUenisl and neuroloqislf 1891, 'p. 341).

(2) Pick. — P rager meiL Wochensch., 1891.

(3) Daraskiewicz. — Ueber Hehefrenie insbesondere deren picheren forin. Dorpat, 1892.

(4) Kr.epelin. — Psychiatrie, 4^ édition. Leipzig, 1893.

cérébraux présentant des signes physiques et psychiques de dégénérescence (1).

Au contraire, Scholz, de Bonn (2) soutient, en 1897, que rhébéphrénie se montre surtoutchezdes sujets sans antécédents héréditaires ou intellectuellement normaux.

La même année, Aschaffenburg- (3), combattu par Schule, tire de l'étude de deux cent vingt-sept cas la conclusion que la catatonie de Kahlbaum et Thébéphrénie de Hecker sont deux variétés de la même maladie, la démence précoce, laquelle se termine toujours par une faiblesse intellectuelle d'une espèce particulière : elle consiste en une confusion singulière, en des absurdités et des tics de toute espèce qui se manifestent dans le langage et les actes.

En 1899, Christian (4) montre, dans une intéressante monographie, que la maladie décrite par Kahlbaum et Hecker constitue une véritable entité clinique, qu'il propose de désigner sous le nom de démence juvénile ou de démence j)récoce des jeunes gens. Il la considère comme le résultat non pas seulement d'un arrêt dé développement, mais encore d'une régression plus ou moins complète des facultés intellectuelles chez de^ sujets non héréditaires, primitivement et congénitalement sains. Mais Christian, sous le terme générique de démence juvénile, n'a guère visé que la variété hébéphrénique.

(1) MaÏchline. — Société de neuvoloqie et de psychiatrie de Moscou, 8 avril 189i, in Rev. neuroloq, 1894, p. 683.

(2) SciiOLZ. — Allg. Zeitschrift f. Psych., 1897.

(3) Aschaffenburg. — 28* congrès des aUénistes de l'Allemagne du Sud-Ouest à Karlsinihe (Allg. Zeîtsch. f. Psych., 1897.)

(4) Christian (Gharenton). — De la démence précoce des jeunes gens. Contribution à l'étude de l'héhéphrénie [Ann. Méd. Psych., 1899).

Au contraire, la même année, Kraepelin (1), dans la sixième édition de son traité de psychiatrie, complète sa première description de 1893 et distingue trois grandes formes de la démence précoce : hébéphrénique, catatonique et paranoïde.

Ainsi futconstiluée, grâce au professeur d'Heidelberg, la nosographie de la démence précoce, telle à peu près qu'ellea été adoptée enAllemagneetdanslesautres pays.

Depuis lors, ont paru un certain nombre] de travaux parmi lesquels nous mentionnerons : un mémoire de Finzi et Vedrani (2), qui concluent très nettement, de Texamen de treize observations, à Texistence en tant qu'entité clinique de la démence précoce ; une intéressante contribution de Séglas, (3) à Tétude de la démence paranoïde; une conférence faite à la Société de médecine de Gand par Sérieux (4), dans laquelle on trouvera un exposé très complet des idées de Kraepelin sur les trois formes de la démence précoce ; plusieurs observations publiées par des auteurs belges : Sano et Heilporn (5), Masoin (6), Meeus (7), etc. ; enfin une thèse de Masselon (8), élève de Sérieux, sur la psychologie des déments précoces.

(1) KRiRPELiN. — Psychiatrie y 6" édit. Leipzig, 1899.

(2) Finzi et Vi-drani. — Contr. clinico alla dottrina délia demenza précoce (Rivista sperimentale di frenatria, 1899).

(3) Séolas. — La démence paranoïde {Ann,med.psych., 1900).

(4) Sérieux. — La démence précoce [Gaz. hebdom. de méd. et de chir.y 10 mars 1901).

(f») Sano et Heilporn. — Un cas de catalonie [Bull, de la Soc. de méd. mené, de Belgique, sept. 1901).

(6) Masoin. — Remarques sur la catalonie [Journ. de neuroloy. no 4^ 1902).

(7) Meeus. — De la démence précoce chez les jeunes gens [Bull, de la Soc. de méd. ment, de Belgique, 1902).

(8) Masselon. — Psychologie des déments précoces, thcee Paris, 1902.

12 niSTORlQUE. — DÉFINITION.

Nous ne saurions prétendre à signaler ici tous les documents qui ont paru sur la démence précoce dans ces dernières années : ceux que nous venons de citer sufflsent à montrer qu'il existe actuellement dans presque tous les pays une tendance manifeste à admettre Texislence d'une nouvelle entité psychiatrique qui, après avoir été successivement désignée sous les appellations d'hébéphrénie, de folie de la puberté, de démence juvénile, etc., termes qui tous ont l'inconvénient de trop restreindre l'époque d'apparition des troubles psychiques, est aujourd'hui définitivement consacrée sous le nom de démence précoce.

La Démence précoce sera définie d'une manière à la fois suffisamment précise et suffisamment étendue lorsqu'on aura s péci fié V exacte sig^iificat ion de chacun des deux termes de cette expression.

Le mot Démence doit être entendu au sens psychiatrique, très restreint, d'affaiblissement des facultés mentales, [sensibilité, intelligence^ volonté,) quels que soient les troubles délirants, qui, par surcroit, viennent se greffer sur cette déficience psychique ; — et non au sens vulgaire et juridique [i), qui fait du mot démence un synony?ne de folie ou d'aliénation mentale.

Précocité doit s'entendre non seulement du jeune âge des sujets, chez qui le plus souvent apparaissent ces troubles démentiels, mais aussi de la rapidité avec laquelle ils s'installent, d'emblée, pour ainsi

(I) Art. 489 du code civil : <; Les causes de rinlerdiction sont au nombre de trois ; l'imbécillité, la démence et la fureur ».

Art. 64 du code pénal : « H n'y a ni crime, ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de Tactiou ou lorsqu'il y a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister »>.

HISTORIQUE. — DÉFlNITIOiN. !3

dire^ et sans être précédés d'autres troubles psychiques,

La démence précoce est donc un affaiblissement primaire et acquis des facultés intellectuelles, dont la spécificité est déterminée par la réunion de plusieurs symptômes qu'elle partage avec d'autres psychoses, mais qui en elle seule se trouvent réunis.

Suivant la prédominance de tel ou tel groupe de symptômes, nous distinguerons, avec Kreepelin, trois grandes variétés de démence précoce :

1° La forme hébéphrénique ou maniaque ;

2° La forme catatonique ou stupide ;

3° La forme paranoïde ou délirante (1).

11 est à peine besoin de dire que cette division est un peu artificielle, et qu'à côté de ces trois formes nettement caractérisées, il en existe plusieurs autres intermédiaires, réunissant et mêlant différemment les symptômes que nous avons schématiquement séparés.

Néanmoins, il semble utile et logique de grouper les malades et de montrer les aspects sous lesquels d'ordinaire ils se présentent, avant d'étudier l'évolution de la maladie, son diagnostic et son pronostic, les causes dont elle paraît dépendre, les lésions auxquelles

(1) Sérieux donne le nom de délirante à la forme hébéphrénique. Il nous a semblé que cette désignation était plus justifiée pour la forme paranoïde, encore que les trois termes : maniaque, stupide, délirante, ne soient pas exactement synonymes de ceux employés par Kraepelin.

Quant à la forme simple ou non délirante, admise également par Sérieux, elle nous a toujours paru être suivie de Tune des trois variétés classiques et ne constituer ainsi qu'une phase pré^ uionitoire de Taffection.

14 DÉMENCE HÉBÉPimpiQUE.

OQ a voulu la rattacher et enfin les applications médicolégales et thérapeutiques qu'elle suggère.

Il- DÉMENCE HÉBÉPHRÉNIQUE

Lhébéphrénie ou fclie de la puberté proprement dite (T,ê7), puberté; çpevitiç, démence) est la forme la plus commune de la démence précoce. Elle débute ordinairement de quinze à vingt-trois ans (Kraepelin) et se manifeste d'abord par des changements deThumeuret du caractère.

Troubles du caractère. — Des adolescents, des jeunes gens qui jusque-là s'étaient montrés norniaux sous tous les rapports, dont le développement intellectuel était satisfaisant, brillant même, quelquefois par certains côtés, qui avaient un caractère égal, enjoué, comme il convient à leur âge, deviennent brusquement, sans raison appréciable, tristes, moroses, irritables. Eux-mêmes ne semblent passe rendre complu du changement survenu en eux et se montrent le plus souvent incapables d'en fournir la moindre explication.

Altération des sentiments moraux {Dissociation affective^ Ziehen.) — A ces troubles du caractère, qui s'accompagnent de céphalée, d'insomnie, d'anorexie, etc., et qui font négliger aux malades leurs occupations habituelles, vient bientôt s'ajouter une altération profonde des sentiments affectifs et moraux, précédant en général celle des facultés intellectuelles proprement dites (dissociation affective de Ziehen) (1). Les malades

(1) Comptes rendus du X///« congrès international de médecine (Paris, 1900). Section de psychiatrie : Rapport sur les Psychoses de la Puberté.

DÉMENCE UÉUÉPIIKÉNIQUE.

ne témoignent aucune tendresse à leurs parents, supportent mal leurs réprimandes, souvent même quittent la maison familiale pour échapper à leur surveillance,

Fig. 1. — Démknce iiÉBÉPiiRâNiQUB. — Ç., 10 ans, couturière. — Début à 17 ans par la perversion des sentiments aflectifs, actes extravagants, divagations, grimaces, pleurs, etc. Gâtisme intermittent.

OU bien entrent en de violentes colères qui ne sont habituellement que le prélude des crises d'excitation par lesquelles le véritable caractère de la maladie va maintenant sVJfirmer.

16 DÉMENCE UÉBÉPUnÉNIQUE.

Alternatives d'excitation et de dépression. — Lorsqu'elle est établie, en effet, Thébéphrénie est caractérisée surtout par un état presque permanent d'excitation, entrecoupé de courts moments de calme ou de dépression. Cette excitation se traduit le plus souvent par un bavardage puéril et confus, et par un besoin irrésistible de mouvements. Le malade va, vient, se déplace sans but, forme mille projets plus ou moins extravagants, raconte des histoires extraordinaires, méconnaît toutes les règles de la bienséance, s'habille d'une façon bizarre, s'emporte à la moindre contradiction, brise les objets, lacère ses vêtements, ou bien, au contraire, se meta pleurer comme un enfant, demande pardon et recommence au bout de quelques minutes les mêmes excentricités (fig. 1).

Idées délirantes polymorphes. — Au milieu de cette agitation, habituellement entretenue par des hallucinations de la vue et de l'ouïe, on constate bientôt l'apparition d'un certain nombre de conceptions délirantes polymorphes, absurdes, contradictoires et dépourvues de tout caractère de systématisation. Ce sont le plus souvent des idées de richesses et de grandeurs qui viennent trahir l'affaiblissement des facultés mentales : une modeste ouvrière raconte qu'un homme très riche la remarquée, qu'il va venir la demander en mariage, qu'elle habitera un beau château, etc. ; et, en même temps, elle se met à découper en morceaux sa pauvre robe d'hôpital pour s'en faire, dit-elle, une toilette de mariée. Une autre de nos malades veut à tout prix se marier, épouser un docteur, un académicien, n'importe qui, pourvu qu'il soit riche; et, un instant après, elle ajoute : « Je serai sa maîtresse à l'étranger, sa femme en France » (tig. 2). .

DÉMENCE HÉBÉPHRÉNIQUE.

D'autres s'imaginent êlre d'une naissance illustre, collectionnent les photographies des membres d'anciennes familles régnantes et se fabriquent une

Fig. 2. — Démence hébéphrénique. — R., 24 ans, couturière. — Début à 17 ans par des idées erotiques et des idées de richesse. Accès d'excitation, fugues. Démence complèle depuis iïij,'ede21 ans, avec persistance de l'impulsivité.

généalogie de fantaisie. D'autres encore se croient appelés à de hautes destinées et ne révent qu'actions d'éclat: un garçon de dix-sept ans doit parlir au Transvaal, pour « casser les reins aux Anglais »; mais, G. Dbny et p. RoY. — Démence précoce 2

18 DÉMENCE nÉBÉPHRÉNIQUE.

en aliendant, il barbouille une feuille de papier de dessins informes, d'enluminures grossières, pour annoncer ses débuis dans ^n café-concert des boulevards.

Ces conceptions déliranles reflètent déjà la tendance de quelques-uns de ces malades à s'exagérer leurs propres mérites, à jouer un rôle diflFérent de celui auquel leur destinée les appelatt, tendance que nous retrouverons beaucoup plus marquée chez les démenls paranoïdes.

A côté des idées de richesses et de grandeurs, et simultanément, de manière à composer un délire polymorphe, chaotique et variable, on constate l'existence de préoccupations hypocondriaques ou mystiques, d'idées erotiques ou de persécution, etc.. On voit des jeunes filles qui, exaltant leur religiosité, s'imposent, en manière de pénitence, des privations absurdes, mangent des cheveux, de la terre, etc. Une jeune malade que nous observons croit qu'elle est enceinte, affirme qu'elle a accouché, décrit la sensation qu'elle a ressentie dans le ventre et les douleurs aux seins ; mais elle ajoute qu'elle a toujours eu ses règles; d'autres s'imaginent donner naissance à des souris ou des grenouilles.

Dépourvues de toute espèce de lien logique entre elles, ces idées délirantes, de couleur variable, et auxquelles s'associent souvent des désordres sensoriels et des troubles de la personnalité, présentent toujours rempreinte du fond démentiel sur lequel elles ont pris naissance (fig. 3).

Les éléments constitutifs de ces conceptions délirantes sont empruntés tantôt à des lectures ou à des rêves, tantôt à des interprétations fausses ou à des erreurs de jugement, tantôt enfin à des modifications 4^

DÉMENCE HÉBÉPHRÉNIQUE.

de la cœnesthésie ou à des troubles de la sensibilité générale ou spéciale. Le milieu dans lequel ont vécu

Fi^. 3. — Drmkkcr hébéphrèniqur. — D..., 32 ans. — Début des troubles psychiques entre 15 et 16 ans par un état d'anxiété, des idées de persécution, etc. Démence complète au bout de trois ans. (Pue à l'obligeance de M. le D"* Séglas.)

les malades jusqu'à Téclosion des phénomènes morbides peut aussi donner un cachet spécial à leur délire.

20 DÉMENCE HÉBÉPHRÉNIQUE.

C'est ainsi que Ton retrouve rinûuence de pratiques religieuses exagérées dans les préoccupations d une jeune fille qui veut sauver la France impie,àrinslar de Jeanne d'Arc; de même aussi celle des conversations habituelles aux ouvrières des ateliers parisiens dans les idées éroto-mégalomaniaques d'une jeune modiste qui quitte ses parents et s'abandonne au premier venu dans la rue, etc. Mais nous n'insistons pas sur ces faits parce qu'il n'y a rien là qui soit spécial à la démence précoce.

Troubles du langage. — Le langage, écrit ou parlé, par lequel se traduit le délire hébéphrénique, présente une forme adéquate à son contenu. La construction grammaticale de la phrase est habituellement respectée, au moins au début; elle est souvent même redondante et compliquée à plaisir, au point d'en rendre impossible l'analyse logique ; certaines tournures, certaines phrases reviennent sans cesse. Des ellipses continuelles, de^ longues périodes, où s'entassent incidentes sur incidentes, finissent par enlever tout sens général aux écrits, formés par l'accumulation de toutes ces propositions, lesquelles, isolées, demeurent grammaticalement correctes.

En outre, les écrits et les discours des hébéphréniques sont remarquables par l'emploi de locutions puériles ou triviales, de sentences prudhommesques, de termes scientifiques pris à contre-sens. Ces malades ont aussi une tendance à contrefaire la langue avec des expressions étrangères impropres; ils empruntent au répertoire des casernes ou des champs de courses des néologismes non euphoniques, parfois même forgent et inventent de toutes pièces des mots dont il est difficile de retrouver l'origine psychologique.

DÉMENCE nÉBÉPHRÉiNIQUE. 21

Troubles de la mimiqvLe{Paramimie hébephrenique, Ziehen). — L'affectation et la recherche du langage se retrouvent dans les attitudes et dans les gestes. Les actes les plus simples (donner la main, tirer la langue) son t exécutés d'une manière bizarre ; les poses manquent de naturel et semblent théâtrales. Ces excentricités d'allures et de maintien s'observent même chez des sujets dont rintelligence, en apparence du moins, ne paraît pas encore très troublée. Sous le nom de Paraîïiimie hébéphrénique^ Ziehen a insisté d'une façon particulière sur cette « discrépance entre les troubles intellectuels et les réactions mimiques», et considère cette dissociation comme un des principaux caractères imprimés par la puberté à toutes les affections mentales qui apparaissent à cette époque de la vie. Il est certain que dans les trois formes de la démence précoce, on rencontre presque constamment cette absence absolue de concordance entre le ton émotionnel du délire, d'une part, et les troubles moteurs ou lattitude générale, d'autre part : tel malade qui sera resté des journées entières silencieux et immobile, dans la tristesse et l'abattement du mélancolique, se mettra tout à coup à rire stupidement, ou rompra son silence obstiné pour exprimer quelque calembour inepte. Une fillette de quinze ans veut faire la grande dame, morigène sa sœur aînée qui en a vingt-cinq, lui donne des conseils sur ses lectures, sur son mariage, veut régenter toute la maison ; puis quelques minutes plus tard elle va gambader, se rouler sur l'herbe, ou se livrer à des jeux de garçon avec l'impudeur des toutes petites filles (Krafft-Ebing). Un jeune présomptueux veut être traité en homme fait, prend des airs d'importance, et le lendemain on le voit, pour une petite égratignure au doigt,

2â DÉMENCE HÈBÉPHRÉ.MQUE.

se lamenler, déclarer qu'il ne peut plier la main, que la gangrène va s'y mettre, etc. Plus manifeste encore apparaît la contradiction, chez ce dément précoce, auquel on présente une fleur odorante et qui, tout en déclarant éprouver une sensation agréable, esquisse une grimace de déplaisir (Masselon).

Impulsivité. Fugues. — L'excitation hébéphrénique ne se traduit pas seulement par de l'agitation, des accèsde colère, desactesdésordonnés,desdiscoursincohérents, etc. Elle donne encore lieu à des réactions motrices très violentes qui obligent à soumettre les malades à une surveillance incessante : nous avons déjà signalé les brisd'objets, la lacération des vêlements auxquels ils se livrent dans leurs moments d'égarement : c'est là, pour ainsi dire, la monnaie courante des colères hébéphréniques. Mais de tels malades ne s'en prennent pas seulement aux choses, ils s'attaquent aussi aux personnes: soudainement, impulsivement, sans que rien puisse le faire prévoir, ils se jettent sur leur voisin, lui donnent un soufflet, lui arrachent les cheveux, lui lancent un objet à la têle, etc. Ces impulsions sont très fréquentes chez les hébéphréniques et obligent les personnes qui les soignent à garder toujours une attitude défensive, même et surtout dans les phases de dépression qui interrompent de temps à autre les périodes d'excitation : les malades, qui restent alors silencieux, inertes et paraissent absolument inoffensifs, tout à coup, sous l'influence de leurs représentations mentales pénibles ou de leurs hallucinations, se lèvent subitement, comme mus par un ressort et commettent des actes de violence. Le calme n'a donc jamais chez eux de racines bien profondes et leur conscience reste toujours plus ou moins troublée (fig. 4).

DÉMEiNCE UÉBÉPHHÉNIQUE.

Toutefois, on ne coàstale jamais de véritables impulsions homicides ou suicides : une de nos malades a

Fig. 4. — Démence hébéphrénique. — Men..., 28 ans, fleuriste. — Début à 17 ans par des troubles du caractère, bientôt suivis d'excitation et de divagations, sans idées délirantes proprement dites. Hallucinations de la vue. Converse continuellement avec des interlocuteurs imaginaires. Propos complètement incohérents. Variabilité très grande de l'humeur. Impulsions.

bien été retrouvée dans un puits; mais elle y était descendue sans trop savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre compte du danger qu'elle courait.

24 DÉMENCE G.VTATONIQUE.

La cause de ces impulsions subites peut aussi être cherchée dans la variabilité de Thumeur que nous avons déjà signalée comme un des phénomènes avant-coureurs de Thébéphrénie et qui persiste pendant toute sa durée.

C'est encore à des impulsions irraisonnées qu'obéissent les hébéphréniques qui abandonnent le domicile de leurs parents. Nous reviendrons plus loin sur les caractères qui permettent de distinguer ces fugues de celles des épilep tiques, des hystériques, des dégénérés, etc.

Tel est, rapidement esquissé, le tableau de Thébéphrénie à ses deux premières périodes. Au bout d'un temps variable, mais qui n'excède pas deux ou trois années, les idées délirantes disparaissent progressivement et laissent le champ libre au seul état démentiel. C'est alors la période terminale de la maladie, dont les caractères seront étudiés plus loin, car ils se confondent avec ceux des autres formes de la démence précoce.

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