‹ La démocratie autoritaire aux États-Unis: le général André JacksonChapitre 14 sur 31 · A. JACKSON · texte numérisé non relu

A. JACKSON

» major-général. »

L*ordre fut exécuté et le juge fut conduit en prison. Quelques jours plus tard, il était expulsé jusqu'à la nouvelle officielle de la ratification de la paix. Quant à Louaillier, il fut déféré à une cour martiale sous la prévention d'espionnage et d'excitation à la révolte.

La dépêche officielle arriva enfin le 13 mars. Jackson la publia, congédia la milice et les volontaires, ordonna l'élargissement des prisonniers

arrêtés en vertu de la loi martiale et déclara que ce régime d'exception cesserait d'être en vigueur. Louaillier fut, en conséquence, mis en liberté, et le juge Hall put rentrer chez lui. Mais l'atteinte portée, dans leur personne, à la liberté individuelle était trop grave pour rester impunie, et le général Jackson fut assigné à comparaître le 24 mars, à dix heures du matin, devant la cour de district des Etats-Unis sous la prévention de contempt ofthe court , à raison du maintien de la détention de Louaillier au mépris d'un writ d'habeas corpus régulièrement délivré et à raison de l'arrestation du juge qui avait délivré l'ordre de mise en liberté.

Jackson parut devant la cour en habit de ville, entouré d'une foule immense qui lui faisait cortège. Il refusa de répondre aux questions qui lui furent adressées, déclarant s'en référer au mémoire rédigé par son défenseur Livingston. La cour le déclara coupable et le condamna sans débat à une amende de 1000 dollars.

Cette condamnation, prononcée contre un général victorieux dans la ville même qu'il

venait d'arracher à l'invasion, consacrait par un mémorable exemple l'autorité souveraine de la loi, l'inviolabilité de la liberté individuelle et l'indépendance du pouvoir judiciaire. Mais la grandeur d'un tel spectacle échappe à l'instinct des masses comme aux passions des partis. Les manifestations bruyantes de l'enthousiasme populaire accueillirent Jackson à la sortie de l'audience. La multitude arrêta une voiture qui passait, en fit descendre des dames qui l'occupaient, détela les chevaux et traîna le condamné comme un triomphateur jusqu'à sa maison. Le parti démocratique ressentit comme une injure la condamnation qui avait frappé son héros et en poursuivit la réparation avec une persévérance obstinée. Plus d'un quart de siècle après les événements quenous venons de raconter, le Congrès fut saisi d'une proposition tendant à faire restituer à Jackson le montant de l'amende qu'il avait payée et les intérêts cumulés de cette somme. Deux fois repoussée ou ajournée,celte proposition fut enfin votée le 8 janvier 1844, vingt-neuvième anniversaire de la victoire de la Nouvelle-Orléans.

Présidence de Monroe. — La politique de conciliation et l'esprit de parti. — Le cabinet de Monroe. — Guerre contre les Indiens séminoles. — Le général Jackson envahit la Floride. — Exécution de deux sujets anglais. — Conflits diplomatiques. — Dépêche du secrétaire d'État J. Q. Adams

— Débats au Congrès. — Jackson gouverneur de la Floride.

— Les pouvoirs du capitaine général de l'île de Cuba. —

— Arrestation de l'ancien gouverneur espagnol et querelle nouvelle avec le pouvoir judiciaire.

Les quelques mois qui suivirent la délivrance' de la Nouvelle-Orléans furent remplis pour Jackson par de continuelles ovations. Les dames de la Louisiane lui avaient offert avant son départ une épingle en diamants et avaient fait hommage à mistress Jackson d'une magnifique pa-

rure de topazes ; à l'arrivée du général à Nashville, le gouverneur du Tennessee lui remit solennellement une épée d'honneur. Après un court intervalle de repos à Tllerraitage, Jackson se rendit à Washington, où l'attendait une rcceplion triomphale. Le vieux Jefferson, alors âgé de quatre-vingts ans, quitta sa retraite de Monticcllo pour présider à un grand banquet qui lui fut offert et lui porta un toast en ces termes :

« Honneur à celui qui a comblé la mesure de la gloire de son pays ! »

Jackson profita de son séjour à Washington pour entrer en relations avec tous les personnages marquants dn parti républicain; il sella particulièrement avec le secrétaire de la guerre Monroe, dont îl avait eu à se louer pendant la campagne de la Louisiane. Monroe succéda l'année suivante à Madison comme président des États-Unis. C'était le quatrième président que donnait à la république américaine Tétat de Virginie. Tour à tour officier pendant la guerre de l'Indépendance, ministre plénipoten-

tiaire près des cours de Paris, de Madrid et de Londres, secrétaire d'État, puis secrétaire de la guerre pendant les dernières luttes avec l'Angleterre, Monroe avait été constamment et activement mêlé aux affaires publiques. Il y avait montré, dans des circonstances, difficiles un patriotisme sincère, une grande modération d'esprit, une certaine timidité qui le faisait hésitermoins devant les responsabilités à porter que devant les résolutions à prendre, un jugement lent, mais sûr S qu'égarait parfois une excessive préoccupation de l'opinion publique, dont il suivait les Uuctualions avec la docilité particulière aux politiques de l'école de Jefferson. Au moment où il arrivait au pouvoir, !< s luttes ardentes des partis avaient cessé ; le fédéralisme n'était plus qu'un glorieux souvenir; les questions de principes avaient fait place aux rivalités de personnes ; et le parti républicain, dont la prédominance était désormais incon-

1. Jefferson avait coutume de dire de lui : « Il est lent, mais, si on lui laisse le temps, son jugement est infaillible. » (Tucker, History of the United States, t. III, p. 406.)

Ot LA DÉMOCRATIE AUTORITAIRE

testée, semblait disposé à tempéier dans la pratique du gouvernement la rigueur de quelques-unes de ses anciennes doctrines.

C'était en somme une politique de conciliation qu'allait faire prévaloir l'administration prudente et sans éclat du président Monroe. En adressant au nouvel élu ses félicitations, Jackson jugea Toccasion favorable pour donner à cette politique une adhésion publique. Sa lettre, qui porte la date du 12 novembre 1816 et dont on attribua la rédaction à son ami le major Lewis, chez lequel il se trouvait alors*, a le caractère

1. Jackson, ainsi quo nous l'avons dit, n*avail reçu qu'une iustnirtion fort incomplète et aurait été hors d*é(atdc rédiger lui-môme un document politique de quelque importance : mais il sut) daas toutes les circonstances de sa vie, trouver de fidèles et habiles interprètes de ses pensées, et ses proclamations, messages et écrits de toute nature, présentent un caractère d'originalité et d'unité (pii atteste la part personnelle quMl prit à leur composition. On raconte que, le lendemain de la publication de son message présidentiel du 7 décembre 18:29, qui eut un très grand succès, il demanda à un de ses familiers, le général Armbrister, ce qu'on en disait dans le public : « On dit, répondit celui-ci, que c'est un morceau de premier ordre, mais personne ne vous en croit l'auteur. — Soit, répliqua le président, mais est-ce que je n*ai pas eu tout autant de mérite à mettre la main sur un homme capable de récrire? » (Atlantic Review, avril 1880.)

d'un véritable programme de gouvernement et présente un étrange contraste avec la politique exclusive et violente qu'il devait inaugurer quelques années plus tard.

« Tout dépend, écrivait-il au nouveau président, du choix de votre ministère. En choisissant sans acception de parti des hommes connus par leur probité, leurs vertus, leur capacité et leur fermeté, vous tendrez à déraciner, si vous n'y réussissez entièrement, ces sentiments qui, dans d'autres occasions, ont apporté tant d'obstacles à la marche du gouvernement, et vous aurez peut-être la satisfaction et l'honneur d'unir un peuple jusqu'ici politiquement divisé. Le premier magistrat d'une grande et puissante nation ne devrait jamais se laisser influencer par l'esprit de parti. Sa conduite devrait être libérale et désintéressée; il devrait toujours se souvenir qu'il représente la totalité et non une fraction de la nation. C'est ainsi que vous élèverez le caractère national et que vous acquerrez pour vous-même une impérissable renommée.

Ce sont les sentiments d'un ami; ce sont, si je

sais lire dans mon âme, les vœux d'un véritable patriote. »

Monroe obéit à ces sages et patriotiques inspirations lorsqu'il réunit pour former son cabinet des bommes d'origine diverse et que les événements devaient placer dans des camps opposés. 11 prit pour secrétaire de la Trésorerie W. 11. Crawford, légiste distingué de la Géorgie, qui avait été son compétiteur à la présidence; il confia les fonctions de secrétaire de la guerre à un jeune et ardent orateur en qui allaient bientôt se personnifier les passions et les audacieuses revendications du Sud, John Galhoun; en même temps, il appelait comme secrétaire d'Etat à la direction des relations extérieures le négociateur du traité de Gand, John Quincy Adanis, fils du successeur immédiat de Washington, et l'un des plus dignes représentants de cette forte race des puritains de la Nouvelle- Angleterre qui a donné à la nation américaine, au dire de M. Gladstone, son type le plus accompli et le plus viril.

Les débuts de la présidence de Monroe furent

troublés par ragitation qui régnait parmi les Indiens Séniinoles de la Floride, auxquels s'étaient joints un certain nombre d'esclaves fugitifs de la Géorgie et les débris de la tribu des Creeks, que Jackson avait rejetés au delà de la frontière. Des circonstances particulières avaient contribué à développer cette agitation et lui donnaient une certaine gravité. La domination espagnole, à laquelle venaient de se soustraire les colonies de l'Amérique du Sud, était singulièrement affaiblie dans la Floride. Il semblait que ce vaste territoire fût déjà une proie offerte à toutes les convoitises; des flibustiers y étaient débarqués en arborant le drapeau des nouvelles républiques hispano-américaines ; des spéculateurs des États-Unis y accouraient en foule pour recueillir les premiers les bénéfices d'une annexion en vue de laquelle des négociations allaient s'ouvrir; enfin des commerçants anglais, indifférents aux destinées futures du pays, se préoccupaient uniquement de se créer des relations directes avec les Indiens et de conquérir dans les tribus une influence

propre à assurer le succès de leurs entreprises. A la faveur de cet état d'anarchiC; les Séminoles avaient à plusieurs reprises tenté des incursions sur le territoire de la Géorgie et y avaient commis des déprédations auxquelles le général Gaines, chargé de la défense de la frontière, avait répondu en livrant aux flammes un de leurs villages. Les Indiens, usant à leur tour de représailles, arrêtèrent un bateau qui se rendait au fort Scott et massacrèrent l'équipage et les passagers. Le gouvernement résolut de mettre un terme à ces agressions et appela Jackson au commandement des troupes de la frontière.

Ce dernier accepta d'autant plus volontiers celte mission qu'il espérait y trouver l'occasion de réaliser un de ses projets favoris. Quelques années auparavant, il avait reçu à FHermitage la visite d'un aventurier politique qui avait joué un moment un rôle considérable, mais dont la carrière s'achevait au milieu de la déconsidération publique et sur lequel pesait une accusation' de haute trahison. Aaron Burr,

qui avait été vice-président des États-Unis, qui avait disputé la présidence à Jefferson, mais qui avait dû renoncer à la vie publique à la suite du duel dans lequel il avait tué Ilamilton, avait rêvé le renversement de la domination espagnole dans TAmérique du Nord, la conquête du Mexique et la création à son profit d'un nouvel empire auquel, si l'on en croit ses adversaires, il aurait espéré rattacher quelques États démembrés de l'Union ^

Ces vastes desseins formèrent le sujet habituel des entreliens de l'Hermitage. Jackson n'était pas homme à repousser cette politique de flibustiers, que devait si audacieusement pratiquer le parti dont il fut le chef et à laquelle il devait s'associer lui-même en préparant la scandaleuse annexion du Texas. A partir de cette époque, l'idée de la conquête de la Floride

1. Poursuivi en 1807 (Fannée môme de sa visite à THermitage) à raison de ses projets de démembrement de FUnion, Aaron Burr fut acquitté, faute de preuves suffisantes. Mais Topinion générale se prononça si énergiquement contre lui qu'il dut quitter l'Amérique pendant plusieurs années pour échapper à la réprobation dont il était l'objet.

paraîf s'être emparée de son esprit. Nous Tavons vu, dès 4813, dans une lettre au secrétraire de la guerre, réclamer l'honneur de € planter l'aigle américaine sur les remparts de Pensacola et du fort Saint-Augustin ».

L'expédition qu'il était chargé de conduire contre les Indiens Séminoles lui offrit un prétexte qu'il jugea excellent pour reprendre cet ancien projet, et il s'empressa d'écrire au président que c si la possession de la Floride était jugée désirable pour les États- Unis, il se chargeait de l'assurer en soixante jours ».

Sans attendre une réponse officielle à ces étranges ouvertures, il envahit la Floride à la tête d'un corps de milice et de volontaires formé dans les États les plus voisins, s'empara de Saint-Marks, sous le prétexte que les officiers espagnols avaient encouragé l'hostilité des Indiens, chargea un de ses lieutenants de prendre possession du fort Saint-Augustin, marcha luimême sur Pensacola, chassa le gouverneur du fort Barancas, ou il s'était réfugié, fit capituler

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les troupes espagnoles et les remplaça par une garnison américaine.

Ce n'était pas assez d'avoir ainsi, sans déclaration de guerre et sans motif avouable, envahi le territoire d'une nation amie et de l'avoir traité en pays conquis; dans cette rapide et brutale incursion, Jackson avait trouvé deux sujets anglais, nommés Arbuthnot etArmbrister, au milieu des Indiens avec lequels ils étaient en relations de commerce. Il les considéra, au mépris du droit des gens, comme des prisonniers de guerre, et, malgré leurs protestations, il les traduisit devant une cour martiale. Arbuthnot était un vieillard de soixante-dix ans : il résulta des débats qu'il avait témoigné aux Indiens une vive sympathie, qu'il les avait assistés de ses conseils et engagés à faire valoir les droits que leur reconnaissaient sur certains ter* ritoires les stipulations du traité de Gand, qu'enfin il les avait avertis de la marche de l'armée de Jackson et qu'il avait ainsi facilité leur retraite. Aucune autre charge ne put être établie contre lui. Il n'en fut pas moins déclaré coupable

d'avoir excité les Cr^eks à faire la guerre aux États-Unis, et condamné à mort. Quant à Armbrister, ancien lieutenant de la marine britannique, contre lequel était dirigée la même accusation, son crime avait consisté à résister avec une poignée d'Indiens à l'invasion en pleine paix d'une province espagnole par une armée américaine. La cour martiale le condamna pour ce fait, comme son malheureux compatriote, à la peine capitale : toutefois, sur la demande d'un des juges, l'affaire fut soumise à une délibération nouvelle, et la sentence primitive prononcée contre Armbristcr fut commuée en une condamnation à cinquante coups de fouet et à douze mois de travaux forcés avec boulet et chaîne. Jackson considéra cette atténuation de peine comme un acte d'impardonnable faiblesse et ne craignit pas d'annuler, de sa propre autorité, la seconde sentence de la cour. Il fit en conséquence pondre Arbulhnot et fusiller Armbrister dans la matinée du lendemain.

La nouvelle de cette double exécution causa en Angleterre une émotion profonde. La presse

se fit l'écho de rindignation publique : la question fut portée devant le parlement, et l'on peut se demander quelles auraient été les conséquences de ce débat si lord Castlereagh, évoquant, comme le fit plus tard^ lord Palmerston dans des circonstances bien différentes, le classique souvenir du Civis romamis sum, avait revendiqué comme lui avec une hautaine éloquence les inviolables privilèges des citoyens britanniques répandus sur tous les points de l'univers. Mais le cabinet anglais ne jugea pas opportun de se livrer à une' manifestation de ce genre au lendemain du rétablissement si longtemps désiré de la paix générale, et, préoccupé des périls d'une nouvelle rupture avec les Etats- Unis, il parvint, non sans effort, à calmer les esprits et à étouffer l'incident.

L'injustifiable agression de Jackson n'avait pas moins sérieusement compromis les relations des États-Unis avec l'Espagne. Le ministre espagnol, don Luis de Onis, protesta en termes énergiques et déclara qu'il ne reprendrait les négociations ouvertes pour la cession de la Flo-

ride que lorsque son gouvernement aurait obtenu satisfaction. L'embarras était grand à Washington. Le cabinet était divisé sur la conduite à tenir. Le président estimait que Jackson avait outre-passé ses instructions, et Galhoun demandait qu'il fût formellement désavoué. Mais celte opinion fut combattue par le secrétaire d'Etat, John Quincy Adams*.

Il soutint que la violation des instructions reçues était plus apparente que réelle et que la conduite de Jackson pouvait se justifier tant par les nécessités impérieuses de la situation que par l'attitude ouvertement hosiile du gouverneur de la Floride. Il reconnaissait que la question était d'autant plus délicate qu'elle n'intéressait pas seulement les relations internationales, mais qu'elle touchait à un grave problème constitutionnel, en ce qu'elle impliquait le droit pour le pouvoir exécutif d'autoriser les hostilités sans déclaration de guerre par le Congrès. Quant à lui, il n'hésitait pas à reconnaître ce droit loi'sque

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