PREMIERE PARTIE
L'enfance d*André Jackson. — Un prisonnier de guerre de quatorze ans. — Jackson perd sa mère. — Il se destine au barreau. — Les légistes aux États-Unis.
Au commencement du xvii* siècle, Jacques V' envoya dans le nord de l'Irlande une colonie d'Écossais presbytériens pour repeupler les parties de la province d'Ulster dévastées par la guerre et confisquées au profit de la couronne d'Angleterre. Les nouveaux venus prirent racine dans le pays et s'y confondirent peu à peu avec
les débris de l'ancienne population indigène. De celle fusion sortit une race d'une originalité singulière, en qui l'impétueuse ardeur du caractère irlandais s'unit à la rude énergie, à l'esprit pratique, processif et obstiné de la nation écossaise. Cette race laborieuse et forte fournit un ample contingent à l'émigration du Nouveau- Monde et donna aux États-Unis plus d'un homme illustre. C'est à elle qu'ont appartenu Calhoun, le grand orateur du Sud et le doctrinaire de l'esclavage, le président Polk, le célèbre journaliste Horace Greeley, et celui de tous qui en a -conservé le plus profondément l'empreinte, le général André Jackson.
Le grand-père de ce dernier était un modeste marchand drapier de la petite ville de Carrickfergus, située à neuf milles de Belfast. En 1765, Je iplus jeune de ses quatre fils émigra en Amériqiue avec sa femme, Elisabeth Hutchinson, qui appartenait à une pauvre famille de cultivateurs des environs. Ils débarquèrent à Charleston et se rendirent à 160 milles au nord de cette ville ^ians un seulement où s'étaient déjà fixés un
grand nombre de leurs compatriotes et qu'avait occupé précédemment la tribu indienne des Waxhaws. C'était une région fertile, située sur la frontière des deux Carolines, arrosée par la rivière la Catawba, et formant une sorte d'oasis au milieu des sombres forêts de pins dont ce pays était couvert. André Jackson et sa femme y vécurent pendant deux ans de la vie des pionniers américains, habitant une cabane formée de troncs d'arbres à peine équarris, défrichant la forêt et cherchant à conquérir par le fer et le feu un sol rebelle et sauvage. La fièvre des bois interrompait souvent ces rudes labeurs : affaibli par les fatigues et les privations, le pauvre émigrant de Carrickfergus ressentit les atteintes du mal et y succomba. Sa femme restait veuve avec deux enfants et dans un état de grossesse avancée. Quelques jours après la mort de son mari, le 15 mars 1767, elle donna le jour, dans un misérable log house où elle avait été recueillie, à un fils qui reçut, comme son père, le prénom d'André.
Le futur président des États-Unis passa les
A LA DÉMOCRATIE AUTORITAIRE
premières années de son enlance dans le seulement où il était né, chez un oncle qui possédait quelque aisance. Sa mère, qui, dans ses rêves d'ambition, aspirait à faire de lui un ministre presbytérien, l'envoya à l'école voisine. La somme de connaissances qu'il y acquit fut assez médiocre : il apprit tout juste à lire, à écrire et à compter; et son orthographe resta toujours d'une remarquable incorrection. Il excellait dans les exercices du corps : mais il passait pour un écolier sauvage, turbulent, d'une humeur emportée et d'un caractère intraitable.
Les événements ne tardèrent pas d'ailleurs à interrompre son éducation et à troubler profondément sa vie. Il avait neuf ans lorsque fut signée la déclaration d'indépendance des États-Unis : quatre ans plus tard, il voyait les troupes anglaises envahir le pays qu'habitait sa famille et saccager le modeste logis de sa mère. Mistress Jackson fut forcée de s'enfuir précipitamment avec son beau-frère et ses enfants pour chercher un asile à quelques milles de là. A cette époque, son fils aîné Hugues, qui s'était engagé et qui
avait pris part aux premiers combats de Tindépendance, venait de mourir des suites de ses fatigues. André, qui avait à peine quatorze ans, et son frère Robert, un peu plus âgé que lui, se joignirent à des bandes de partisans qui tenaient la campagne contre les troupes anglaises. Ils furent rencontrés et pris par une colonne de dragons. Un officier brutal ordonna à André de nettoyer ses bottes : l'enfant refusa fièrement et demanda à être traité en prisonnier do guerre. Sa réponse lui valut un coup de sabre, dont il porta toute sa vie la cicatrice. « Je suis sûr qu'il s*en sera souvenu à la Nouvelle-Orléans, » disait un de ses parents à son historien M. Parton. Son frère eut à subir les mêmes violences : tous deux furent emmenés à 4-0 milles du lieu où ils avai^t été trouvés, dans la ville de Camden, où étaient réunis de nombreux prisonniers. On les jeta dans un, obscur et étroit cachot, sans lits, sans secours médicaux, et sans autre nourriture qu'une ration de pain insuffisante. La petite vérole sévissait au milieu de cette agglomération , et les deux frères ne tardèrent pas à éprouver
les effets de la contagion. Ils étaient à peine hors de danger lorsque leur mère, qui les avait rejoints, parvint, à force de démarches, à les faire comprendre dans un échange de prisonniers. La courageuse femme ramena ses deux fils épuisés par les faligues et la maladie, couverts de vêtements en lambeaux et montés sur deux chevaux qu'ils avaient à peine la force de conduire. Ils furent surpris au milieu de la route par une pluie torrentielle et glaciale. Deux jours après, Robert était mort; André avait le délire et une fièvre ardente; mais la vigueur de sa constitution et les soins de sa mère le sauvèrent.
Il venait d'entrer en convalescence lorsque mistress Jackson fut appelée à Charleston par des parents prisonniers sur les pontons qui réclamaient sa présence et ses soins. Elle quitta le chevet de son enfant malade pour ne plus le revoir. Les épreuves qu'elle avait supportées d'un cœur si ferme avaient surpassé ses forces ; en revenant de Charleston, elle fut obligée de s'arrêter chez un de ses cousins et elle y mourut
avant que la nouvelle de sa maladie fût parvenue à son fils.
André Jackson avait alors quinze ans : il était orphelin, sans asile et sans ressources. Tous ceux qu'il avait aimés lui avaient été presque en même temps enlevés, et le souvenir de ces premières douleurs devait rester attaché d'une manière ineffaçable, dans son âme de patriote, à la mémoire des luttes et de la conquête de l'indépendance de son pays.
Dès que ses forces le lui permirent, il alla demeurer chez un de ses cousins, sellier de son état, et travailla quelque temps avec lui. Mais il ne larda pas à renoncer à ce travail manuel et il retourna au lieu où s'était écoulée sa première enfance, pour y diriger une petite école. Son instruction personnelle était trop bornée pour qu'il pût espérer de grands succès dans la carrière de l'enseignement. Cependant il y gagna quelque argent, et ces modestes économies lui permirent de se livrer à l'étude pratique du droit.
La paix venait d'être conclue avec l'Angleterre
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et l'indépendance des Étals-Unis était irrévocablementconquise. Les légistes américains avaient joué un grand rôle dans la période de luttes qui venait de se terminer; ils allaient en remplir un plus considérable encore dans la pratique et le développement des institutions nouvelles. Accoutumés par l'étude des lois à remonter aux principes du gouvernement, préparés, par le respect des précédents qui forment la base de la jurisprudence anglaise, à maintenir l'esprit de tradition contre les entraînements populaires, également propres, à raison de leurs habitudes de discussion publique et d'obéissance à la chose jugée, à prendre part à la confection des lois et à en assurer l'exécution, ils devaient former la classe politique supérieure et, comme Ta dit Tocqueville, l'aristocratie véritable de la République des États-Unis. Cette prédominance nécessaire des hommes de loi dans la démocratie américaine frappait déjà tous les esprits clairvoyants, et, de toute part; de jeunes ambitions se sentaient attirées vers une profession qui semblait devoir ouvrir à la fois à des hommes
laborieux et actifs le chemin de la fortune et l'accès de la vie publique. Ce fut dans ces dispositions que Jackson se rendit à Salisbury, petite ville de la Caroline du Nord, et qu'il entra dans l'étude d'un solicitor nommé Spruce Mac Cay, chez lequel il resta deux ans. L'exiguïté de ses ressources et les lacunes de son éducation antérieure ne lui permettaient pas de se livrer à des études théoriques de jurisprudence, mais il acquit l'expérience des affaires et les notions pratiques de procédure indispensables à l'exercice de la profession d'avocat, et il obtint, en 1787, l'autorisation d'exercer cette profession auprès des cours de la Caroline du Nord.
C'était alors un grand jeune homme de vingt ans, d'une taille élevée et assez élégante; une épaisse chevelure d'un blond ardent encadrait sa longue et maigre figure aux traits irréguliers mais expressifs; ses yeux bleus au regard fixe et perçant révélaient la pénétration de son intelligence, la violence de son caractère et, par-dessus tout, l'indomptable énergie de sa volonté. C'était
un excellent cavalier,un habile tireur,un amateur
passionné de courses de chevaux et de combats de coqs, assez disposé à abandonner, pour les séductions et les périls de la vie aventureuse de la frontière, la laborieuse et monotone existence de l'étude du solicitor.
Départ de Jacksoa pour le Teanessee. — Un avocat pionnier. — Mariage de Jackson. — Ses débuts au Congrès des États* Unis. — Ses fonctions judiciaires et ses opérations commerciales. — UHermitage.
La destinée du jeune légiste de Salisbury allait bientôt lui ouvrir une carrière nouvelle merveilleusement appropriée à son humeur aventureuse et à sa rude énergie. La nation américaine, à peine sortie des épreuves de son affranchissement, commençaitàbriser le cercle étroit de ses premières frontières, et cédait à ce grand mouvement d'expansion dans la direction de l'Ouest, qui ne devait trouver son terme que sur les
bords de l'océan Pacifique. De hardis pionniers, attirés par les récits d'Indiens vagabonds vers des régions inexplorées, défrichaient - les immenses forêts qui couvraient le sol, chassaient les animaux sauvages qui peuplaient ces vastes soUtudes, cultivaient cette terre dont ils étaient les premiers maîtres, y groupaient des cabanes qui formaient le noyau d'un village et bientôt d'une ville. Les Indiens disparaissaient peu à peu, refoulés par la race conquérante, et la civilisalion américaine prenait possession d'un nouveau territoire. Telle était alors la condition de cette région comprise entre la chaîne des AUeghanys etleMississipi qui forme aujourd'hui rétat de Tennessee et qui, dans la jeunesse de Jackson, dépendait encore de la Caroline du Nord. Quelques milliers de seUlersy étaient déjà fixés, et le patron de Jackson, Spruce Mac Gay, venait d'y être attaché à la première cour de justice dont le siège devait être à Jonesboro. Un autre homme de loi de Salisbury, John Mac Nairy, fut nommé juge de la cour suprême pour le district occidental du Tennessee et offrit à Jack-
son de remplir, dans ce district, les fonctions de public proseciitor. C'était un emploi assez peu enviable et qui n'était pas sans périls au milieu de ces rudes populations, et dans un pays sauvage éloigné d'environ 500 milles des parties populeuses de la Caroline du Nord. Mais Jackson n'était pas homme à s'émouvoir de ces périls et il partit gaiement à cheval pour celte lointaine destination, en compagnie du nouveau juge, de son greffier et de quelques jeunes avocats. La petite caravane traversa cette région montagneuse dont la solitude n'était interrompue de temps à autre que par le passage de quelques familles d'émigrants qui partaient, le fusil et la pioche sur l'épaule, à la recherche de la fortune. Elle s'arrêta quelques semaines à Jonesboro qui élait alors la principale ville du Tennessee oriental, et y attendit une escorte qui devait la conduire, par une route récemment ouverte à la future capitale de l'État, Nashville. Elle arriva dans cette dernière ville à la fin d'octobre 1788, au moment où venait d'être ratifiée la constitution des États-Unis et où allaient être nommés
les électeurs chargés de procéder à la première élection présidentielle.
Le pays qu'allait habiter Jackson était une riante et riche contrée dominée par des collines boisées et traversée par le cours sinueux d'un des affluents de TOhio, le Cumberland. La vallée du Cumberland était alors l'un des avant-postes de la civilisation ; les Indiens y faisaient de fréquentes incursions et y menaçaient sans cesse la sécurité de la population émigranle encore peu nombreuse; les émigrants eux-mêmes semblaient avoir, au milieu des dangers de celte aventureuse existence, contracté les mœurs violentes de la vie sauvage : les querelles, les attaques à main armée, les disputes pour la possession du sol étaient incessantes et rendaient fort laborieuse la tâche des tribunaux improvisés à la hâte dans chacune des agglomérations de log houses qu'on décorait du nom de villes.
Jackson, qui cumulait, suivant la coutume anglo-saxonne, lesfonctionsd'accusateur public et celles d'avocat, se créa rapidement une clientèle assez nombreuse. A son arrivée, leTennessee
occidental ne possédait qu'un avocat qui était le défenseur attitré des débiteurs insolvables ou récalcitrants. Le nouveau-venu se fit l'avocat des créanciers, et il dirigea les poursuites dont il était chargé avec une âpreté et une vigueur qui lui valurent de véritables succès.
Les avocats exerçaient d'ordinaire dans toutes les cours de justice du territoire. Ce rôle actif à'avovat pion7iier, comme Ta fort heureusement nommé M. Parton, convenait singulièrement à Jackson. Il parcourait sans cesse de l'est à l'ouest les montagnes et les régions déserres du Tennessee. Tantôt il faisait route avec une ' caravane d'hommes de loi et de clients qui se rendaient aux sessions de quelque couréloignée; tantôt il profitait de l'escorte qui accompagnait une troupe d'émigrants ; tantôt enfin il voyageait seul, le rifle au poing, campant, dans les bois, couchant enveloppé dans son manteau au pied d'un arbre, évitant d'allumer du feu, quelle que fût la rigueur de la saison, dans la crainte d'attirer l'attention des Indiens qui parcouraient le pays. Peu à peu, cependant, l'accroissement
du nombre des émigrants et le succès de quelques expéditions dirigées contre les tribus indiennes eurent pour effet de refouler ces dernières vers le désert. Les communications devinrent plus libres, la sécurité commença à régner dans la vallée du Cumberland, et la prospérité de cette riche contrée prit un rapide essor.
La fortune de Jackson suivit celle du pays. Le numéraire était rare dans ces lointaines régions et les objets d'utilité commune y servaient de moyen d'échange. On y donnait en paiement des chevaux, des bestiaux, des haches, des outils, des clochettes pour le bétail : mais les concessions de terre, dont le prix ne dépassait pas alors un demi-dollar par acre*, étaient devenues une véritable monnaie courante. Jackson en reçut une quantité considérable à titre d'honoraires; il en acheta, en revendit et en échangea à des conditions avantageuses, et, lorsqu'en 1796, le Tennessee fut admis dans l'Union, il étî\it un