‹ La Démocratie devant l'enseignement catholique Cas de conscience. Seconde sérieChapitre 14 sur 14 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

On a beaucoup raisonné sur l’attitude prise presque unanimement par l’épiscopat après les événements de février. Les uns l’ont regardée comme une marque de faiblesse ou comme l’effet absolu d’un défaut de convictions politiques. Les autres y ont vu le signe d’une sympathie prononcée et presque exclusive pour le régime républicain. Cependant ce n’était ni l’un ni l’autre. Pour en juger, reportons-nous à cette époque.

Une révolution subite comme la foudre brise et disperse un trône , jette une dernière dynastie dans l’exil, où déjà se trouvaient les autres, et proclame le peuple souverain.

Deux dispositions extrêmes sont immédiatement le résultat de cette catastrophe. D’un côté, toutes les fureurs et toutes les espérances anarchiques; de l’autre , la stupeur, la consternation , le découragement.

Entre ces deux extrémités, il y avait une situation toute particulière, la seule possible: c’était, non pas l’indifférence ni l’inactivité, mais la résignation chré-

tienne ; c’est-à-dire cette disposition calme et ferme que rien n’étonne et que rien n’ébranle, parce qu’elle apprend que, dans les mains de Dieu, tout peuttourner à bien. Or, la résignation chrétienne nous commandait alors de considérer avec sang-froid , avec une conscience libre, les faits accomplis ; de voir et de dire hautement ce qu’ils avaient d’acceptable pour le gouvernement du pays , afin de rendre promptement quelque énergie à la nation; afin de sauver le présent, mais sans juger le passé, sans devancer l’avenir.

Pour cela , qu’ont fait les évêques? Ils ont regardé en face la situation nouvelle ; ils ont soumis à leur appréciation chrétienne la forme du gouvernement républicain ; ils ont lu les trois mots de sa devise , et ils se sont dit : Nous n’avons à repousser ni ces mots ni cette forme ; car ces mots sont originairement de l’Évangile, et cette forme n’a rien d’incompatible avec l’Église. Voilà ce qu’ils ont pensé. Et alors, debout, comme autrefois leur divin maître , sur la barque battue et presque submergée par l’orage , ils ont dit aux peuples : Pourquoi êtes-vous ainsi timides et tremblants, hommes de peu de foi (1)? Quoi! des mots et des formes vous font peur? La République, la Démocratie, la Souveraineté du peuple, le Suffrage universel, vous croyez que ce sont là autant de monstres qui vont vous dévorer. Eh bien! nous vous disons que vous vous crréez des fantômes , et que de ces instituts Quid timidi estis, nwdic* ûd«i? (Malt., îiu, 28 .)

tions improvisées dans le chaos Dieu peut faire sortir de grands avantages et pour la religion et pour la société.

Voilà ce qu’ont dit alors les évêques , et on doit reconnaître que leurs paroles n’ont pas peu contribué dans ces jours terribles à rassurer les âmes et à calmer les flots. On conviendra , d’un autre côté, qu’il était alors fort inutile de donner, pendant ces moments d’effervescence , plus de précision à leurs paroles : c’eût été une imprudence sans raison, et un danger sans profit.

Mais , au reste , ce qu’ils ont dit alors, ils le maintiennent ; et ils peuvent d’autant mieux le maintenir que les événements sont venus le justifier, et que, de ce suffrage universel, de cette souveraineté du peuple, s’exerçant pour la première fois dans toute leur plénitude, sont sortis, comme ils l’avaient fait espérer, des Pouvoirs qui ont , sinon guéri toutes les plaies de la France , ce qui ne peut être que l’ouvrage de bien du temps et de bien des efforts réunis , du moins détourné , autant que possible, le pays de l’abîme où la corruption et l’anarchie le précipitaient.

Mais, comme ou a donné à nos paroles une interprétation pour le moins exagérée , nous avons pensé que le moment était venu de faire savoir au monde quelle est, sur tous ces points, précisément notre doctrine ; et ça été le but de cet ouvrage , dont on ne se rendra bien compte qu’en le lisant tout entier avec une attention consciencieuse.

Non , le christianisme ne repousse pas la démocratie; mais cela ne veut aucunement dire qu’il s’identifie avec elle. Non , l’Église ne redoute pas plus que les autres les gouvernements établis sur la forme républicaine; mais cela ne veut pas non plus dire qu’elle ait pour eux , en vertu de leur forme , quelque sympathie particulière.

L’Église reconnaît que notre société française éprouve en ce moment de bien douloureuses et bien redoutables souffrances; et certainement elle désire qu’on emploie, pour les soulager, les moyens les plus efficaces et les plus prompts ; mais elle ne dit pas que la démocratie possède seule ces remèdes.

L’Église sait bien que, d’un côté, les classes pauvres sont parfois exigeantes, insubordonnées, menaçantes; mais elle sait bien aussi que, de l’autre, on les a démoralisées, en les rendant irréligieuses; elle sait qu’on a rendu leurs murmures sous certains points légitimes, en rendant leur misère souvent inévitable et quelquefois excessive, sans même laisser à cette misère du corps aucune compensation dans l’âme.

Cette situation est trop violente pour être durable, surtout parmi nous. Il faut en sortir absolument; et. ce serait par de nouvelles catastrophes si ce n’était par une amélioration à tous les degrés. Pour que les peuples cessent d’être matériellement à craindre, il faut qu’ils deviennent moralement meilleurs. Or, les peuples ne s’amélioreront ainsi qu’autant qu’ils en re- II. ' 8

cévront l’impulsion et l’exemple des classes qui les gouvernent et qui les dominent.

La question tout entière de tout notre avenir est là. Elle n’est pas tant dans la forme des gouvernements que dans leur moralité.

Que ce soit un prince héréditairement légitime, ou que ce soit un président et une assemblée démocratiquement élus, il y a sous ce rapport les mêmes chances. S’ils veulent, comme par le passé, flatter les mauvaises passions pour s’en servir comme d’un instrument de règne, instrumcntiun regni, ils périront également, et nous avec eux.

Si , au contraire, ils veulent sincèrement remonter à la source du mal , s’ils veulent offrir à la religion leur loyal concours pour établir les vraies doctrines dans toutes les intelligences, et les bons sentiments dans tous les cœurs; ah ! dans ce cas, c’est que Dieu, selon l’expression de ses saintes Écritures, voudra que notre nation soit encore guérissable (1).

Maintenant, est-ce à la démocratie qu’appartiendra de préférence celle vertu de régénération ? Est-ce elle qui aura, mieux que les autres, et assez de force pour maintenir l’ordre, et assez de sagesse, de justice et de câline pour régler, pour purifier, pour adoucir les mœurs? L’expérience seule peut répondre à cette grande et souveraine question. La démocratie est à l’œuvre; elle a dans sa main tous les pouvoirs réu-

(I) Sanabiles fecit nationes orbis terrarum, (Sap., i, 14.)

nis : la religion a béni ses symboles, ses drapeaux et ses armes. Qu’elle rende la nation heureuse et prospère , en la rendant morale, en rétablissant partout le règne de la conscience au lieu du règne de l’égoïsme : qu’ainsi elle fasse mieux, beaucoup mieux en somme que la monarchie. — De quel droit alors la détrônerait-on ?

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