II. Le sont-elles moins quant à leurs œuvres
On connaît les œuvres de la charité chrétienne. Elles s’expriment en deux mots : donner ce qu’on a , c’est ce que font plus ou moins parfaitement tous les chrétiens; puis se donner soi-même, c’est ce que font, entre autres, les prêtres dévoués aux missions
lointaines et les sœurs de Saint-Vincent de Paul. Le grand apôtre exprimait , dans nn laconisme sublime, ce double caractère de la charité : Impendarn et superimpendar ipse. • ,
Or, dans la pratique de la charité légale et en vertu de son action , se donne-t-on soi-même ? donne-t-on du moins ce qu'on a? Pour le savoir, il suffit d’examiner le mécanisme de ce système.
Selon l’économie de la fraternité républicaine, l’État, c’est-à-dire les pouvoirs supérieurs, sont constitués distributeurs de toutes les aumônes, et c’est par eux-mêmes ou par leurs agents à tous les degrés qu’ils opèrent cette distribution.
D’abord , il est bien évident que nul de ces pouvoirs supérieurs ne se sacrifie soi-même à ce genre de charité; car nul, pour en suivre les œuvres, ne quitte sa position ; nul , pour cela, ne s’éloigne ni de son pays, ni de sa famille , ni de ses propres intérêts. Bien au contraire , ces œuvres étant devenues légales constituent des fonctions ou des emplois, et, conséquemment , ceux qui s’y livrent sont des fonctionnaires ou des employés qui, le plus souvent, loin d’y rien perdre pour eux-mêmes, s’y procurent une situation meilleure.
Dans la charité légale , on ne se donne donc pas soi-même; et quelque respectables que soient les membres des bureaux de bienfaisance, dont les fonctions s’honorent par la gratuité, on nous permettra bien de dire que leurs travaux , presque exclusive-
ment administratifs, ne peuvent, par leur nature, être en aucune manière comparés, ni surtout être substitués au dévouement personnel des frères de Saint- Jean de Dieu et des sœurs de charité.
Mais du moins, dans l’exécution légale de la fraternité démocratique, si l’on ne se donne pas soimême, donne-t-on ce que l’on a ? donne-t-on quelque chose de ce que l’on possède soi-même? Ah! c’est ici que la différence est plus profonde et l’opposition plus tranchée.
Non, ce n’est pas leur argent, ce ne sont pas leurs propres biens que, dans l’organisation de la charité légale , distribuent les agents du pouvoir : ce sont toujours et exclusivement les biens d’autrui.
Qu’on nous permette donc de le redire, c’est ici que le mot divin de la charité, quand on l’y emploie (1), reçoit un sanglant outrage, et se trouve l’objet d’une indigne profanation. Ne parlons pas encore ici des suites lamentables de cette contrefaçon sacrilège ; mais signalons tout de suite le contraste
(l) Ou ne le lait jamais dans la législation. Le bon sens français, beaucoup plus encore que les antipathies irréligieuses, a substitué partout , pour ces œuvres légales, le mot de bienfaisance à celui de charité. Cette substitution est logique. Le bienfait s’apprécie par le résultat : il ne lui est pas nécessaire pour exister réellement d’avoir sa racine dans le cœur de celui qui en est l’instrument. Ainsi, l'on peut dire que la nature physique répand des bienfaits, quoiqu’elle soit inanimée. Mais encore une fois, la charité est avant tout une vertu , dont les œuvres ont leur principe dans la libre volonté de celui qui les fait, et sont nécessairement accompagnées d’un sacrifice personnel quelconque. C’est par suite de ce même bon sens français et de la rectitude de langage qui en est le résultat que les derniers projets de loi en cette matière portent dans leurs titres , non le mot de charité, mais celui d 'assistance publique.
décisif que présentent, d’un côté les sacrifices de la vraie charité, et de l’autre ces distributions légales, surtout si elles se faisaient sous le règne complet de la fraternité républicaine.
D’une part, je vois des hommes qui possèdent, et qui peuvent jouir pleinement de toutes leurs possessions , et qui, par le sentiment de la nature, doivent être portés à les employer toutes intégralement pour leur propre usage. Eh bien, ce sentiment, souvent si fort et si intime, ils le combattent par un autre qui ne vient pas de la nature , qui n’est pas révélé par la c/uiir et le sang (1), et qui veut que l’on se fasse violence pour se dépouiller en partie de ce qui nous appartient, pour le donner en pur don à des étrangers.
Qu’on ne l’oublie pas, il se fait alors dans les profondeurs de l’âme un combat entre l’amour de soimême, qui veut retenir, et l’amour du prochain, qui veut donner.
Ce combat, Dieu seul en est témoin, et chaque homme qui l’éprouve en est lui-même , pour son propre compte , l’arbitre souverain dans les libres déterminations de sa volonté. Or, l’issue de ce combat, c’est le vice ou la vertu.
Si celui dans la conscience de qui se livre celte lutte morale n’a pas d’entrailles, ou s’il n’est pas docile à la loi de Dieu , il conserve tout ou presque tout son bien pour lui-même ; il laisse le pauvre Lazare dépérir d’inanition à sa porte ; et dans la jouissance
(1) Caro et sanguis non revelavit tibi. (Matt., xvi, 17.)
paisible d'un égoïsnie, qui finit par devenir sans remords, il s’enivre de sa surabondance.
Mais si par la grâce divine , ou , pour parler un langage plus accessible à tous, si par l’influence de l’Évangile, cet homme aime ses semblables, s’il les aime comme ses frères, s'il les aime comme lui-méme, ainsi que le prescrit le Sauveur (1); alors il comprend qu’il doit, dans une certaine mesure, partager avec eux ce qu’il a ; alors il refoule au fond de son cœur les sollicitations incessantes du sentiment qui porte à n’aimer que soi et les siens; et malgré l’attachement naturel, quelquefois violent, quelquefois même impérissable, pour les objets dont il peut dire, C’est à moi , il s’en retranche volontairement une partie, et, triomphant de sa propre nature, il partage son manteau pour en revêtir le pauvre de Jésus-Christ. Voilà comment opère la charité chrétienne.
Voyons maintenant comment fonctionne, et surtout comment fonctionnerait, dans l’hypothèse de son exécution complète, la fraternité démocratique.
Supposons-la tout à fait à l’œuvre. Son premier acte est de lever arbitrairement des impôts pour subvenir aux frais de l’assistance en toutes choses et pour tous; c’est-à-dire qu’elle fait par la contrainte de la loi passer des sommes plus ou moins importantes de la caisse des particuliers dans une caisse publique. Voilà la première phase de la charité légale. Or, il n’est pas
(1) Diliges proximum tuuiu sicut teipsum. (MaU., xxu, 39.)
difficile de voir que, dans cette première opératiou, il n’y a aucun sacrifice de la part de celui qui impose, aucune liberté de la part de celui qui paye; et c’est assez dire qu’il n’y a de charité d’aucune part.
Maintenant, ces sommes une fois recueillies, à qui appartiennent-elles? A ceux qui vont en faire l’aumône? Aucunement. Elles n’appartiennent pas même à l’État, puisqu’il ne peut les détourner de leur destination. Ainsi, quand elles sont réparties entre les divers besoins à soulager, personne encore n’a de sacrifices à faire : ni l’État qui tient les sommes dans sa main , puisqu’il ne retranche pour cela rien à aucun autre de ses services ; ni le fonctionnaire qui les distribue, puisqu’il ne donne rien, absolument rien qui lui appartienne.
Voilà dans toute la vérité à quoi se réduisent les oeuvres de la charité légale. Or, ce simple exposé ne suffit-il pas pour que nous ayons le droit de demander si ces œuvres ressemblent en rien à celles de la charité chrétienne , et si une perception d’impôts, suivie d’une répartition administrative, offre, pour le côté moral, la moindre analogie avec ces opérations intimes de la conscience humaine surmontant des répugnances et s’imposant des sacrifices, pour soulager tous les genres de misère ? Évidemment il n’en existe aucune.
11 n’y a donc pas, en réalité, et même il ne saurait y avoir de charité légale, parce que ces deux mots réunis sont un non-sens : attendu que par leur
signification essentielle et par la nature des œuvres que d’une part la loi commande, et que de l’autre la charité inspire , ils se repoussent et s’excluent réciproquement. Nous continuerons cependant à nous servir de cette expression, précisément à raison de ce qu’elle a d’irrégulier et de paradoxal, comme le système môme qu’elle exprime et que nous combattons.
11 est bien vrai qu’il ne résulte pas jusqu’ici de nos raisonnements, que l’assistance exercée parles pouvoirs publics soit un mal, mais il résulte certainement déjà qu’elle est un moindre bien moral que la charité personnelle ; il en résulte surtout, ce que nous avons à prouver, qu’elle est essentiellement différente de la charité chrétienne dans le fond même de ses actes , et qu’elle pourrait donner tous les développements possibles à toutes ses opérations , sans que la vertu de charité y prît aucune part et y fût pour rien. Il nous reste à voir comment elle pourrait lui devenir funeste.
III. C’est surtout dans leurs résultats que la charité légale et la charité chrétienne sont dissemblables et marchent à l’opposé l’une de l’autre.
En apparence et matériellement, il semble qu’elles doivent avoir foutes les deux les mômes résultats , puisque par l’une comme par l’autre les pauvres sont secourus. On pourrait croire môme que les avantages seraient ici en faveur de la charité légale , puisqu’elle prend des moyens tout particuliers pour clistri- II. 7
buer les secours avec plus d’ensemble et de juste proportion. Telles sont, en effet, les surfaces; mais il faut voir le fond des choses.
Ce qui fait nécessairement illusion dans l’appréciation des œuvres de l’assistance officielle , c’est que jusqu’ici , presque toujours, heureusement, la charité chrétienne y marche et y travaille simultanément avec la charité légale. Celle-ci donne le produit de ses revenus et de ses impôts, mais celle-là verse le fruit de ses sacrifices et de ses aumônes : la première se charge de faire des recensements , de tenir des écritures et des comptabilités; mais c’est l’autre qui toujours et presque partout, voit les pauvres, qui leur parle , qui les soigne et qui les assiste personnellement. Ainsi , le pouvoir public fournit le contingent de sa force et de son organisation matérielle ; c’est pour ainsi dire le corps de l’œuvre : la charité y apporte sa sollicitude, son amour, son tact et son savoir-faire; c’en est l’âme. On comprend que de telles œuvres puissent se soutenir par une telle alliance; et nous dirons même plus loin comment aujourd’hui cette alliance leur est, sous certains rapports, presque indispensable.
Mais évidemment la question n’est pas là. La question, la voici telle qu’elle ressort de tous les systèmes démocratiques mis en circulation : Que résulte rait-ii 'pour la société, si la charité légale était partout et en tout substituée à la charité chrétienne?
On ne peut pas se le dissimuler. Tel est depuis
longtemps déjà le but que se sont proposé les gouvernements centralisateurs et jaloux que nous avons vus se succéder en France. Ils voulaient accaparer administrativement toutes les œuvres de charité (1); et tel est certainement le projet plus complet encore et plus absolu des partis démocratiques dont nous discutons en ce moment l’esprit et les tendances.
Supposons donc, car c’est le beau idéal du système, supposons que la manière toute spontanée et en apparence toute décousue dont s’est faite la charité dans l’Église depuis son origine soit supprimée , et qu’à la place des aumônes versées immédiatement dans le sein du pauvre selon l’occurrence des besoins , soit par les fidèles, soit par les pasteurs, soit, comme dans les temps anciens, par les communautés religieuses (2) , il n’y ait plus partout qu’une caisse pqblique alimentée par des impôts , et à laquelle aient recours tous ceux qui manquent ou prétendent manquer du nécessaire. Mettons -nous en présenco de cette situation nouvelle, qui est exactement celle que
(t) Nous avons depuis longtemps combattu ce genre d’envahissement, que nous ne craindrons pas d’appeler immoral. Nous l’avons signalé déjà comme attentatoire aux droits de l’Église (Empiètements , 3' part., cliap. 2 , sect. 2 , <j 2) ; nous pouvons ajouter qu’il est contraire aux droits les plus sacrés de la nature. Nulle puissance au moude ne peut légitimement empêcher les hommes de se soulager les uns les autres.
(2) Se tant de communautés, dont plusieurs devenues si riches et dont plusieurs antres restées toujours pauvres, il n’y en avait pas une qui ue lit journellement des distributions d’aumônes. Ceux qui ont pris leur hirii ontils hérité de leur charité? On sait bien que non. Quel immense délicrt pour le soulagement de l’indigence! Et puis , après avoir tari les sources, ou s’ tonne de voir le fleuve presque à sec! C’est ainsi qu’en Angleterre aussi la plaie du paupérisme a suivi la spoliation des couvents.
désirent et que demandent les partisans réfléchis et pratiques de la fraternité républicaine, et voyons quelles en seraient infailliblement les conséquences.
D’abord, il en résulterait immédiatement, dans les rapports que l’exercice de l’assistance établit entre les hommes, l’altération profonde, si ce n’est la suppression totale de deux vertus. 11 n’y aurait plus, et il ne pourrait plus y avoir, ni reconnaissance dans ceux qui reçoivent, ni charité dans ceux qui donnent.
La reconnaissance, les pauvres l’éprouvent ou du moins doivent l’éprouver à l’égard de l’homme compatissant et généreux qui, spontanément, se prive luimême pour donner, surtout quand il donne par un vrai sentiment de commisération et d’amour chrétien. Mais dans l’autre système, pour qui voulez- vous que le pauvre ait de la reconnaissance?
Pour le riche qui a payé l’impôt ? Mais ce riche c’est tout le monde, et ce n’est personne. Il faut à la reconnaissance un bienfaiteur déterminé. Mais d’ailleurs, cet impôt on a été contraint de le verser, et la reconnaissance ne peut s’adresser qu’à des actes libres.
Pour ceux qui distribuent l’aumône? Mais on sait bien que ce qu’ils distribuent ne leur appartient pas. Si encore c’était une sœur de charité, ajoutant au secours qu’elle transmet la délicatesse de ses soins et la douceur de ses paroles, il y aurait place pour la reconnaissance, parce qu’elle, comme nous l’avons dit, se donne elle-même.
Mais quand tout ce qui est charité chrétienne aura disparu, quand ce ne sera plus qu’une caisse, avec des statistiques, des comptables et des agents, répartissant les fonds d’autrui avec toute la sécheresse et toute l’inflexibilité mathématiques, à quoi voudriezvous que se rattachât la reconnaissance des pauvres?
D’autant plus qu’ils ne verraient plus aucune charité dans le riche, car c’est la seconde vertu qui périrait immédiatement par ce système.
D’abord, comment en serait-il autrement dans la supposition, et c’estcelle que le sujet nous commande, où tous les actes de la charité particulière seraient absorbés et remplacés par la charité légalePEt, que l’on veuille bien en être profondément convaincu, ce n’est pas là une vaine hypothèse; c’est au contraire un danger très-réel et très-menaçant, puisque, indépendamment des tendances démocratiques qui en avouent hautement le projet, toute la législation sur la matière y conduit directement (1).
Et, supposé même que l'exercice de la charité particulière ne fût pas légalement interdit, est-ce qu’il ne s’éteindrait pas alors de lui-même et par la seule force des choses? Est-ce que , quand chacun aurait forcément fourni sa part à l’assistance publique, et
(I) Quand il n’y aurait que la défense constamment prononcée |>ar l’administration d’autoriser aucun legs, aucun don d’aucun genre pour les pauvres en faveur d’établissements autres que les bureaux de bienfaisance et jes commissions d'hospices, ne suffirait-elle pas avec le temps pour anéantir toute charité collective antre que la charité légale? Mous conjurons les hommes d’ordre de remarquer combien cette législation , que plusieurs d'entre eux ont trop longtemps soutenue, est favorable au communisme.
une part qui nécessairement irait toujours en croissant, est-ce que, le plus généralement alors, on ne se croirait pas quitte envers l’humanité souffrante? Estce que, aux sollicitations des pauvres, on ne s’habituerait pas, comme déjà même on ne s’y est que trop habitué, à répondre simplement et froidement par un renvoi à la commune ou au bureau de bienfaisance? Et tandis que la charité chrétieune fait à chacun un devoir exprès de s’occuper de son prochain (1), estce que même on ne s’habituerait pas peu à peu à passer tranquillement, comme ce lévite sans pitié dont parle l’Évangile, auprès de l’homme indigent et nu., et à se dire , si la conscience réclamait : Je rien suis plus chargé 7 j ai donné pour lui?
Eh bien , qu’est-ce que cela , sinon la mort de la charité chrétienne? Et qui est-ce qui la ferait ainsi mourir, d’abord dans les actes, et plus tard dans les cœurs, sinou cette prétendue fraternité qui ose se dire sa fille, et qui n’est que sa rivale, quand elle n’est pas son ennemie; qui se flatte de perfectionner, de compléter ses œuvres, et qui ne fait que les dénaturer jusqu’à ce qu’elle les rende impossibles?
Voilà donc, par le seul fait de l’établissement complet de la charité légale, deux vertus retranchées; les deux vertus les plus nécessaires, les plus indispensables au rapprochement et au maintien des bons rapports entre les classes extrêmes de la société :
(l) Mmidavit illis imicuique de proximo suo. (Keel., \\n , iî.)
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l’amour compatissant d’une part , l’amour reconnaissant de l’autre : vous supprimez ce double amour.
Je n’ai plus à vous demander si cependant ce sera toujours la charité chrétienne : vous n’oseriez plus le dire. Mais j’ai à vous demander quelles seront pour la société les suites de cette double suppression.
Vous voilà donc n’ayant plus rien de la charité d’autrefois, dans les relations humaines; plus rien de spontané, plus rien de personnel, plus rien de ce dévouement qui vient du cœur et qui va au cœur ; vous voilà ayant , à la place de tout ce vieux régime , d’une part, une caisse alimentée par des impôts, et de l’autre, une troupe avide qui vient demander ce qui lui appartient.
Vous croyez qu’une fois cette organisation réglée , tout serait fini , et que personne ne manquerait plus du nécessaire. Hélas! l’expérience de l’Angleterre, où cette organisation est en vigueur depuis des siècles, suffirait déjà pour vous répondre. Là, les lois du paupérisme, substituées aux œuvres catholiques de charité, sont exécutées par la plus riche aristocratie du monde ; et cependant, chacun sait que nulle part l’indigence n’est plus extrême, plus patente et plus hideuse (!).
(1) C’est la plus riche nation du monde , et cependant c’est celle où le plus sotnent la créature humaine meurt de faim. Ce qui se raconterait chez nous comme un phénomène dont toutes les âmes seraient émues est devenu si fréquent en Angleterre, et surtout en Irlande, que loin de s’rn inquiéter les riches n’en parlent même plus. C’est devenu pour eux un fait vulgaire auquel leurs moeurs se sont habituées. Cela ne sulfit-il pas pour montrer comment
Maintenant, supposé que, sous l’empire de la démocratie, avec l’abaissement de toutes les grandes fortunes, ce système s’organise parmi nous comme un vaste monopole d’assistance.
Pense-t-on que cette caisse unique pour tous les secours suffirait à tous les besoins? Il est sûr que, seule, elle ne suffirait pas; pour deux raisons : parce que d’abord l’assistance officielle ne connaîtra jamais tous les besoins , et qu’elle ignorera même , presque toujours , les plus respectables ; parce qu’ensuite les ressources recueillies par la contrainte au nom de la loi n’égaleront jamais en valeur les aumônes particulières réunies.
Mais du moins cette assistance publique diminuerat-elle le nombre des pauvres? Il est sûr qu’elle l’augmentera, par une raison bien simple : c’est qu’elle rendra les secours trop visiblement assurés.
Quoi! vous ne voulez pas laisser aux hommes quelque inquiétude pour leur avenir; vous voulez que l’État se charge d’avance d’y pourvoir dans tous les cas. Mais n’est-il pas visible que, par là, vous les dispensez de toute prévoyance, de toute économie, de toute privation ; que vous les autorisez matériellement à se jeter tous aveuglément dans le dénûment, puisque vous leur promettez , au nom de la loi, qu’ils ne manqueront jamais du nécessaire.
Faut-il insister pour faire voir que c’est le moyen
cet état de choses si incompréhensible dans une nation civilisée s’explique par la charité légale absorbant tout sentiment de charité chrétienne ?
le plus infaillible de rendre le nombre des pauvres toujours croissant, et croissant bientôt dans d’effrayantes proportions? Ainsi , moins de secours et plus de misère , voilà le premier résultat.
Mais du moins, par là , les classes pauvres deviendront-elles moins immorales, moins turbulentes, moins effrayantes pour la société? Il est sûr encore qu’elles le deviendront davantage.
D’abord, il est évident que l’immoralité des pauvres s’accroîtra en proportion de leur défaut d’économie : moins ils seront obligés d’avoir de prévoyance, moins ils auront de conduite. En les dispensant de l’une, nécessairement vous pervertissez l’autre.
D’un autre côté, comment voulez- vous qu’ils ne soient pas plus exigeants , et , dans l’occasion , plus furieux , quand vous leur aurez appris que les secours qu’on leur donne sont une dette qu’on acquitte envers eux? C’est ce qui résulte déjà des termes de la Constitution, qui consacre le droit à l’assistance ; mais c’est ce qui résulterait surtout du système qui ferait devenir une partie considérable du produit de l’impôt propriété exclusive des classes pauvres.
Enfui , comment voulez-vous que leur jalousie haineuse pour le riche ne s’accroisse pas de plus en plus, quand vous leur aurez ôté le seul sentiment naturel par lequel ils pouvaient l’aimer et le respecter encore, la reconnaissance?
Ainsi , par suite de votre système , les pauvres , devenant plus prodigues, plus exigeants et plus ingrats,
deviendront par cela même plus immoraux et plus menaçants pour l’ordre social; et c'est le second résultat.
Donc, rien n’y gagne, et tout -y perd : les pauvres aussi bien que les riches; l’État aussi bien que les particuliers.
Ah ! vous avez cru que des calculs humains valaient mieux que la marche de la Providence : vous avez jeté des yeux de dédain sur ces aumônes éparses que répand inégalement la charité chrétienne, sans rigoureuse symétrie et sans plan d’ensemble , et vous avez dit : C’est le désordre; et vous avez ajouté : C’est à la sagesse humaine et à la puissance publique du pays, qu’il appartient d’organiser ces choses. Arrière donc la charité privée! Tout secours doit être donné par la charité légale.
Insensés et téméraires ! C’est comme si vous disiez : Il y a trop d’intempérie dans l’air et trop d’inégalités dans les influences du ciel. Il y a des terrains trop féconds et des terres trop arides; il y a des grêles et des gelées qui viennent ravager certaines campagnes , tandis que d’autres ne reçoivent que les bienfaits du soleil ; tout cela est un désordre : c’est à la sagesse et à la puissance humaine qu’il appartient d’y remédier. Voici le remède : il faut tout mettre en serre chaude; de cette manière, nous réglerons nous-mêmes la température à notre gré, et nous serons bien sûrs que toutes les productions de la terre seront pour toujours à l’abri de toute intempérie.
Ou’on nous pardonne cette comparaison plus qu’étrange. Sans doute cette dernière idée n’est même pas supportable; et cependant, nous ne craignons pas de le dire, elle n’est pas plus contre nature que le système absolu de la charité légale absorbant et détruisant partout l’action providentielle de la charité particulière.
Dans les deux cas , c’est l’homme voulant remplacer Dieu ; ce sont les œuvres de Dieu dont on veut soumettre l’ensemble à des dispositions humaines. Eh bien, un tel projet, n’importe à quel ordre de choses il s’applique, est tout à la fois un crime et une impossibilité.
Ce que l’homme peut faire, et ce que môme il doit faire toujours , c’est de s’associer aux œuvres de Dieu , pour en seconder les lois, tout en adorant les mystères; pour en recueillir les fruits, tout en acceptant les inégalités; et pour en développer les résultats, tout en reconnaissant que Dieu seul fait tout, et sans prétendre jamais , ni déranger son plan , ni remplacer son bras.
Et pour appliquer, en finissant, ce principe à notre sujet, ce que les gouvernements démocratiques ou autres peuvent et doivent faire à l’égard de la charité, c’est, non pas de la dénaturer, de la dessécher, de la tuer en la faisant toute légale, mais de la vivifier par tous les moyens possibles en la maintenant chrétienne, mais d’en échauffer partout le sentiment, d’en encourager partout les efforts , et de se faire h son
égard non pas dominateurs, mais auxiliaires; non pas oppresseurs, mais amis.
Il faut bien l’avouer, la parole du Sauveur s’est accomplie de nos jours : à mesure que l’iniquité est devenue plus abondante, la charité s’est refroidie (1). Nous ne voulons pas rappeler que ceux-là en sont coupables qui ont affaibli la foi et ruiné les institutions innombrables dont la charité était la source et l’objet sous toutes les formes ; mais il est un fait douloureux dont nous voulons convenir : c’est que, soit défaut de ressource, soit défaut de zèle, la charité particulière ne suffit plus à tous les besoins.
Dans cette situation, l’État a certains devoirs à remplir; ce n’est pas ici le lieu de lui indiquer les mesures plus ou moins provisoires qu’il doit prendre à ce sujet. Mais ce que nous croyons indispensable de lui dire hautement, c’est que tout ce qui touche à l’assistance, il doit l’appuyer avant tout sur la charité proprement dite , c’est-à-dire sur le dévouement spontané, personnel et religieux. Toute disposition , quelque puissante qu’elle paraisse , qui pourrait affaiblir dans sa source ou gêner dans ses effets ce sentiment fécond et sacré serait funeste à l’assistance des pauvres. Et nous ne sortirons des difficultés, des périls, des douleurs qui nous oppressent de ce côté, qu’en faisant succéder dans les cœurs, à l’égoïsme dont l’irréligion les a pénétrés, cet amour du prochain
(1) Quoniam abunrîavit iniqnitas refrigescet cliaritas mnltonim. (Watt., xxiv, 12.)
qui sera éternellement le secret inaliénable du christianisme.
Nous ne repoussons donc pas la charité légale en ce sens qu’elle viendrait au besoin prêter son concours à la charité chrétienne; nous la croyons même, sous ce rapport , utile en ce moment , sinon nécessaire.
Mais nous la repoussons, nous la réprouvons, nous la condamnons en ce sens qu’elle absorberait et remplacerait la charité chrétienne, sous prétexte de l’étendre et de la compléter.
C’est ainsi que l’on peut, sans outrager aucunement la plus excellente des vertus, et même que l’on doit, par respect pour celte vertu toute divine, ne pas admettre le principe de la fraternité démocratique.
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