‹ La Démocratie devant l'enseignement catholique Cas de conscience. Seconde sérieChapitre 4 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

résulte, comme on va le voir, les plus déplorables confusions d’idées.

La souveraineté est un droit; la démocratie est une forme. Le droit vient originairement de Dieu; la forme peut venir uniquement du peuple.

La question est donc de savoir, non pas si la démocratie ou république peut être permanente chez une nation , si elle peut en droit s’y perpétuer avec toutes ses formes électives , ce qu’aucun de nos enseignements n’a jamais mis en doute; mais si, les pouvoirs publics étant une fois dûment constitués, la souveraineté est entre les mains de ces pouvoirs ou entre celles du peuple.

Remarquons que la question est la même au fond, soit que le peuple ait proclamé un roi, soit qu’il ait organisé une démocratie (1). Dans l’iin et l’autre cas, il s’agit de savoir si le peuple, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens, est supérieur à ce que l’on appelle les pouvoirs publics ; s’il peut résister à ces pouvoirs, s’il peut les déposséder à son gré, ou bien, s’il leur est inférieur, et sij en conscience et selon la doctrine catholique, il leur doit obéissance.

Avant de répondre directement à cette question, nous avons d’abord à nous demander si l’acte même

(1) La même au rond, en ce sens que la délégation régulière du pouvoir par le peuple en implique l’aliéuation, au moins quant à son exercice pour le temps et dans les termes qu’il a été délégué ; mais il y a celte différence que dans la démocratie les pouvoirs sont partagés entre plusieurs , et que la délégation qui en est laite n’est que temporaire, au moins pour les pouvoirs exécutif et législatif.

par lequel le peuple se donne des chefs pour se cous* tituer eu société, est vraiment, et dans toute l’étendue des termes, un acte de souveraineté. On peut être surpris de cette demande, et cependant on va voir qu’elle est loin d’être oiseuse.

Il est bien vrai que, dans la nomination de ses représentants, un peuple démocratique fait un acte d’autorité suprême, en ce sens qu’il ne peut être dans cet acte ni forcé, ni contrôlé, ni réformé par aucun autre pouvoir politique; et, sous ce rapport, c’est vraiment un acte de souveraineté.

Mais en est-il de même sous tous les autres rapports? Ne faut-il pas remarquer, 1° que la souveraineté renferme encore essentiellement l’exercice de bien d’autres droits que celui de délégation ; que la souveraineté, pour être complète, doit pouvoir faire la paix et la guerre, faire des lois, battre monnaie, etc., droits que le peuple n’exerce jamais par lui-même, au moins parmi nous ; 2° qu’en se donnant des chefs , le peuple ne fait que satisfaire un de ses besoins les plus impérieux, puisque, encore une fois, il lui faut absolument des chefs pour sa constitution et sa conservation comme société; 3° enfin, que celte sorte de souveraineté, dont on veut le rendre si fier, se réduit, après tout, à le mettre sous la main de ceux qu’il s’est préposés?

On voit donc déjà que, même dans le moment accidentel et fugitif où le peuple exerce le plus pleinement ce qu’on appelle sa toute-puissance, il s’en faut

qu'il ait l’exercice immédiat d’une souveraineté complète. Comment donc l’aurait-il après l’accomplissement et, pour ainsi dire, la consommation de ce devoir ?

Ainsi, en prenant la souveraineté dans toute l’étendue de son acception véritable, et surtout dans la plénitude de son suprême exercice , il est faux que le peuple la possède jamais (i).

Maintenant, une fois les pouvoirs publics légitimement constitués, dans quelle situation le peuple est-il vis-à-vis d’eux? Puis, que sont ces pouvoirs et d’où vient leur autorité?

Si l’autorité ne leur était vraiment venue que du peuple, si c’était le peuple seul qui la leur eût conférée en la prenant uniquement dans son propre fonds, on pourrait peut-être lui reconnaître le droit de la leur enlever à son gré; et, dans ce cas, il leur demeurerait toujours supérieur.

(1) Le cas où un peuple semblerait le plus en possession de sa propre souveraineté serait celui où , sans se nommer aucun chef, il déciderait tout à la majorité des voix. EU bien, même dans celte by|iotbèse à peu près toute liclive, que serait, |iour les individus, cette souveraineté flottante qui appartiendrait à tous sans que personne fût sùr à l’avance de la posséder jamais ; à laquelle vous participe/, aujourd’hui , puis qui vous échappe et vous combat demain? Oserait-on appeler cette situation un état de souveraineté, quand ce serait tout au plus une certaine organisation de l’anarchie.

Si l’on dit que c'est toujours alors la majorité qui est souveraine, nous demanderons ce que c’est au fond que ce droit des majorités , sinon une délégation conventionnelle à une puissance indéterminée , c’est-à-dire à la plus incertaine, souvent à la plus aveugle et quelquefois à la pins formidable des puissances. Sans doute , cette délégation peut être légitime comme toute autre, mais il ne faut pas oublier que c’en est une, et que le pouvoir qui en résulte n’est pas toujours du premier ordre. Qui oserait dire que le pouvoir de la majorité des soldats est supérieur à celui du général?

Mais l’enseignement chrétien peut-il admettre un pareil système? Trouve-t-on quelque part, ou dans nos livres saints ou dans aucun monument de nos traditions, que le pouvoir vient du peuple, comme de sa source première? La tradition et l’Écriture ne sontelles pas, au contraire, d’accord pour proclamer que le pouvoir vient originairement de Dieu , et de Dieu seul. Pour peu que l’on ait quelque idée des saines doctrines, peut-on oublier cette vérité primordiale?

Que ce pouvoir s’appelle démocratie, aristocratie , monarchie; qu’il vienne de l’élection ou de l’hérédité, il n’importe (1) : dès lorsqu’il est régulier, qu’il est reconnu, et qu’il fonctionne, sa majesté est inviolable et sacrée (2).

Maintenant revient l’objection , que cependant le pouvoir doit sortir du peuple, puisque c’est le peuple qui le confère; que personne ne peut donner ce qu’il n’a pas; et qu’ainsi, pour faire un souverain, collectif ou individu, il faut être souverain soi-même.

Nous répondons qu’il y a une différence radicale et profonde entre posséder le dépôt de l’autorité publique, et en avoir l’exercice. Un pouvoir qu’on ne

(1) Excepté, comme nous l’avons dit, quant à l'étendue et à la durée.

(2) On demandera peut-être à quels signes se distinguent les pouvoirs qui sont revêtus de ces trois caractères. Nous répondrons que c’est lé une question d’appréciation et de fait , et que nous ne traitons ici que des questions de principe et de droit. Nous pensons d’ailleurs qu’en présence des partis qui divisent la France , même dans les rangs de ceux qui s’appellent les amis de l'ordre , il y aurait , an moins pour le moment , imprudence, à remuer celte matière. Cependant la réponse à cette question délicate se frouvera énoncée implicitement et d’une manière générale par l’ensemble de cet ouvrage.

peut exercer qu’en le déléguant n’est pas une souveraineté ; c’en est seulement le germe. Celui-là seul est souverain qui a des subordonnes et qui leur commande, de telle sorte que son commandement atteigne leur conscience.

Or, le peuple n’est jamais cela. Il ne commande pas : il délègue, pour être lui-même commandé de droit divin.

En effet, qu’un roi soit ou non l’élu du peuple, par cela seul qu’il est roi , il est, dans les limites des attributions conférées, le représentant de l’autorité divine. Tous ceux qui forment le peuple dont il est devenu le souverain sont tenus de lui obéir, non pas seulement parce qu’ils s’y sont obligés par un pacte spécial, autrement ceux qui n’auraient pas adhéré formellement à ce pacte ne seraient pas tenus à l'obéissance, mais parce que c’est l’ordre établi de Dieu (i).

En faisant l’élection des dépositaires de la puissance publique quelle qu’elle soit, législative ou exécutive, consulaire ou impériale, un peuple fait donc deux choses très-distinctes : d’abord, il donne ce qu’il possède en lui-même et ce dont il peut pleinement disposer : ainsi il consent au sacrifice d’une partie de ses biens et de sa liberté; mais ensuite, il transmet ce qui vient de Dieu seul, et ce que Dieu, par les lois constitutives du genre humain , a voulu mettre à la

(1) Qnæ aiitem siint, a Df-o ordinata snnt. (Rom., xm, 1.)

tête de toute société complète ; il transmet le droit , l’autorité , la suprématie , c’est-à-dire quelque chose qui place un homme, non pas seulement en apparence et par convention , mais en toute réalité et devant Dieu, au-dessus de ses semblables, au-dessus de ceux qui d’ailleurs , par toutes les conditions de la nature, sont ses égaux. C’est pour cela que, dans le langage de la religion , les chefs s’appellent des supérieurs , et qu’on leur doit, en vertu de leur position, respect, obéissance, fidélité (1).

il est donc incontestable que le peuple, même considéré dans tout l’ensemble des citoyens, est inférieur à ses chefs. Nous trouvons même cette vérité si élémentaire, que nous avons quelque honte à l’écrire , puisqu’elle résulte du sens le plus grammatical des mots, et que, dans toutes les langues, quand on met en corrélation le mot chefs et le mot peuple , chacun comprend à l’instant même que l’un indique ceux qui sont préposés , et l’antre, la collection de ceux qui sont subordonnés.

Aussi , quand , à une époque d’exaltation révolutionnaire , on osait appeler un roi le premier commis de la nation, non-seulement on manquait à la religion, qui fait une obligation toute particulière d’honorer cette haute puissance , Rege/n honorificale. (2),

(1) Àdmone illos principibus et potestatibns subditos esse, dicto obedire et ad omne opus bonum parafes esse. (Tit. , ni, l.)

(2) 1 Pctr., h, 7.

mais de plus on outrageait la langue et le bon sens (1).

Ajoutons qu’on attaquait la société tout entière en altérant une de ses conditions essentielles, le respect pour le pouvoir.

Aussi recueillons-nous aujourd’hui les fruits amers de ce qu’on a semé alors, et de ce qu’on n’a cessé de propager depuis cette lamentable époque. N’est-co pas parmi nous un cri général de douleur et d’effroi

(I) Ce principe, que l’autorité d'un pouvoir élu ne peut être qu’une émanation de celui des électeurs réuni*, est démenti par des fait* éclatants. Ainsi, dans un ordre de choses parallèle sans être identique, croit-on que les cardinaux qui font l’élection d’un pape aient en eux tout le pouvoir papal? Croit-on que le* peuples que l’on a vus autrefois placer eux-nièmes par acclamation sur un siège épiscopal un prêtre de leur choix , avaient en eux le pouvoir d'évêque?

Et , si l’on veut même étudier avec soin les faits analogues que l’on rencontre si souvent dans l’histoire profane, verra-t-on que jamais , excepté de nos jours, la pensée de la souveraineté de la multitude soit entrée pour rien dans les actes de l'élection? Est-ce que les soldats romains , quand ils se choisissaient pour général (imperator) le plus brave d’entre eux ; est-ce que les Francs nos aïeux , quand ils acclamaient, en l’élevant sur leurs boucliers, les premiers de nos rois, ont jamais, en agissant ainsi, prétendu être collectivement ou un roi ou un imperator? Ils ont voulu tout simplement , les uns et les autres , exercer le droit incontestable de se donner un chef et de lui en déléguer le pouvoir, avec la seule volonté de lui obéir, parce qu’ils en avaient besoin, et qu’ils choisissaient pour cette fonction le plus capable et le plus digne.

Au reste, nous croyons ne rien hasarder en affirmant que , malgré toutes les fausses doctrines de souveraineté répandues parmi nous, la plus grande partie des électeurs du 10 décembre n'ont pas voulu autre chose que donner un chef puissant à la France , et que, loin d’être guidés dans leur choix par la pensée qu’ils étaient eux-mêmes le souverain, ils ont précisément choisi le nom qui leur semblait pouvoir le mieux combattre cette fausse et dangereuse doctrine.

Il en a été ainsi dans l’histoire de toutes les nations , jusqu’aux erreurs sociales , dont le premier germe se découvre dans le protestantisme , et dout la théorie complète a été formulée par le sophiste de Genève.

que cette parole , devenue vulgaire à force d’être répétée : Il n’y a plus de respect pour personne.

Mais de quoi se plaint-on ? N’a-t-on pas voulu ce résultat? N’a-t-on pas livré à la dérision et au sarcasme ces époques déjà tout historiques où la majesté du prince, toujours enveloppée d’un certain prestige, était saluée de loin par le sentiment unanime d’une vénération exceptionnelle et vraiment religieuse? N’a-t-on pas décrié cette disposition des peuples comme l’effet de l’ignorance et de la superstition ? Et pour faire disparaître à tous les yeux l’auréole de la majesté souveraine , n’a-t-on pas répété sur tous les tons, comme une découverte curieuse, que les princes, quels qu’ils soient, ne sont que des hommes comme les autres? ce que, pour le dire en passant, nous soutenons n’être pas vrai dans tous les sens (1). Et enfin, n’a-t-on pas ajouté, ce que précisément nous combattons en ce moment, que le peuple leur reste toujours supérieur, qu’ils ne sont toujours que ses délégués et ses mandataires (2) ?

(I ) Non , les chefs des nations ne sont pas en tout semblables aux "autres hommes, puisque, comme nous l’avons établi, ils ont reçu de Dieu un droit de prééminence et une autorité sacrée. Ce qui faisait dire à saint Cyrille d’Alexandrie (de Rect. lid. ad Thcodor.) : Vosestis summarum dignitatum fontes, et supra ontnem eminentiam.

(2) En combattant celte doctrine, nous ne voulons en aucune manière diminuer les devoirs des chefs du peuple.quelque nom qu’ils portent. 11 leur est expressément défendu de s’élever par l’orgueil au-dessus de leurs frères : Nec elevetur cor ejus in superbiam super fralres suos (Deut., xvii , 20). Us doivent se rappeler qu’ils sont faits pour le peuple , et non pas le peuple pour eux. A l’encontre des rois des gentils , les princes chrétiens doivent se faire les serviteurs des autres. Mais que l’on remarque qu’en leur donnant ce précepte sublime , Noire-Seigneur constate leur prééminence , gui major

Que s’en est-il suivi et que devait-il s’ensuivre ? Qu’aujourd’hui l’autorité, comme telle , n’existe plus dans le sens moral; que sa parole n’a plus rien par elle-même qui la distingue de toute autre parole; qu’il lui faut ou le talent pour séduire, ou la force pour contraindre , et que , en exceptant peut-être l’état militaire et la carrière ecclésiastique, ce mot, Mon supérieur le veut , n’est plus par lui-même une puissance devant laquelle les âmes s'inclinent spontanément par un mystérieux instinct d’ordre et de foi, mais seulement une force coaclive que l’on subit sans respect et sans amour, par le seul fait de la nécessité ou du calcul.

Dès lors qu’il en a été ainsi pour la plus haute autorité sociale, il a dû bientôt en être de même à l’égard de toutes les autres.

Déjà, en effet, dans les populations imbues de fausses doctrines, chacun voulant pour soi cette souveraineté attribuée à tous, ne voit plus dans les hommes chargés des intérêts publics que des agents responsables qu’il combat, et souvent encore des heureux dont il est jaloux. Et ce sentiment de domination personnelle s’emparant peu à peu de toutes les classes, passant de la grande société générale aux sociétés particulières, de la nation à la commune, de la

est. C’est ainsi que toujours la religion, en même temps qu’elle prêchait aux. princes leurs devoirs avec une admirable liberté , ne permit cependant jamais d’oublier qu’ils sont les grands de la terre : Magnato humilia cor tuum (Eccl., iv). Toujours elle les honora, même en les réprimandant.

commune à l’atelier, de l’atelier à l’école , de l’école à la famille , détruit cette organisation antique qui présentait chaque peuple comme un corps vivant et agissant dans la subordination paisible de ses hiérarchies, pour y substituer une agrégation d’individualités en proie à je ne sais quel travail douloureux de déclassement, qui tend sans cesse à tout bouleverser, qui soulève par des ambitions violentes les classes inférieures contre celles qui les dominent, et qui, de la sorte, échauffé de plus en plus par les doctrines monstrueuses de l’école socialiste, peut jeter toutes les nations dans leur ruine, et le monde entier dans le chaos.

Voilà ce qui serait la conséquence inévitable, rigoureuse et logiquement légitime de ce seul principe: Le peuple est toujours souverain.

Il n’est donc pas vrai que sa souveraineté soit permanente.

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