‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 100 sur 161 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Il semble au premier abord que le darwinisme nous accule à un pessimisme radical. Les plus fidèles disciples de Darwin nous répètent ces dures vérités, que la voie du mieux est sanglante, que le perfectionnement ne s'obtient qu'au prix de la souffrance‘, qu'enfin la nature entière est comme un cirque immense où tous les êtres seraient gladiateurs *. Amplifées et dramatisées par la littérature, ce sont ces idées qui circulent dans l'opinion, rendant plus durs les cœurs durs et plus tristes les cœurs tendres, accoutumant beaucoup des uns et des autres à ce sentiment, que contre les douleurs issues de la lutte pour l'existence, « il n’y a rien à faire ».

Mais est-1l vrai que les sciences naturelles nous imposent, en définitive, une conception de la vie aussi tragique? — Relisons pour en juger les écrits des naturalistes eux-mêmes : demandons à Darwin et à ses successeurs ce que signifiait au début, ce que vaut aujourd’hui la théorie de la lutte pour l'existence. |

Nous avons reconnu que dans le système de Darwin le struggle for life apparaît comme inévitable et indispensable : il est la conséquence logique de l’accroissement des êtres, la

1. Romanes, Darwin und after Darwin, I, p. 415. 2. Huxley, Evol, and Ethics, p. 200.

condition irrémissible du progrès universel, l'instrument unique des choix de la nature‘.

Mais cet instrument peut affecter diverses formes. Il ya plusieurs manière de lutter, et il n’est pas inutile de les disüinguer soigneusement : elles ne mettent pas en jeu les mêmes mécanismes ; elles ne produiront pas les mêmes effets sur le sentiment humain.

Tantôt une espèce se nourrit d’une autre, et tend par conséquent, pour survivre, à la faire disparaître. La gazelle mange l'herbe, et le tigre la gazelle. Le passereau mange linsecte, et le vautour le passereau. C’est sous cette forme qu'on se représente d'ordinaire la lutte pour l'existence. C’en est la forme la plus dramatique : elle met les êtres aux prises, s’efforçant l’un contre l’autre.

Mais les formes indirectes de la lutte sont peut-être plus répandues. Il arrive plus souvent que, sans se nourrir de la chair du plus faible, le plus fort se nourrisse à ses dépens : il accapare l’aliment ou en prend la meilleure partie. C’est ainsi que les moins agiles des gazelles ou les girafes qui ont le cou le moins long se sustenteront moins aisément et, en temps de disette, périront les premières. Ce ne sont plus seulement, alors, des membres d'espèces différentes qui se trouvent en conflit, mais encore et surtout des membres de la même espèce. On pourrait dire que cette lutte indirecte est d'autant plus vive que les concurrents sont plus prochains ; car c'est alors qu’ils ont les mêmes besoins et prétendent au même aliment. À vrai dire, ils ne s’eflorcent pas directement les uns contre les autres. Le faible n’est plus condamné à une mort rapide et violente, mais seulement à une vie plus précaire. |

Dans d’autres cas la lutte est encore moins directe et moins : active. Les branches de gui attendent pour se reproduire la |

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