Huxley, L'Évolution, Dia
Défions-nous seulement des illusions auxquelles prête
cette formule : « la survie des plus aptes ». On semble croire parfois qu'elle nous livre, en même temps qu’une explication universelle du progrès, un criterium définitif de la perfection. On traduit souvent « les plus aptes:» par « les:plus forts » ou «les meilleurs » comme si l’aptitude à survivre, Fadaptation, correspondait nettement à des qualités déterminées, susceptibles de s’accumuler toujours dans le-même.sens, et d’entraîner ainsi une ascension ininterrompue des êtres. Mais il faut se rendre compte que selon la diversité des circonstances, des qualités très différentes peuvent assurer le succès.
L'étude du processus de la sélection-sexuelle nous l'a .rappelé à propos : il faudrait se garder de croire qu'il n'ya qu'une sorte d’attitudes ou de caractères qui soitavantageuse : il y aurait lieu de distinguer déjà entre les dons utiles pour la ‘survie individuelle et les dons uüles pour la perpétuation de la race. Nous avons vu que les armes qui triomphent dans la lutte pour la vie ne sont pas toujours les mêmes qui triomphent dans la lutte pour l'amour. Sans doute les défenses ou les cornes servent à la fois contre le rival et contre la proie. Mais les superbes bois du cerf ralentissent sa fuite. Les couleurs éclatantes du paon le désignent aux chasseurs. Les rémiges du faisan argus, qui prennent tout leur. développement dans la saison d'amour, arrêtent presque complètement son vol : il devient prisonnier de sa beauté. [l'est clair en un mot que dans beaucoup de casiles mâles n’ont acquis les ornements qui les distinguent qu’au prix d’une perte de forces et d’une augmentation de risques’, Ce qui prouve déjà qu'il y a plus d’un mètre pour:le progrès et que teis caractères pourront être déclarés tour à tour, suivant les points de vue, supérieurs ou inférieurs.
En réalité il est impossible, dans le système darwinien, de
1. Darwin, Descend., IL, p. 132. Cf. Headley, Problems, p. 164.
dire a priori et d’une manière universelle que telle forme est supérieure aux autres. Tout dépend des situations. « Un loup est-1l plus apte qu’un veau ? demande M. Le Dantec". Mettez des loups dans un enclos fermé et riche en pâturages, ils y mourront de faim ; les veaux aux contraire y prospéreront. Les veaux sont-ils donc plus aptes que les loups ? Non assurément. Gar si nous introduisons des loups dans l’enclos où sont déjà les veaux, ceux-ci seront mangés. » Dans certains cas 1l était impossible de prévoir le succès de tel ou tel caractère : ainsi nul ne pouvait deviner que les cochons noirs se montreraient en Virginie moins sensibles à l’action-vénéneuse du Lachnanthes, où que les chevaux de Sibérie, moins vigoureux que les nôtres en général, endureraient mieux la famine®. D’autres fois, c'est un caractère universellement classé comme inférieur qui révèle des avantages inattendus : ainsi, dans certaines îles de l'Océanie, ce sont les insectes dépourvus d'ailes qui survivent, étant moins exposés que ceux qui s'élèvent à être entraînés en pleine mer par la violence du vent. |
Ajoutons que, les circonstances restant les mêmes, les individus peuvent encore s’y adapter par des moyens très divers. Une certaine constitution est très utile aux poissons qui leur permet de fuir leurs ennemis en nageant très près du bord; mais une constitution qui leur permet de s’enfoncer très profondément dans les mers, pour toute différente qu'elle soit, leur rend un service analogue. La couleur du plumage, imitant celle du feuillage ou de la terre, protège l'oiseau aussi bien que la rapidité du vol. Des rats de grande taille mais d'intelligence alerte se déroberont aussi bien que les rats de petite taille capables de se réfugier au moindre trou. Gertains carnassiers survivent en temps de disette, non
1. Art. cité, p. og. Cf. Houssay, Revue philos., 1803, p. 472. 2. Kropotkine, Mutual Aid, P. 79.
BoucLé. — Démocratie. 14
en perfectionnant leurs instruments de chasse, mais en redevenant végétariens ?. |
On comprend, étant donnée cette variété des problèmes proposés et des solutions possibles, combien diverses peuvent être les formes qui garantissent la survivance, et l’on ne s'étonnera pas, dans ces conditions, que la survivance puisse s'accompagner, en fait, de régressions manifestes’,
La dégénérescence par le parasitisme en est l’exemple le plus fameux. On sait qu'il arrive aux êtres qui s’attachent à d'autres êtres, pour vivre à leurs dépens, de perdre non seulement les pattes mais les yeux et les oreilles ; ils se réduisent x l’état de sacs digérants. Mais ce n’est pas seulement le parasitisme proprement dit qui entraîne une pareille décadence : suivant M. Ray Lankaster*, le sédentarisme ou le végétarisme produiraient des effets analogues. Le Nauplus Barnacle s'immobilise par la tête : ce ne sont pas seulement ses organes: locomoteurs, mais ses organes du toucher qui s’atrophient. De même, il semble bien que certaines ascidies sédentaires ne soient que des vertébrés dégénérés. Chez un ver plat devenu végétarien, les «-sanes de la digestion et du mouvement prennent des formes plus rudimentaires. La sélection naturelle est donc capable dans certaines circonstances de faire perdre aux êtres des supériorités qu’ils avaient acquises, de perpétuer des êtres inférieurs. Ge n’est pas le tout de survivre: : la « manière » a son importance. De tels triomphateurs de la lutte pour la vie font piètre figure à côté de leurs voisins ou de leurs ancêtres. Ils ont survécu sans doute, mais par de petits moyens, et en menant une existence médiocre. On ne saurait soutenir qu'ils sont les plus forts ou. les meilleurs, ni que leur victoire constitue un progrès pour la suite des espèces.
1. Cf. Conn, Method, p. 35. Baldwin, Develonment, D t02: 2. Cf. Demoor, Massart et Vandervelde, op. cit. 3. Dégénération, p. 35, 38, 5o.
Par où l’on voit à nouveau combien il est imprudent d’idenüfier, sans plus de discussion, l'évolution avec le perfechonnement”. Qui dit successeur ne dit pas forcément supérieur. Des caractères universellement classés comme des imperfections peuvent, dans certains cas, assurer un avantage aux êtres qui les possèdent. Le « jugement du combat » est loin de coïncider toujours avec le jugement de l'esprit. Ou bien donc il faut renoncer à donner des rangs, et en revenir à l’idée de Cuvier, qui voulait que toutes les espèces fussent également parfaites en leur genre ; ou bien, si nous voulons continuer à parler de progrès, il faut convenir que le succès dans la lutte pour la vie n’en saurait être le criterium unique, et que les transformations provoquées par la concurrence ne sont pas
tontes également heureuses.
Mais, dira-t-on, la concurrence ne restet-elle pas nécessaire pour provoquer toute transformation, quelle qu’elle soit, des espèces vivantes ? Elle peut tâtonner, s’égarer, lancer les races sur d’autres pistes que celle du progrès. Mais du moins doit-elle être présente pour modifier la forme des êtres. Ainsi, directeur faillible, elle resterait le moteur indispensable de l’évolution. |
Pour résoudre cette question, c'est tout le mouvement des sciences naturelles dans ces dernières années, ce sont toutes les phases de la lutte entre néo-darwiniens et néo-lamarckiens qu'il faudrait retracer. D'une manière générale, on sait que les néo-darwiniens, plus intransigeants que Darwin, ont prétendu faire de la sélection naturelle le principe unique de la transformation des espèces. Nous avons vu que, d’après Weismann, rien ne saurait s'expliquer par l’action des habitudes individuelles acquises sous l'influence du milieu et transmises par l’hérédité : tout s'explique aisément, au con-