Descend., I, p
craindre que l'humanité, après avoir péché par excès d’orgueil, ne pèche aujourd’hui par excès de modestie, et qu'après avoir oublié les ressemblances qui l’unissent au monde animal, elle ne méconnaisse maintenant les différences non moins constantes qui l’en séparent.
C’est là, en effet, un des faux sens les plus fréquents dans l'interprétation vulgaire de l’évolutionnisme: parce qu'il affirme que les êtres se sont formés suivant les mêmes lois générales, et d’une même substance primitive, on paraït croire qu'il les met finalement sur le même planet qu'ila «ramené » ou « réduit » comme on dit, le supérieur à l’inférieur. De la continuité du devenir et de la communauté de l’origine, on conclut instinctivement à l'identité de nature et à l'égalité de valeur. On n'oublie qu’un point: c'est que rattacher une forme de l’être à une forme antérieure, ce n’est point dissoudre la seconde dans la première. Entre les espèces primitives et les espèces plus élevées qu’elle en voit descendre, la science n’efface nullement les différences de qualité. Faire abstraction de ces différences pour la pratique, ce ne serait plus seulement dériver le supérieur de linférieur, mais asservir indûment celui-là à celui-ci. En réalité, l’histoire d’une forme de l'être ne saurait limiter l'avenir de celles qui . la dépassent en la développant. Il se peut qu'une même loi générale préside à la succession de ces formes; mais en passant de l’une à l’autre, en montant d'étage en étage, elle rencontre des conditions et met en jeu des forces nouvelles ; il n’est donc pas étonnant qu'elle produise, au fur et à mesure qu’elle s’élève, des effets naguère inconcevables. C’est pourquoi il est imprudent de faire parler la nature pour dire à l'être qui s’essaie : « Tu n'iras pas plus loi. » Du moins importe-t-il, si l’on veut délimiter avec quelque vraisemblance les cercles du nécessaire et du possible, de prendre comme point central la nature propre de l'espèce considérée, et
de ne pas perdre de vue, à côté des caractères qui la rap-
prochent des autres espèces, ceux qui constituent son originalité.
N’est-g pas là peut-être ce que l’on oublie, lorsqu'on transpose au monde humain les lois du combat animal, et lorsqu'on les impose aux hommes, en conséquence, comme «aussi bonnes qu'inéluctables »? Les hommes lutteront sans doute comme tous les autres vivants. Mais peut-être les moyens et les mobiles propres à l’action humaine exercerontils, sur les formes et les effets de la lutte même, quelque influence inattendue? C’est pourquoi il n’est pas inutile, avant de se prononcer sur l'autorité du darwinisme social, de rappeler brièvement les conditions humaines de la lutte
pour la vie.
Les poètes l'ont souvent rappelé: lenfant des hommes naît le plus démuni et le plus désarmé de tous les animaux. Mais il faut ajouter que l'humanité tient pour lui en réserve plus d’armes et plus de munitions que n’en possèdera jamais aucun animal. L’accumulation des choses ouvragées, des objets façonnés à son idée et ajustés à ses besoins, voilà la première originalité de lespèce humaine. Qu'on essaie seulement de se représenter le nombre des meubles et des ustensiles de toutes sortes que s’annexe un ménage de nos jours, même modeste ! Et sans doute la qualité des choses ainsi utilisées varie grandement avec les civilisations. Il reste que les moins civilisés savent d'ordinaire se construire un abri, se tailler un vêtement, dompter des bêtes et cultiver le sol, et que les transformations qu’ils font subir ainsi à leur milieu sont plus étendues et plus profondes que celles dont sont capa-
1, Ce sont les épithètes appliquées par M. Leroy-Beaulieu aux « lois » économiques.
bles les plus élevés des animaux. Plus que les digues des cas- tors, les nids des oiseaux, et les ruchesdes abeilles, les œuvres des hommes changent la face de la nature. Après que leurs générations s’y sont établies à demeure, la terre aménagée est comme méconnaissable. Et l’on comprend déjà qu'une des expressions les plus usitées du vocabulaire évolutionniste ne leur convienne qu’à moitié. On parle d'adaptation au milieu ; mais il faut se rappeler que homme est capable de s'adapter les choses, let non pas seulement de s’y adapter.
La preuve qu'il est l’animal transformateur par excellence, c'est que seul il possède les instruments nécessaires des grandes transformations ; il est le seul fabricateur de machines, et d’abord il est le seul faiseur d'outils. Toolmaking, telle était la définition que Franklin proposait de l’homme. Et sans doute les animaux qui se rapprochent le plus de lui savent utiliser certains objets pour en déplacer ou en déformer certains autres. Darwin cite‘ des singes qui usent de la pierre et du bâton. Il reste, suivant la remarque de Engels?, qu’on n’a jamais vu de singe ajuster même un couteau. Seule la main humaine façonne des matériaux qui l’aideront à en façonner d’autres, à l'infini.
Il est vrai que la nature fabrique, avec certaines parties de l'organisme des animaux, de véritables instruments, des armes et des outils. Telles les griffes et les crocs du lion, les défenses de l'éléphant, les incisives du rongeur, les nageoires du poisson. Mais le grand avantage de l’homme est précisément que ses instruments ne lui sont pas incorporés ; faits d'éléments inorganiques, ils restent indépendants de son organisme. Il peut donc rassembler les plus divers autour de lui et les laisser après lui; il peut les multiplier en même temps que les améliorer indéfiniment. Non seulement l’hu-